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Les médecins français au Maroc (Marie-Claire Micouleau-Sicault)

25 Mai 2009 , Rédigé par saladin Publié dans #Histoire et socièté

Les médecins français au Maroc (Marie-Claire Micouleau-Sicault)

Diapositive2



Les médecins français au Maroc

Marie-Claire MICOULEAU-SICAULT




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- Marie-Claire Micouleau-Sicault, Les médecins français au Maroc, combats en urgence (1912-1956), L'Harmattan, 2000.

présentation par l'éditeur

De 1912 à 1956 la présence française au Maroc a représenté pour de jeunes médecins qui commençaient leur carrière, l'accomplissement d'un destin qu'ils consacrèrent avec passion au soulagement des souffrances de populations décimées par les épidémies et la malnutrition infantile. Cette histoire est celle de l'aventure extraordinaire de ces jeunes équipes médicales qui ont su construire au Maroc un vrai réseau sanitaire, dans le respect de la culture et des traditions du pays.

Marie-Claire Micouleau-Sicault - Née à Rabat, professeur de Lettres classiques, fille du Dr G. Sicault, directeur de la santé publique au Maroc sous le Protectorat, j'ai été témoin de la création de la première politique de santé publique du tiers-monde.

- le livre de Marie-Claire Micouleau-Sicault est publié chez l'Harmattan

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dr_sicaultLe Dr Georges Sicault a dirigé le Service Antipaludique du Maroc. Entre 1944 et 1946, il a été directeur de l'Institut d'Hygiène du Maroc (devenu après l'indépendance, Institut National d'Hygiène). A travaillé ensuite pour l'UNICEF comme directeur général adjoint à New York.



Historique11
laboratoire du paludisme, à l'Institut d'Hygiène du Maroc (créé en 1930) - (source)

 

- voir l'historique de l'INH (anciennement Institut d'Hygiène du Maroc), avec les discours prononcés lors de l'inauguration le 30 décembre 1930.

- sur le même site, le clip de présentation de l'Institut d'Hygiène du Maroc

- note historique figurant sur ce site :

L'Institut d'Hygiène du Maroc a été inauguré le 30 décembre 1930 à Rabat par le Professeur Léon BERNARD, Président du Conseil Supérieur d'Hygiène de France, sous la présidence de M. Lucien SAINT, Résident Général de la République Française au Maroc, dans le but de prendre en charge les problèmes d'hygiène et d'épidémiologie des maladies transmissibles du Maroc et de diffuser les notions élémentaires de l'hygiène et de la prophylaxie pour protéger la santé de la population.


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entrée principale de l'Institut d'Hygiène du Maroc, 1930 (source)


L'action médicale française sous le Protectorat
Chronologie abrégée

1912 : le Corps de Santé Militaire est constitué en Direction du Service de Santé militaire avec deux sous-directeurs :
- un sous-directeur militaire
- un sous-directeur civil
Apparition des premiers cadres civils  : Lyautey dit  «Il n’y a pas au Maroc une médecine militaire et une médecine civile, il y a simplement des médecins que la besogne médicale seule distingue et non une étiquette».
1913 :  Premier plan de défense sanitaire et de protection de la santé publique.
Premiers Groupes Sanitaires Mobiles (les GSM) qui succèdent aux «Dispensaires de consultation  en marche» sur le même principe.
1921-1926 : Médecin-Général Marcel Oberlé, Chef Supérieur du Service de Santé du Maroc.
1926 : Création de la Direction de la Santé et de l’Hygiène Publiques (la SHP) : un Service Central, des services régionaux avec un Médecin Chef pour chacune des sept régions.
Docteur Jules Colombani,  Directeur du Service de la Santé et de l’Hygiène Publiques, 1926-1934.
1930 : Création de l’Institut d’Hygiène.
Docteur Maurice Gaud,  Directeur du Service de la Santé et de l’Hygiène Publiques, 1934-1944.
Docteur Maurice Bonjean,  Directeur du Service de la Santé et de l’Hygiène Publiques, 1944- 1946.
1946 : La SHP devient la Direction de la Santé Publique et de la Famille.
Docteur Georges Sicault, Directeur de la Santé Publique et de la Famille 1946-1956.
Création d’un grand Service Médico-Social. (services médico-sociaux spécialisés, Service Social de secteur, Protection Maternelle et Infantile, Education Sanitaire, Bureau de l’Assistance)
Achèvement du Grand Hôpital Musulman de Casablanca.
Construction de trois grands hôpitaux mixtes à Oujda, à Meknès, à Rabat etc…
1956 : Fin du Protectorat.

Marie-Claire Micouleau-Sicault


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Mazagan, intérieur de l'hôpital civil


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Rabat, hôpital Marie-Feuillet


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Casablanca, hôpital de campagne, le médecin-chef
et les infirmières (avant 1909)


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hôpital de Kasbah Tadla et tout son personnel, photo prise le 30 septembre 1930


lien

- l'oeuvre humanitaire du corps de santé colonial français (1890-1968), présenté par l'Association Amicale Santé navale et d'outre-mer

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préface du professeur Bernard Debré,

au livre de Marie-Claire Micouleau-Sicault


À l’époque où il est de bon ton de s’autoflageller, de battre sa coulpe, pour s’excuser, tantôt de l’inquisition, tantôt de la Saint-Barthélémy, tantôt des croisades, le témoignage de Marie-Claire Micouleau-Sicault sur l’œuvre accomplie par les médecins de la coloniale est tout à fait fondamental.

ponction_lombaireEn effet, la France n’a pas à rougir de l’action de beaucoup de ses enfants dans les colonies, qu’il s’agisse de l’Afrique du Nord, qu’il s’agisse de l’Afrique Noire, qu’il s’agisse de l’Asie. Et s’il en est qui doivent obtenir une mention particulière ce sont bien les médecins de la coloniale. De haut en bas de la hiérarchie, ils ont arpenté les médinas, les déserts, les souks. Ils ont été les premiers serviteurs de l’homme dans ces pays souvent déshérités.

Et c’est là qu’apparaît comme un grain de lumière le Dr Georges Sicault qui a été Directeur de la Santé Publique au Maroc de 1946 à 1956. C’est lui qui a organisé la défense contre les épidémies, c’est lui qui a complété les équipements sanitaires et c’est lui enfin qui a développé le service médico-social avec les PMI (protection maternelle infantile), l’hygiène scolaire, l’éducation sanitaire etc. Quand on voit l’immense travail qui a été fait par Georges Sicault on ne peut être qu’admiratif. En effet cet homme est issu d’une famille modeste, son père était né à Lezay, dans les Deux-Sèvres d’une famille d’ouvriers agricoles. La République fonctionnait vraiment, elle permettait au plus humble d’accéder à la conniassance, la République permettait aussi à ceux qui en avaient la vocation de réaliser leur rêve, leur volonté d’aller servir. C’est ainsi que le père de Georges Sicault est parti en Tunisie comme professeur au lycée Carnot de Tunis où il enseigna le français et l’histoire romaine, quelle aventure ! Quelle merveilleuse aventure ! C’est donc à Tunis qu’est né Georges Sicault, c’est là qu’il décida d’être médecin et voici de nouveau la République française qui aide, qui entoure, qui conseille et c’est au nom de cette République que Georges Sicault a été nommé au Maroc ; c’est pour la République et pour les Marocains qu’il a commencé sa carrière et qu’il a transformé l’état sanitaire du Maroc.

On ne peut imaginer quel était cet état sanitaire au début du siècle. Oh ! Certes il n’était pas brillant nonancien plus en France car les grandes découvertes médicales n’ont eu lieu qu’à la fin du XIXe siècle et pendant la première moitié du XXe siècle. Mais dans quel état terrifiant était l’Afrique, le typhus, la syphilis, les infections, les épidémies. La mortalité infantile était épouvantable, l’espérance de vie extrêmement faible. Comment construire une démocratie ? comment construire un royaume ? Comment construire la modernité alors que les enfants meurent et que les parents vivent peu ?

Oui c’est l’œuvre des Français que d’avoir aidé ces pays africains à accéder à un minimum de santé publique. C’est l’œuvre de Georges Sicault et de tant d’autres ; Les Marocains ne s’y sont pas trompés et quand aujourd’hui encore un Français va au Maroc il est toujours bien reçu. Cet amour entre nos deux pays existe et existera tant que nous nous en rendrons dignes. Mais nous avons des devoirs, devoirs de présence, devoirs de vigilance, devoirs d’aide car dans le monde actuel si torturé, si égoïste, il faut que nous prenions exemple sur ces médecins, ces ingénieurs, ces instituteurs français qui sont allés dans les pays africains pour apporter leur savoir et pour partager. Il faut que nous prenions exemple sur  ces hommes et ces femmes, sur leur abnégation, sur leur volonté, sur leur enthousiasme car nous avons l’impérieuse nécessité de faire en sorte que le monde tel que nous le vivons soit plus solidaire. Malheureusement, il n’est qu’à étudier certaines courbes de richesses, certaines courbes de mortalité, pour s’apercevoir qu’une partie du monde régresse alors que l’autre progresse de façon spectaculaire. Oui l’écart entre les riches et les pauvres se creuse toujours plus profondément et à l’aube de ce XXIe siècle il est important que nous puissions redonner à l’homme ses lettres de noblesse, redonner à l’homme son sens dans la vie, et la plus grande action que peut mener un homme c’est celle qui entraîne la solidarité et le partage.

C’est pendant son séjour marocain que mon grand-père Robert Debré a rencontré Georges Sicault. Très rapidement une amitié forte s’est installée entre ces deux hommes hors du commun. Robert Debré s’est intéressé à l’œuvre de Georges Sicault en Afrique, l’a aidé, l’a poussé, l’a conseillé. Après la Deuxième Guerre mondiale, Robert Debré avec un certain nombre de médecins a voulu faire plus encore et il a créé l’UNICEF. C’était à l’évidence une nécessité pour que non seulement il y ait un peu plus de bonheur parmi les enfants mais aussi un peu plus d’aide à travers le monde. Et c’est bien entendu naturellement également que Georges Sicault a été admis à faire partie de ces hommes de l’UNICEF de 1956 à 1970 il a été le Directeur Général Adjoint de l’UNICEF en poste à New-York. Quelle vie extraordinaire au service des autres ! Quelle vie extraordinaire au service de la France !
Ce livre est une merveille car il manie la douceur de l’écriture avec l’âpreté des réalités mais il s’en dégage tellement, tellement d’admiration qu’il est beau à lire.

Bernard Debré
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- source photo "ponction lombaire"

- source photo "à travers le Maroc" (le Marocain aveugle)

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La vie quotidienne à l'hôpital territorial
(extraits du livre de Marie-Claire Micouleau-Sicault)


Sous la pression des nécessités, les hôpitaux avaient poussé dans le pays, constituant un réseau assez dense de formations hospitalières. Mais les pavillons s’ajoutant les uns aux autres au gré des besoins successifs se ressentaient de cette prolifération un peu désordonnée.
Dès 1935, la pacification du Maroc étant achevée, un programme bien planifié fut élaboré et mis en  œuvre.
Nous avons vu que 21 hôpitaux avaient été édifiés sans compter les salles civiles des hôpitaux militaires, comme Marie-Feuillet à Rabat ou Louis à Meknès.
Il faut savoir que l’hôpital musulman moderne se devait d’accueillir tout malade qui se présentait, sous réserve qu’un interne ait constaté son état.
Cependant, par souci d’humanité et aussi de rentabilité, des relais restaient nécessaires avant les admissions : des centres de santé enserraient la ville ou la bourgade, allégeant ainsi le triage de la consultation à l’hôpital même. Autour du Nouvel Hôpital de Casa notamment, le centre Jules Mauran drainait les malades de l’ancienne médina, le dispensaire Derb Sidna, ceux de la nouvelle médina et celui des Roches Noires  recevaient les habitants du quartier industriel.

Ces centres parfaitement équipés permettaient de pratiquer des examens courants de dermato-vénérologie, de pédiatrie d’ophtalmologie et de phtisiologie. Ils constituaient un centre de passage à dimension plus humaine, où les contacts individualisés permettaient des diagnostics plus affinés, le consultant étant souvent connu du personnel soignant, avec ses antécédents, son milieu familial, ses traditions.
Le médecin chef du centre, après diagnostic, soit appliquait la thérapeutique adaptée, soit dirigeait le malade vers le Grand Hôpital.

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"hôpital indigène" de Ber-Rachid

On distinguait «l’hôpital civil» pour les Européens, «l’hôpital indigène» pour les Musulmans et les Israélites et «l’hôpital musulman» réservé aux seuls Musulmans.
On s’étonnera de nos jours de ce qu’on croira être le fait d’une volonté de ségrégation raciale. Il faut savoir que le fonctionnement d’un hôpital devait tenir compte des exigences des populations autochtones : certaines d’entre elles, selon leur degré d’évolution refusaient de se plier aux disciplines modernes. Il fallait donc composer, rappeler notamment aux musulmans leur cadre traditionnel.
C’est ainsi que fut conçu le Nouvel Hôpital Musulman de Casablanca, inauguré en 1949 par le général Juin. Il offrait à ses malades des pavillons de deux, quatre ou six lits, ouvrant deux à deux sur des patios agrémentés de bassins à zelliges et à  jet d’eau. Les tables basses des réfectoires permettaient de prendre des repas à la marocaine.
Le problème était aussi de faire cohabiter la population flottante des bidonvilles avec une fraction déjà importante de Marocains plus évolués. Les services étaient donc divisés à l’extrême afin de grouper autant que possible les différentes catégories sociales, en les faisant toutes bénéficier des services techniques modernes.
Le Nouvel Hôpital Musulman de Casa se caractérisait donc par la disposition de services en dents de peigne, le long d’une vaste circulation dessinée en arc de cercle. Dans la concavité de la courbe étaient répartis les laboratoires, la pharmacie, le bloc opératoire, la radiologie, enfin les buanderies et les cuisines. Les salles d’opération étaient précédées de plusieurs sas qui les isolaient complètement, la réanimation-transfusion était suffisamment vaste pour que les opérés puissent y séjourner le temps nécessaire.
Au sous-sol, la stérilisation comportait des circuits de circulation instruments propres/instruments sales particulièrement étudiés. Ces aménagements paraissent aller de soi aux usagers des hôpitaux modernes. Dans les années cinquante au Maroc, ils constituent une performance.

Pour se faire une idée de la vie quotidienne dans un hôpital marocain de l’époque, on peut suivre le Docteur Secret, médecin-chef de l'hôpital Cocard de Fez dans les années cinquante.
Il faut auparavant imaginer l’enceinte de la Casbah des Cherarda aux murailles crénelées et les vingt-sept tours à merlons qui contrastaient avec les bâtiments modernes de l'hôpital. Mais sa grande allée centrale qui partait du mausolée de Sidi Messaoud El Filali, bordée de pins et d’oliviers, faisait la transition entre tradition et modernité elle partait du sanctuaire de Si Boubeker Ben Larabi, le saint aux oiseaux : il avait dans la ville, il y a fort longtemps, introduit les martinets contre les moustiques dont Fez était infestée ! Une première dans la lutte antipaludique.

Bien plus tard, le Docteur Cristiani dont nous avons déjà mentionné le dévouement, avait, dès 1912, consacré sa vie à la consultation de l'hôpital Cocard alors embryonnaire.
«La consultation ne doit pas être confiée à de nouveaux venus peu au courant des mœurs marocaines et interprétant cette consultation à la façon européenne, comme une corvée tout juste bonne pour un interne» écrivait-il dans son dernier rapport.
Quand l’heure de la retraite sonna pour lui, toute la médina vint à sa dernière consultation. Un leader nationaliste avait les larmes aux yeux en lui serrant la main. À travers la foule qui se pressait autour du Docteur, une vieille femme réussit à se faire un chemin et à saisir un pan de sa blouse pour en baiser l’étoffe. Ces témoignages de reconnaissance démontrent assez le charisme qui émanait de certains de ces vieux toubibs.

La consultation à Cocard commençait, hiver comme été, au lever du soleil. Les groupes se formaient, la foule des malades venus des tribus ou de la médina s’agglutinait aux abords de la consultation envahissant les allées. Dans la première salle, médecins et infirmiers procédaient au «triage» c’est-à-dire qu’ils dirigeaient les hommes d’abord, les femmes ensuite,  vers les différents services, chirurgie vénérologie, urologie, gynécologie etc. Ils administraient aussi des soins aux malades qui ne nécessitaient pas d’hospitalisation. Une pharmacie située en face de la première salle distribuait les médicaments à emporter. Tout était gratuit évidemment : seulement 5% des Marocains auraient pu payer à cette époque.
Les médecins découvraient là, en plus des pathologies classiques, un typhus, une variole ou tout autre maladie contagieuse ce qui permettait d’alerter «là-haut» et de stopper une épidémie. C’était là encore que l’index saisonnier du paludisme dessinait sa courbe aux renseignements précieux pour les services épidémiologiques.
Les services hospitaliers étaient assurés par six médecins à plein temps qui résidaient à l’hôpital. Deux médecins à contrat dirigeaient pour l’un, le Docteur Imbert, le service de pneumologie, pour l’autre, le Docteur Fatmi Fassi, la gastro-entérologie.
On notera au passage, avec cette allusion au Docteur Fassi, que les jeunes Marocains qui souhaitaient faire des études de médecine, étaient vivement encouragés par les instances médicales françaises et trouvaient tout naturellement un poste s’ils le désiraient. Ceci, alors qu’au Congo Belge les Congolais ne pouvaient prétendre au mieux qu’à devenir «Assistants Médicaux», ils obtenaient un titre de super infirmier après trois ou quatre années d’études.
On voit que la politique coloniale de la France au Maroc tendait, grâce à Lyautey, à former au côté des praticiens français, les futurs cadres du pays.

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Casablanca, hôpital civil

Le service des urgences nécessitant un personnel de nuit, assurait un débit opératoire non négligeable : que l’on en juge avec ces chiffres communiqués par le Docteur Secret dans le bulletin régional de la région de Fez.  Pour l’année 1948, ont été pratiqués 112 interventions lourdes, 49 amputations, 17 trépanations, 280 plâtres, 209 interventions sur plaies diverses.
La chirurgie «réglée» était en augmentation constante, témoignant ainsi de la confiance en l’hôpital des populations musulmanes et israélites. Pour la même année, ont été effectuées plus de 250 interventions en chirurgie abdominale, une centaine en chirurgie osseuse, 50 en chirurgie génitale, 30 en chirurgie urinaire et 17 en chirurgie pulmonaire. 
Ces quelques chiffres donnent une idée de l’activité considérable de l’hôpital qui totalisa cette année-là, 208 223 journées d’hospitalisation.
Les médecins ne chôment pas. Le matin, ils font la consultation (examinant, soignant et dirigeant les malades au bon endroit), ils opèrent l’après-midi, ils visitent les malades dans les différents services.
Deux ambulances sont prêtes à répondre en urgence aux appels des infirmeries du bled.
Un centre d’études, la Société Médicale des Chérarda, réunit deux fois par mois les médecins de l’hôpital et des confrères venus de l’extérieur : on confronte ses expériences, on publie des travaux scientifiques, la lèpre, Dr Flye-Sainte-Marie, le thermalisme Dr Secret . 
On y étudie aussi le folklore local, riche d’enseignement pour comprendre les malades.
Une école de sages-femmes fut créée en 1949, dirigée par le Docteur Sauvé (en religion Mère Notre-Dame-de-Paris) qui se dévouait autant à ses élèves qu’aux femmes venues de loin la consulter.

Citons enfin encore le Docteur Secret : (numéro spécial du Maroc Médical 1950)
- «La vieille casbah des Chérarda aux anciens guerriers coupeurs de têtes, évolue chaque journée en hôpital moderne qui mène le bon combat pour la santé publique».

Pour compléter notre incursion dans la vie quotidienne d’un hôpital musulman, nous ne résistons pas enfin au plaisir de transcrire le récit coloré du Docteur Dubreuil, interne en 1949 à l’hôpital Moulay Youssef de Rabat.
«L’hôpital Moulay Youssef est situé entre l’océan et le douar Debbagh, quartier populeux de la grande ville. Les nuits de grosse mer, on entend depuis l’internat le bruit des vagues qui s’écrasent contre la falaise.
Les trois internes de l’hôpital ont leurs fonctions bien définies.
Le matin Jean Bidegaray est en salle d’opération avec le Docteur Botreau-Roussel [cf. ci-dessous : ajouts au texte]. Ça barde, car ce chirurgien d’une compétence exemplaire ne tolère pas la moindre anicroche. Les coups de pied dans les tibias sous la table d’intervention ne sont pas rares, en guise de rappel pour plus de vigilance ou pour une Péan passée à la place d’une Kocher.
«Jeannine Louette assure la consultation des femmes et l’après-midi avec le Dr Popoff celle des enfants et des nourrissons.
«La consultation débute de très bonne heure, en fait hiver comme été avec le lever du soleil, elle va largement au-delà de midi. Le réveil a été donné par le chant du muezzin appelant du minaret de la mosquée qui jouxte l’internat, à la première prière du matin. Le drapeau blanc a été hissé, que je vois de la tête de mon lit dans l’encadrement de la fenêtre.
«Les consultants sont arrivés bien avant, et si l’on est rentré un peu tard le soir d’une sortie en ville, on les trouve déjà là couchés derrière le portail de l’hôpital. On est obligé de les enjamber et on ne peutnic s’empêcher de penser que c’est dans de telles circonstances que le Dr Charles Nicolle [photo ci-contre - source] découvrit le rôle du pou dans la transmission du typhus. Beaucoup viennent du bled et ont dû se mettre en route à la tombée du jour.
«Consultants : plusieurs dizaines ? Plusieurs centaines, plutôt chaque jour. Le tri est vite effectué, d’un côté les hommes regroupés par les infirmiers marocains, de l’autre côté les femmes regroupées idem.
«Un bon nombre de ces consultants viennent pour recevoir les piqûres d’entretien du traitement de leur syphilis : au moins a-t-on une thérapeutique bien codifiée : bismuth et novarsénobenzol. En ces fins d’années quarante, on ne dispose pas encore à volonté de pénicilline et ce n’est que plus tard que seront entreprises les campagnes d’éradication de la syphilis par injection de doses massives de peni.
«Restent encore quelques dizaines de patients. La difficulté consiste à ne pas laisser passer les affections graves notamment celles qui nécessitent une hospitalisation: paludisme pernicieux qui peut emporter le malade en quelques heures- à différencier d’un simple accès palustre passager- pleurésies purulentes, appendicites aiguës voire perforations d’ulcus qui attend avec patience son tour d’être examiné. De temps à autre une lèpre, une bilharziose.
«La fréquence de la tuberculose pulmonaire étonne. Le BCG ne débutera que plus tard. Les soupçonnés phtisiques sont gardés pour examens radioscopiques qui se feront dans l’après-midi.»

Cette longue citation montre mieux que des chiffres la quantité et surtout la qualité des diagnostics et des soins prodigués parfois dans des conditions difficiles. Elle est aussi révélatrice de l’enthousiasme et de la compétence des futurs praticiens qui se voyaient confrontés là à une misère particulièrement atroce et inconnue dans notre métropole.
Certains jeunes médecins, rarement il est vrai, repartaient la première semaine, se sentant incapables d’affronter cette misère.
Enfin, nous voyons bien à travers ce récit comme à travers beaucoup d’autres, que ces pauvres malades n’hésitaient pas à confier leurs souffrances en toute sérénité - et ils avaient raison - à la médecine moderne.

Marie-Claire Micouleau-Sicault

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ajout au texte par la rédaction d'Études Coloniales

«Comme vous me le demandiez dans votre courrier du 15 juillet 2004, permettez-moi de retracer en quelques lignes l’exercice médical au Maroc de mon père le Docteur Paul Botreau-Roussel, notamment lors de la fondation de l’Hôpital Ibn Sina.

Né le 13 juin 1910, mon père mena à bien ses études de médecine à la faculté de Paris et soutint une thèse sur la pathologie de l’œsophage. C’est à l’occasion de son service militaire qu’il arriva au Maroc en 1935-1936, ce qui lui donna l’occasion d’exercer en milieu rural, puis notamment dans la ville de Taza.

Il fut captivé par l’observation de la vie quotidienne dans le Maghreb de l’époque, où les  traditions coutumières étaient bien conservées avant la survenue de la deuxième guerre mondiale. Il appris d’abord l’arabe dialectal maghrébin, puis une dizaine d’années après s’adonna à l’étude de l’arabe classique.

Libéré de ses obligations militaires, il fut d’abord interne en chirurgie à Casablanca en 1936. Il exerça ensuite en qualité de chirurgien hospitalier à partir de 1938 à l’Hôpital Moulay-Youssef de Rabat.

Mon père exerça la chirurgie à l’Hôpital Ibn Sina jusqu’en 1958, puis travailla en France où il termina sa carrière en qualité d’Inspecteur général au Ministère de la santé. Il décéda le 23 avril 1978.»

Docteur Pierre Botreau-Roussel
fils du docteur Paul Botreau-Roussel
ancien chirurgien à l'hôpital
(source) et (autre source)
http://etudescoloniales.canalblog.com/archives/2007/03/09/4085878.htmllink

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MARIE CLAIRE 25/08/2014 18:54

superbe blog !! Jamais je n'aurais pu en faire autant! Merci à l'auteur metteur-en-page!
mccm