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Le blog de:  azizsalaheddine@hotmail.com

mazagan/ La douane et le Maroc // suite 3

3 Janvier 2009 , Rédigé par saladin Publié dans #Histoire et socièté

C’était le plus remarquable essai de régularité administrative qu’on pouvait constater à cette époque dans un état moderne de la région euroméditerranéenne. Plusieurs sources confirment l’immensité du territoire douanier marocain et grâce aux nombreux témoignages nous pouvons délimiter les contours de ce territoire104. Au XIIème siècle, la dynastie almohade florissait sur les deux rives de la méditerranée105. Selon Ibn Al Atir, le Sultan Abdelmoumen fit étendre en 1206 l’autorité du makhzen Almohade à l’Est jusqu’au Jabel Nafoussa au Sud Ouest de Tripoli. La ville de Kafssa au Sud Ouest de Tripoli conquise par Al Mansour en 1187 était le poste douanier le plus avancé au Sud Est de l’Empire. C’est à partir de ce poste que la douane contrôlait les échanges commerciaux avec le grand centre commercial soudanais de Warklane au Sud. Ibn Fadli Allah al Omari et Ibn Abi Zaraâ délimitaient les frontières sud marocaines au XIIème siècle par une ligne de démarcation qui prenait naissance à Tripoli à l’Est passant par l’ouest les monts de Nafoussa, les centres de Kafssa, Sijilmassa, Arki et Noul Lamta sur le littoral atlantique. 

Leon l’Africain106 rappelle, dans sa description, que les anciens navigateurs européens avaient donné le nom de cap Noune à un promontoire jusqu’où ils suivaient la côte d’Afrique pour cingler ensuite vers les Iles Canaries. Ce cap fut longtemps le point le plus méridional et le plus occidental fréquenté par les commerçants européens sur cette côte. Le nom de cap Noun, lui avait certainement été donné par les navigateurs européens, parce qu’ils atteignaient de là l’Oued Noune, vallée peuplée et commerçante. Il est très probable que ce repère se situe dans la zone d’Ifni près du marabout ”Sidi Warzik”107. Quant aux frontières Nord , on peut dire qu’elles furent très mobiles et mouvantes au gré des guerres qui opposaient à l’époque les musulmans et les chrétiens d’Espagne.

En résumé, il y a lieu de constater qu’au XIIème siècle, au moment même où les guerres de croisades redoublaient dans l’Orient musulman, un mouvement contraire, fondé sur les bonnes relations et le commerce se prononça dans l’Occident. Avec l’avènement des Almohades, l’espace douanier marocain englobait la majeure partie des ports maghrébins et de l’Andalousie. Les principales nations chrétiennes y possédaient des établissements permanents, y entretenaient des consuls et des négociants pour protéger leurs intérêts et diriger leurs affaires. C’est dans ce contexte qu’il y aurait lieu de chercher les fondements et sources de l’organisation des nouvelles structures des douanes que le makhzen Almohade s’appliquait à mettre en place avant de perdre ses possessions orientales de l’Afrique et de l’Espagne. Cette restructuration s’imposait en fait compte tenu de deux facteurs historiques qui caractérisaient le commerce extérieur marocain de l’époque, à savoir : la présence massive des négociants chrétiens dans les ports marocains et la multiplication des conventions commerciales avec l’Europe. 

Ces traités avaient établi les conditions favorables sur lesquelles ont reposé, pendant des siècles, les rapports des nations chrétiennes avec le Maroc notamment en matière de législation douanière. Comme l’observait n 1868 De Mas Latrie, cette nouvelle réglementation s’inscrivait dans un esprit libéral conforme ”aux principes du droit des gens pratiqué en Europe” . Les traités, comme les privilèges royaux, qui n’étaient souvent à l’époque, qu’une forme particulière donnée à la promulgation des conventions commerciales, renfermaient deux ordres de mesures et de prescriptions :

1) les garanties stipulées pour la protection des personnes et des biens chrétiens; 

2) les obligations incombant aux commerçants chrétiens, en retour des droits qui leur étaient accordés.

Ainsi, la plupart des garanties offertes par le makhzen marocain, dans ce domaine, étaient du ressort de l’administration douanière. Tel fut le cas notamment des prérogatives concernant :

1) la liberté des transactions commerciales ;

2) la juridiction et la responsabilité des consuls ;

3) la propriété des foundouks de commerce ;

4) la protection des naufragés ;

5) les droits d’épave ;

6) les garanties pour le transport, la garde, la vente et le paiement des marchandises ;

7) la réexportation en franchise des marchandises non vendues ;

8) l’acquittement des droits et taxes après cession sur le territoire marocain.

Il en fut de même pour les devoirs et obligations d’ordre général et de police concernant les marchands chrétiens dont on peut citer notamment :

- l’ouverture des ports au commerce ;

- l’acquittement des droits et taxes à l’importation et surtout à l’exportation ;

- les mesures contre la contrebande ;

- le droit de préemption ;

- l’arrêt de prince ;

- la réciprocité de protection et le traitement dû aux sujets et marchands arabes.

Tels se présentaient, à cette époque, les principaux points du fondement d’un véritable droit douanier marocain qui, comme on peut le constater, fut élaboré dès les débuts du XIème siècle. Compte tenu de son importance et de la valeur historique de ses éléments, nous nous proposons d’en expliciter les traits saillants pour permettre de saisir le sens de son évolution depuis cette époque jusqu’à l’instauration des nouvelles règles douanières qui régissent aujourd’hui les échanges commerciaux extérieurs au Maroc.

 

UN TERRITOIRE DOUANIER A GEOMETRIE VARIABLE

La réglementation douanière, comme nous allons le voir, s’est développée au Maroc dès la fin du Xème siècle. Cette évolution qui constitue la base du droit douanier d’aujourd’hui fut liée étroitement à l’étendue géographique de l’empire Almohade. En étendant son autorité administrative sur la partie orientale du Maghreb , les Emirs Almohades avaient consolidé et développé les relations commerciales avec les pays d’Europe avoisinants. Avant de voir les contours du territoire douanier du makhzen Almohade, il serait intéressant de s’interroger sur la signification du mot al Maghrib au XIème siècle ?.

Al Maghrib signifie occident, couchant par opposition au machrik “orient ou levant”. Mais comme le remarque Ibn Khaldoun, cette dénomination générale a été appliquée à une région particulière. L’étendue de cette région variait selon les époques et selon les auteurs de l’histoire du monde musulman.En dépit de cette controverse étymologique, une simple analyse des faits historiques nous permet de conclure que c’est sous le règne des Almoravides, puis des Almohades que le Maroc connut le plus vaste territoire douanier de son histoire. En moins de vingt ans, Youssouf Ibn Tachfine qui fonda  Marrakech en 1062 devint seul maître du Maghrib extrême et du Maghrib central jusqu’à Alger. A ces territoires déjà assez vastes, allait s’ajouter la moitié de l’Espagne. Le Maroc se prolongea ainsi par delà le détroit de Gibraltar jusqu’à l’Elbe et jusqu’aux Baléares.

A partir de 1139 et jusqu’à 1146, le Sultan Almohade Abdelmoumen conquit tout le Maroc, Oran, Tlemcen et Ceuta. L’Espagne musulmane fut aussi soumise à l’autorité du makhzen. Dans la partie orientale du Maghrib, le Royaume Hammadi de Bougie (Bejaïa) fut conquis en 1151. Quelques années plus tard en 1159-60, une nouvelle expédition conduisit Abdelmoumen en Ifriquia et lui assura la possession de l’intérieur du littoral enlevé aux Normands de Sicile. Ainsi, peut-on noter dans quelques manuels d’histoire108 que l’Empire fondé par Abdelmoumen comprenait toute l’Afrique du Nord depuis Tanger jusqu’à Barka. La Tunisie n’était qu’une province de ce vaste territoire, son gouverneur allait chaque année verser les impôts, dont les recettes douanières, à Bougie où résidait le Sultan. De même, on peut constater qu’à partir des premières décennies du XIème siècle, l’espace douanier marocain correspondait pratiquement aux trois parties du grand Maghreb unifié par les Almohades, ainsi qu’à une grande partie de l’Andalousie.

Bien que limité aux enceintes portuaires de l’époque, il y a lieu de considérer que le territoire douanier s’étendait sur un vaste littoral de la Méditerranée et de l’Atlantique. Les ”portulans”109 dressés à cette époque indiquent un grand nombre de localités. Presque toutes se retrouvent encore sur les cartes modernes. Arzilla (Asilah) était le point le plus éloigné vers le sud ouest qu’atteignit le commerce européen. Les navires ne descendaient pas habituellement jusqu’à Salé, Azemour, Safi et Mogador, stations marquées cependant sur les portulans mais qui ne furent fréquentées qu’à partir du XVème siècle par les Portugais et les Français.

Après Asilla, en remontant vers le Nord et en tournant ensuite à l’est,se trouvait Tanger et Ceuta puis Vêlez de la Gommera dit aussi Badis puis Acudia, qui semble avoir disparue de la côte marocaine. Ce port semble avoir été, pourtant au XVIème siècle encore, comme Badis, l’échelle110 de Fès. Enfin Melilla, en avant à l’ouest de la Moulouya fut de toute époque un noeud d’échanges commerciaux. Dans les dépendances orientales on trouvait les ports d’Alger, Bougie (Bejaïa), Djidjelli (Jijel), Store (Skikda) et Bone (Annaba). Il est probable que l’Ile de Tabarca, riche en coraux, qui est marquée dans les portulans après Bone, appartenait également au Royaume d’Ifriquia gouverné par les Almohades. Les Lomellini de Gênes y ont eu des établissements importants. Puis il y a les comptoirs de l’Ifriquia Tunis, Hammamet, Soura, la ville forte d’El-Mehdia ou Africa, vis-à-vis de Malte, les Iles de Kerkeni, Sfax, en face sur la côte, où les Pisans eurent longtemps des comptoirs, et enfin Tripoli.

Les navires chrétiens avaient la faculté, en principe, d’aborder dans tous les ports du Maghreb, certains d’y trouver bon accueil, les traités leur donnaient le droit s’y établir, et de s’adresser aux officiers douaniers du Sultan. En tout temps, il leur était loisible de s’y fournir des vivres, de l’eau et des agrès nécessaires à la navigation. Lors des tempêtes ou en cas de force majeure, ils pouvaient même y chercher un abri et y séjourner en sécurité.

Cependant, il ne leur était point permis de se livrer partout et sur tous les points à des actes de commerce. Le séjour pour affaire de négoce et pour toutes les opérations des ventes et des achats n’était possible, que dans les ports où existaient des douanes du makhzen111. Nulle part nous ne trouvons la désignation précise des lieux pourvus de bureaux de recettes douanières, et par cela ouverts au commerce chrétien. Il a pu y avoir même à cet égard plusieurs changements survenus par l’ouverture ou la suppression de quelques bureaux de douane. Mais on peut considérer les villes suivantes comme ayant ou presque toujours eu une administration ou au moins une perception des droits de douane, et par conséquent des comptoirs chrétiens : Arzilla, Tanger, Ceuta, Badis, Alcudia (l’une et l’autre communiquant à Fès), Bone, Oran, Bougie, Tunis, Sfax, El Mehdia, Gabes et Tripoli. C’est là où furent les centres principaux de dédouanement.

Des facteurs spéciaux gardaient les approvisionnements déposés dans les foundouks, disposaient d’avance les marchés, faisaient venir les marchandises éloignées et préparaient les comptes avec la douane, afin que les navires eussent à séjourner le moins possible dans le port et se rendre sans trop tarder aux escales suivantes. Le texte des accords indique rarement les ports d’accostage nominativement pour les navires de commerce. Seul, peut être, le traité signé par Abou Youssouf Yacoub, de 1186, désigne aux pisans comme escales et marchés exclusifs les ports de Ceuta, Oran, Bougie, Tunis et Almeria. L’interdiction de jeter l’ancre sur tout autre point du littoral Almohade, si ce n’était pour une impérieuse nécessité, est articulée dans les traités avec une rigueur particulière : les biens des transgresseurs devaient être confisqués, leurs personnes abandonnées à la merci du Sultan.

Dans le reste des cas, les traités se bornaient à préciser que les marchandises devaient être débarquées dans les lieux où ils avaient coutume de se rendre (in locis consuetis). Ils ajoutaient ordinairement qu’à moins de circonstances urgentes, telles que le manque de vivres, le danger d’une tempête ou la poursuite de l’ennemi, il leur était interdit de jeter l’ancre en aucun autre point de la côte.

DES RÈGLES APPROPRIÉES DE CONDUITE

DES MARCHANDISES EN DOUANE

Ces règles restrictives de conduite et de mise en douane des marchandises semblent avoir été édictées principalement pour assurer et garantir la perception des droits et taxes au makhzen. La comparaison des traités Vénitiens et Aragonais et certains détails de la rédaction des traités Pisans et Génois confirment cette thèse. Les traités concernant l’Aragon, la Sicile, le Royaume de Majorque et la Seigneurie de Montpellier, en 1271 et 1285, expriment le même ordre de préoccupations, toujours commerciales et fiscales :

”Nos sujets, peut-on relever dans ces traités, ne doivent débarquer dans les états d’Amir Al Mouminine qu’aux lieux où il leur est permis d’aborder, à moins qu’il n’y ait urgente nécessité pour eux de réparer leurs navires ou de renouveler leurs vivres. Mais qu’en ce cas, ils ne puissent rien vendre, ni acheter, ni conserver avec les gens du pays”112.

Le principe de conduite et de mise en douane des marchandises, qui est le fondement du droit douanier contemporain, a donc été implicitement confirmé dans tous les traités que le Maroc avait conclu avec ses partenaires dès le XIIè m e siècle. Cette règle était pratiquement consacrée dans les préambules de tous les traités commerciaux de l’époque en ces termes :

”Il est défendu à nos sujets de débarquer en aucun lieu des Etats de Amir Al Mouminine où il n’y a pas de douane, excepté pour prendre des vivres, des cordages ou des agrès indispensables, et à la condition de ne rien vendre ou acheter en ce lieu”113.

Ainsi, on peut constater que dès les premiers temps, la police des ports était considérée parmi les attributions de l’administration douanière. Dans ce cadre, les douanes étaient devenues l’une des principales structures du makhzen Almohade. Dans les ports, l’administration douanière était un des hauts emplois de l’Etat. Des princes du sang en ont été chargés114. Les structures douanières mises en place du temps des Almohades semblent avoir été maintenues. Elles auraient fonctionnées sous le règne des différentes dynasties qui se sont succédées au Maroc, et ont survécu jusqu’à l’époque du protectorat français et espagnol imposé au Maroc en 1912.

L’administration des provinces était traditionnellement confiée à un ”Sayed” (seigneur). Cependant, la gestion effective était l’oeuvre d’un ensemble de subordonnés qui furent des experts : secrétaires, guerriers, amiraux et agents financiers. Les ports représentaient une importante source de revenus provenant d’un florissant commerce avec les nations européennes. Principal interlocuteur de ces étrangers, le chef de la douane était un intermédiaire indispensable dans les négociations politiques. Le rôle traditionnel des magistrats avait tendance à diminuer au profit de ces nouveaux cadres qui dépendaient directement du Sultan. Ainsi, peut-on considérer que l’organisation fiscale fut l’une des principales oeuvres réalisées par le makhzen Almohade .

A Sebta, qui fut un grand port de commerce extérieur et la capitale diplomatique de l’Empire Almohade, existait quatre offices appelés “Dar Al Ichraf” dont trois avaient une vocation fiscale115. Le quatrième était chargé de contrôler la monnaie.

1) “Dar Al Ichraf” : chargée du contrôle des opérations d’importation et d’exportation et plus spécialement du commerce avec les chrétiens ;

2) L’atelier monétaire : qui supervisait la frappe de la monnaie et veillait sur son bon aloi;

3) L’Office d’emballage et de déballage : cet organisme était un doublet de la maison de la douane, bien que ses fonctions demeurassent mal connues. Cependant, la différence entre ”Dar Al Ichraf” et cet organisme se situait au niveau fonctionnel (la nature des marchandises à contrôler : épices notamment).

4) L’office de construction qui supervisait les travaux de l’arsenal et la fabrication des armes.

De toutes ces structures, la douane fut, selon les différents témoignages, l’organisme le mieux organisé et le plus apprécié par les observateurs et le public en général116. Le pouvoir Almohade semble avoir bien ménagé les intérêts des négociants en appliquant au commerce extérieur une politique fiscale modérée. L’impôt sur les transactions et les recettes des douanes devaient dès lors constituer les principaux revenus de l’Etat. Les recettes des ports et notamment, celui de Sebta, avaient atteint au XIIIème siècle leur point culminant. La douane de Sebta évoquait chez les chroniqueurs et même les poètes, fortune et luxe. Les tissus rares et les pierres précieuses s’ajoutent aux articles plus connus comme les épices. L’institution douanière était dès lors un des services de l’Etat les mieux équipés tant ces marchandises nécessitaient des lieux et conditions spéciaux de stockage et que le makhzen avait intérêt à surveiller rigoureusement les mouvements de tous ces produits, avant leur mise en libre pratique de circulation sur le territoire assujetti.

 

UNE ORGANISATION DOUANIERE OPERATIONNELLE

Il conviendrait de se demander si depuis l’ère des Almohades la gestion des affaires des douanes n’était pas conditionnée par la nature du trafic commercial. Malgré le fulgurant essor du trafic maritime pour lequel des structures douanières spécifiques furent adoptées, comme nous allons l’analyser en détail, le commerce transaharien a continué à se développer tout en gardant ses spécificités aux plans organisationnel et logistique. Ainsi, Sijilmassa avait continué à jouer son traditionnel rôle de grand centre de dédouanement dont la gestion a toujours été confiée à des princes Almohades qui furent les garants du contrôle des importantes recettes recouvrées pour le Trésor de l’Etat. Le prince Almohade de Sijilmassa était à la fois chargé de l’administration des affaires civiles de la ville ainsi que du contrôle douanier exercé sur les expéditions caravanières.

La gestion des douanes portuaires était confiée à un directeur ou surintendant qui était choisi par le Sultan parmi les notables du pays. Personnage de premier rang de l’empire, le directeur des douanes menait souvent les négociations sur les traités commerciaux et assistait à la cérémonie de leur signature. Il avait sous ses ordres de nombreux fonctionnaires et employés de divers grades. Bien que l’ordre hiérarchique fût mal défini, il était possible de distinguer plusieurs catégories d’agents. Dans les textes latins, le chef de la douane était désigné sous plusieurs appellations telles que ”Dominus du gane, dominus doane, dominus du ganerius, provisor dugane, chay tus dugane, alcaïtus dugane. En catalan, c’était le gabellot ou alcayt de la duana d’où le mot arabe “caïd adiwana” .

La responsabilité des douanes était généralement confiée à des experts. Le maître de la douane de Sebta à l’époque Almohade était appelé ”malik de la cité”117. Même si ce mot malik n’a pris le sens de roi qu’à une époque tardive, il signifiait déjà que son détenteur avait un pouvoir étendu et une relative indépendance. Cette importance de la fonction liée à la gestion douanière est signalée par un grand nombre d’écrivains qui se sont intéressés à l’histoire du Maroc. Pour certains, la douane a été toujours perçue comme une plate forme qui conduit au pouvoir. Principal interlocuteur des étrangers, le chef de la douane était un intermédiaire obligé dans les négociations politiques.

En 1232, lorsque le Sultan Ar-Rachid arriva au pouvoir, il envoya à Sebta les hommes les plus compétents de son entourage. La ville devint en effet une grande plaque tournante du commerce et de la diplomatie au plan international. L’éclipse d’Almeria fut bénéfique au port de Sebta qui avait déjà bénéficié de la disparition de Nakkour et Basra. Parmi les dignitaires Almohades envoyés par le Sultan pour y gérer les douanes, se distinguait le gouverneur de la ville et responsable des douanes Ibn Halas. Ce notable de Valence émigré à Marrakech où il avait fait ses preuves au service du makhzen était un expert en matière des finances, un mécène célèbre et riche négociant en commerce international. Selon Ibn Khaldoun118 ” cette charge le conduit à contrôler le commerce et par la, les recettes et le budget .Il amassa une énorme fortune qui lui permit de créer et d’entretenir une véritable cour119” .

Après avoir éliminé l’ancien responsable de la police et des douanes Abou Mohammed Ibnou Moksan, Ibn Halas continua à jouir, auprès du Calife d’une position privilégiée. Les lettres califales le qualifiaient de “dhu al wizaratayn” (celui qui dirige deux ministères), titre honorifique, peu utilisé à l’époque. Cette diversité dans l’appellation des responsables douaniers était très courante. Elle fut en rapport avec la diversité des traités que conclurent les Almohades avec les nations étrangères et la complexité du système fiscal qu’ils avaient mis en place.

Dans certains documents, le responsable de la douane fut qualifié de nazir diwanat ifriquia (inspecteur des douanes d’Afrique). Le mot arabe “nazir” ou ”nadir” paraît désigner, comme le mot mouchrif120, le même fonctionnaire que le directeur ou caïd de la douane. Le traité de 1278 avec le Royaume de Majorque fut signé à la maison du ”mouchrif”, c’est-à-dire vraisemblablement au palais même de la douane. Le terme arabe “mouchrif” pour la désignation des responsables des douanes au Maroc aurait, en conséquence été introduit dans la langue portugaise. Ainsi, peut-on noter dans les archives portugaises qu’un ”Almoxarife”121 était chargé de percevoir les droits de douane sur les marchandises au port de Mazagan pendant son occupation par les portugais de 1502 à 1769122.

Le directeur de la douane était souvent reconnu par les conventions és-qualités protecteur de toutes les affaires des chrétiens dans leurs rapports avec les résidents. Il suppléait même quelquefois les consuls dans les propres affaires nationales. En dehors des questions de douane et de tarif, et indépendamment de la police générale des ports, il avait aussi une autorité judiciaire. Il était juge désigné de tous les procès dans lesquels les musulmans devaient se défendre vis-à-vis des chrétiens. Dans le cas de méfaits ou de condamnation d’un musulman, il devait en poursuivre et en obtenir la réparation pour le chrétien. Quelques traités déclarent en outre, qu’en cas de procès entre chrétiens de nationalités différentes, le préposé en chef de la douane, comme juge plus impartial, statuait sur le litige. Il avait, en outre, autorité pour faire exécuter un titre dressé par-devant les témoins de la douane entre chrétiens de nationalités différentes. A défaut de consul, il pouvait aussi connaître d’affaires entre musulmans et chrétiens.

Lors du décès d’un chrétien, s’il n’y avait ni consul ni marchand de sa nation, le directeur de la douane prenait les biens sous sa sauvegarde et les remettait ensuite à qui de droit. S’il se présentait une circonstance, un cas de crime ou un fait de contrebande qui nécessitait une perquisition, soit dans un navire, soit dans un foundouk chrétien, le directeur des douanes, faisait procéderaux perquisitions d’usage. Un avis était adressé le cas échéant, au consul compétent123.

Par ailleurs, en plus des questions de la législation et des taxes douanières, le chef de l’administration des douanes exerçait selon la nature des conventions, la police des ports. Outre ses prérogatives administratives, il avait, dans certains cas, de véritables pouvoirs judiciaires qui l’habilitaient à statuer  dans les affaires commerciales opposant chrétiens et musulmans. Il était parfois chargé de l’exécution de décisions judiciaires à l’encontre des négociants étrangers dans les enceintes portuaires.

Pour accomplir cette multitude de tâches, le directeur de la douane se devait d’être assisté nécessairement par un corps de fonctionnaires et d’auxiliaires compétants. Une organisation administrative minutieuse de plusieurs corps de métiers était donc nécessaire pour mener à bien les différentes tâches d’ordre et de contrôle qu’imposait l’activité commerciale avec le monde occidental de l’époque. Acôté de l’armée, la douane marocaine fut donc une des premières structures de l’Etat qui observait des règles de définition des tâches et d’organisation fonctionnelle dès le XIIè m e siècle. L’application du droit douanier, essentiellement de source conventionnelle, faisait du personnel des douanes, l’interlocuteur exclusif et incontournable du monde du commerce extérieur, monopolisé de fait par les Européens. Pour apporter un éclairage sur la structure douanière de cette époque, il convient d’analyser les principales fonctions exercées par le personnel douanier. Ces attributions peuvent se dégager des traités et conventions conclues aussi bien avec l’Empire Almohade qu’avec les états de l’Afrique du Nord, après la dislocation dudit Empire.

Le caïd de la douane fut probablement le chef des services de douane dans chaque enceinte portuaire. Quand au Scriba dugane il était, en fait, le chef des écritures en douane. Dans certaines conventions, il fut désigné sous le nom de segretario della dogana (secrétaire des douanes). Ce responsable des écritures avait sous ses ordres un ensemble d’agents d’écriture (teneurs de livres), chargés d’enregistrer les comptes de tous les marchands qui avaient a ffaire à la douane. On pourrait l’appeler le chef de la comptabilité124. La douane recrutait pour cette partie du service des agents marocains, mais également des européens . Ces derniers étaient chargés notamment des écritures de la comptabilité matière des marchandises stockées dans les magasins des foundouks.

Les “moshtagil”125 de la douane, nom remplacé dans les textes chrétiens par les mots génériques d’officialis, musiriffus, étaient des agents ou officiers d’un rang assez élevé, préposés spécialement à la vente des denrées ou marchandises du domaine du Sultan. Ils devaient faire aussi en grande partie les achats des produits nécessaires à la maison royale.

Les traducteurs interprètes qui intervenaient dans les actes de commerce étaient sous l’autorité du directeur de la douane. Ils étaient accrédités dans les ports par le responsable douanier après prestation de serment. Ils étaient désignés par l’appellation drogmans126,

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