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Le blog de:  azizsalaheddine@hotmail.com

Une vie passée au Maroc j'en écris l'histoire notamment:" Azzemour et Mazagan deux cités fortifiées marocaines au XVI siècle" et la préhistoire

5 Janvier 2009 , Rédigé par saladin Publié dans #Histoire et socièté

chaque fois que j'effectue des recherches sur l'histoire et la sociètè mazaganais ,je trouve de plus en plus des documents et ils sont très interessants à les lires et même à ré-écrire de nouveaux l'histoire de la ville avec un nouveau analyse et vision.
 


Robert LETAN
[Une vie passée au Maroc j'en écris l'histoire notamment:" Azzemour et Mazagan deux cités fortifiées marocaines au XVI siècle" et la préhistoire notamment "Protohistoire du Sud Marocain métallurgie du cuivre dans l'Anti Atlas" mais aussi quelques fictions notamment "Poru une princesse berbère - Le Pied Noir - Les ames errantes - Hinda la protégée d'Al Dabarran" ]
Contactez-le à: robert.letan@ mbox.azure.net
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"Le_Pied_Noir" (0)
[En 1916 un soldat démobilisé revient au Maroc Il va y creer une entreprise avec deux marocains un juif et un musulman . Sa jeune femme meurt en lui laissant un béné ( le Pied Noir) qui sera élevé par une jeune esclave qu'il a libéré Un amour impossible dans ce protectorat raciste qu'ils cacheront toute leur vie. Ruiné avec l'indépendance Alexis lle Pied noir reconstruira à l'exemple de son père une carrière dans le Maroc moderne grace , lui aussi à l'amour d'une marocaine.]
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...Ces différences profondes des races et des religions, est-ce que cela existe, je ne sais plus ? Au-dessus de tout, passe l’amour, le charme d’un regard qui va du fond d’une âme au fond d’une autre âme... Pierre Loti. LE PIED NOIR Première partie - M’Barka - E nveloppé dans une capote, qui portait les écussons de l’infanterie coloniale, le sergent Gustave Charbonnier regardait dans la brume de ce matin de Janvier 1916 s’approcher le port de Mazagan. De temps à autre passant machinalement sa main droite dans l’ouverture du manteau, il palpait le moignon encore douloureux de son avant bras gauche coupé entre le coude et le poignet. L’hôpital militaire lui avait bien ajusté une prothèse de cuir qu’il devait lacer sur son bras, mais il préférait se dispenser de cet horrible crochet d’acier nickelé qu’il avait remisé au fond de sa malle et il se contentait de cette sorte de chaussette de laine qu’une dame charitable de la Croix-Rouge lui avait tricotée et sur laquelle il repliait sa manche. Après cinq jours de mer, plutôt mauvaise, il avait hâte, comme tous ses compagnons de voyage, de quitter le navire-hôpital qui les avait amenés de Bordeaux. Il reconnaissait les contours de la vieille forteresse portugaise qu’il avait quitté depuis bientôt deux ans et il avait le sentiment de rentrer à la maison. Ils étaient partis joyeux vers cette guerre sanglante qui les appelait.Il se rappelait, non sans amertume, ce plein bateau de soldats marocains, engagés dans une guerre qui n’était pas la leur, pour les quelques francs laissés à leur misérable famille. Les rescapés qui aujourd’hui l’accompagnaient, encore ébahis d’êtres sortis vivants de ce déluge de feu, de cet enfer de cris et de sang, se poussaient sur leurs béquilles pour voir leur pays. Certains pleuraient et tous ceux qui avaient encore leurs mains, les ouvraient en offrande pour remercier Dieu : Amdullilah ! Amdullilah ! Au moins ceux-là pouvaient encore marcher, et voir, mais à l’intérieur étaient ceux que la phraséologie du temps appelait « Les grands blessés » , tête de liste d’une classification de l’horreur, les définitivement irrécupérables, ceux qui seraient poussés par les infirmiers de la Croix-rouge hors de ce bateau, comme d’une poubelle que l’on vide de ses déchets. Retour des héros ! Sur le quai la fanfare d’une compagnie de la Légion Etrangère les attendait. Devant la section l’arme au pied en képi blanc et ceinture rouge, le drapeau tricolore frappé de la fourragère rouge gagnée à Camerone par leurs anciens. C’est tout ce qu’ils avaient gagné d’ailleurs, car les mexicains les avaient totalement massacrés. Mais ceux qui ordonnent ces carnages ont vite fait de transformer les victimes de leurs ambitions et de leurs incompétences, en héros, dont la glorification à posteriori fait oublier leur criminelle responsabilité. Les barques de transbordement accostaient avec leur chargement d’épaves humaines, encore disciplinées. Les béquillards et les manchots, précédant les aveugles et les chaises roulantes des culs de jatte, s’alignaient sur le quai. «..Présentez...armes ! » cria un adjudant couvert de médailles. Les talons claquèrent et les longues baïonnettes s’élevèrent au-dessus des képis blancs. La canne du chef d’orchestre, lancée en l’air, donna le signal, les tambours roulèrent, les clairons jetèrent l’éclat lumineux de leur cuivre astiqué au « Miror » et la sonnerie dite « Aux champs », réservée habituellement au général qui vient voir si « la soupe est bonne », déclencha dans la petite foule des civils massés derrière les militaires, les larmes émues et patriotiques de quelques dames dont on vit s’agiter les bouquets de plumes de leurs vastes chapeaux. Puis un colonel, escorté de son petit état-major obséquieux, salua le drapeau et fit un petit discours destiné aux éclopés marocains «..qui avaient fait don de leur sang à leur « Mère Patrie_» et serra quelques mains. Comme le Sergent-chef Charbonnier se trouvait être le seul européen parmi ces rescapés, il eut droit à deux minutes d’intérêt supplémentaire. Avec un geste vers la manche repliée de la capote, l’officier l’interpella avec cette bonhomie familière de « père du régiment » que l’on doit leur apprendre à l’Ecole de Guerre - Ah ! La Coloniale ! Où as-tu laissé cela mon garçon ? - En Champagne mon colonel ! - Ah oui ! Le Bois Sabot sans doute ? Ce fut dur n’est-ce pas ? -Pour eux aussi mon colonel ! Répondit-il, en désignant d’un mouvement de la tête ses compagnons d’infortune. - Oui !...Bien entendu !...Il eut un toussotement embarrassé avant un repli stratégique : ...mais tu n’as pas été décoré ? - Si mon colonel ! ...Médaille militaire et croix de guerre avec deux palmes. - Il faut les porter, c’est obligatoire ! - Pour les militaires mon colonel ! Moi maintenant je suis civil et j’estime ne pas avoir à me glorifier d’être resté vivant ! Le colonel ne broncha pas et passa rapidement aux suivants. Les révoltés il connaissait, on parlait de mutineries à Verdun que le général Pétain devait réprimer durement en faisant fusiller quelques fortes têtes prises au hasard dans les unités en rébellion. La cérémonie était terminée. Les légionnaires... « Arme sur l’épaule...droite ! En avant...marche ! », s’éloignèrent au pas cadencé vers leur caserne. Les dames se dispersèrent, caquetant comme des volailles en jouant de l’ombrelle. Mazagan, station climatique, avait un centre de convalescence, on y dirigea les rescapés, ils y resteraient quelques jours avant d’être dispersés vers leurs douars. Gustave déclina l’invitation à les suivre. Il allait jeter son sac sur son épaule quand un gamin s’en saisit. - Où toi aller hakim ? Il fut étonné que Gustave lui ordonnât en arabe, de porter son sac à l’espèce de cabane en planches qui servait de buvette. - Tu parles en arabe hakim ? Il ne répondit pas à cette évidence et alla s’asseoir devant la table sommaire. Le tenancier ramassait les verres vides et essuyait d’un torchon douteux les taches de vin rouge où se précipitaient les mouches. Gustave commanda du vin, de toute façon il n’y avait rien d’autre, il le savait, sauf de l’anisette et c’était un peu tôt pour boire cela, il donna une piécette au gamin qui alla s’asseoir dans la poussière et se mit à jouer avec un chiot qui jappait de joie. Il reconnaissait l’homme qui revenait avec une bouteille, un ancien de la Légion qui avec sa prime de mise à la retraite s’était payé ce fond de commerce branlant. C’est de là qu’il était parti, il avait joyeusement bu ici avant d’embarquer et c’est là qu’il revenait. Il renouait les liens rompus. Mais alors, il avait encore ses deux mains. Il tâta machinalement le bras mutilé... Certains prétendent que la main gauche ne sert pas à grand-chose. Qu’en tout cas c’est moins utile que la main droite ...ces cons ! Il essayait assez souvent de se rappeler tout ce qu’il faisait avec cette main. Il lui arrivait même de rêver qu’il était devant son étau à l’arsenal de Cherbourg et qu’il limait un clavetage précis, tenant légèrement la pointe de sa lime entre le pouce et l’index de cette main disparue, pour faire ce trait croisé qui nécessite une si délicate pression de la lime sur la pièce, qu’elle est une caresse dont la main droite n’est que le moteur. Il ne limerait plus maintenant. Poussant un soupir, il sortit sa pipe de sa poche, sa poche droite, il n’y avait plus qu’elle qui servait, puis sa blague à tabac et le briquet de cuivre qu’il avait fabriqué dans la douille d’une cartouche de ces nouvelles mitrailleuses de 12.7. Les inventeurs avaient du trouver que les balles de 7.65 ne faisaient pas des trous assez gros dans les poitrines allemandes. De deux doigts il ouvrit la poche de toile, poussant le tabac dans le fourneau culotté. Avant il roulait ses cigarettes, certains manchots arrivaient à le faire sur leur genou, il avait essayé, il n’y arrivait pas, et puis la pipe il avait toujours aimé, c’était chaud, convivial, amical, c’est cela : amical ! La cigarette on fumait du papier avec le tabac et il restait ce mégot répugnant que l’on crachait et qui laissait des brins de tabac accrochés aux lèvres. Tandis que la pipe on la sentait constamment dans sa poche, toute prête à vous procurer votre plaisir...Cela ne fait rien ! Il aurait bien voulu pouvoir encore les rouler ces saloperies de cigarettes avec cette main qui était restée au Bois Sabot. Si l’on pouvait appeler un bois, ces quelques troncs d’arbres déchiquetés entre les trous d’obus. Un bois sans un brin d’herbe, sans oiseaux, sans même un insecte. Le souvenir lui revenait, vivace, d’un bourdonnement de cris et d’explosions, de l’odeur de la poudre et du sang et autour de lui l’éparpillement des cadavres et des blessés. Des jeunes gens comme lui : ceux de la division marocaine, qui avaient attaqué et ceux des allemands, qui s’étaient défendus. Les « boches » et les « arabes », morts dans la sauvagerie d’un combat à la baïonnette maintenant fraternellement et inutilement unis, et lui qui regardait bêtement sa main arrachée avant que la fulgurante douleur ne l’envahisse et qu’il ne tombe évanoui dans l’eau d’un trou d’obus. Il avait été réformé. Ah cette commission de réforme ! Un collège de spécialistes de la mécanique humaine qui vous examinaient de toute leur science professionnelle, pour voir s’il n’y avait pas possibilité de faire encore servir ce qui restait de votre corps déchiré. Mais parce qu’on ne peut pas tenir un fusil avec un seul bras, il avait été jeté comme une pièce inutile, hors de la machine militaire. Comme ces deux douzaines d’éclopés marocains, sans bras, ou sans jambes, ou sans yeux, qui revenaient au pays avec plein de médailles, une problématique pension et l’espoir d’être chaouch d’un quelconque contrôleur civil, si on pouvait leur confier un balai. A vrai dire, Gustave Charbonnier ne revenait pas dans son pays, il était né à Cherbourg où il avait commencé sa vie aventureuse, lorsque orphelin d’une mère dite « de mauvaise vie » , il avait été placé dans un orphelinat tenu par des jésuites. Il s’en était enfui en causant un scandale, qui avait révélé à la ville les pratiques affectueuses du Père Supérieur pour certains jeunes élèves, qui en entrant dans son bureau pour y être fessés, pouvaient accéder au pardon contre un acte de contrition, qui n’était sans doute pas prévu dans les Evangiles. Le jeune Gustave n’avait pas accepté l’acte de contrition et avait cassé sur la tête du saint homme un crucifix d’ivoire, qui était parait-il fort précieux. En se sauvant, il avait eu la chance de bousculer dans la rue, le champion des Bouffeurs de curés du département de la Manche, directeur de la toute nouvelle école « laïque et républicaine » qui, il faut l’avouer, n’avait pas beaucoup de clients. Il avait recueilli et choyé l’orphelin victime des turpitudes cléricales et prétexte à un article vengeur, qu’il avait fait paraître dans Le Petit Echo de la Manche. Le père jésuite avait disparu discrètement de la circulation, pour aller satisfaire ses pulsions dans les pratiques solitaires d’une cellule monastique. L’école de la République avait gagné quelques élèves de plus et Gustave, adopté par le disciple de Jean Jaurès avait obtenu brillamment le si convoité diplôme du Certificat d’Etudes Primaires et Elémentaires, grâce auquel il était entré comme apprenti à l’Arsenal de Cherbourg. Quatre ans après, son père adoptif mourut. Il ne lui laissa pas grand-chose en héritage, l’institution laïque payait mal ses dévoués serviteurs. La paye de mécanicien perfectionnant , permettait à peine à Gustave de survivre. Un jour qu’il rêvait de voyages devant les voiliers à quai dans l’avant-port, il fit la conversation à un navigateur de son âge, qui lui parla de ce Maroc qu’un certain général Lyautey était en train de conquérir. Peu après en passant devant la gendarmerie, il tomba en arrêt devant une superbe affiche où un militaire casqué de blanc, paradait devant de belles « indigènes » à peine voilées, sur un fond de palmiers et de minarets. Sous ce tableau enchanteur il y avait une inscription : Engagez vous rengagez vous dans les troupes coloniales. ! Contrats de trois et cinq ans. Tant qu’à faire, il en avait pris pour cinq ans. Il avait rapidement fait ses classes à Toulon et en 1912 incorporé à une compagnie du R.I.C.M (Régiment d’Infanterie Coloniale du Maroc) il débarquait d’une barcasse de transbordement, sur la plage de Casablanca. Pour ce premier contact avec l’Afrique il fut déçu. Il n’y avait pas de belles mauresques pour l’accueillir devant le palmier chétif et poussiéreux qui poussait contre le mausolée de Sidi Belyout. Un « ancien » qui avait été témoin lui expliqua que le petit chemin de fer Decauville qui traversait le cimetière avait été, la cause d’une révolte de « ces sauvages pouilleux » qui avaient assassinés huit européens ». Des français ? demanda Gustave. Non ! des portugais mais cela revient au même, c’était des européens. Mais ! précisa son interlocuteur, le croiseur « Le Cheylas » qui était justement en rade, avait eut vite fait de nettoyer cette racaille à coups de canons. Au lieu de la palmeraie verdoyante, qui figurait sur l’affiche, il ne voyait qu’une espèce de marécage devant l’entrée d’une ville indigène puante, où on lui indiqua tout de suite ce qui en faisait son seul intérêt : les trois bordels, avec des européennes, qui venaient de s’y établir . N’est-ce pas là, en effet, ce qui doit intéresser en premier lieu un militaire ? Côtoyant la ville arabe, un quartier encore plus puant, le mellah, réservé à la population juive qui paraissait encore plus sale et misérable que son voisinage musulman ; ASUIVRE
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ource:  http://lireecrire.free.fr/Lecteur/oeuvre_seule.php3?oeuvre=Le_Pied_Noir&auteur=20
LA SUITE: 
Côtoyant la ville arabe, un quartier encore plus puant, le mellah, réservé à la population juive qui paraissait encore plus sale et misérable que son voisinage musulman ; comme si ces juifs avaient dû marquer ainsi, leur infériorité par rapport aux Vrais croyants. En face de la vieille ville, de l’autre côté de la mare où l’Oued Bouskoura, venait, lors des pluies d’hiver, nettoyer les ordures qui s’y accumulaient, des baraques en bois de toutes formes, de toutes dimensions, qui semblaient avoir été plantées là au hasard, constituait l’embryon de la ville européenne. Au-delà de jardins bordés de roseaux, quelques constructions en maçonnerie commençaient à s’élever. Mais à quelques kilomètres sur les hauteurs, l’organisation rassurante des camps militaires aux baraques bien rangées le long des alignements de cailloux peints à la chaux, qui marquaient les allées, semblait donner l’exemple de ce que devait être une urbanisation rationnelle. C’est là, au camp de La Jonquière, que le jeune soldat alla rejoindre une chambrée d’anciens qui complétèrent ses connaissances toutes fraîches du démontage du fusil Lebel et de la revue de détail, par ce qui était indispensable pour devenir un vrai Marsouin : l’absorption inconsidérée du vin rouge, le poker, l’utilisation performante de son sexe, surtout de manière pédérastique, et la légende des chefs qui avaient mérité leur respect par leur héroïsme au combat, leur ivrognerie, leurs incroyables prouesses sexuelles, un nombre incalculable de Chaude pisse et leur manière de traiter les cas d’indiscipline au combat à poings nus d’où l’intéressé devait ressortir satisfait s’il n’avait qu’un œil « au beurre noir ». Il y apprit aussi qu’il devrait se préparer aux tournées de police harassantes derrière des saloperies de mulets infatigables, qui marchent parait-il à sept kilomètres à l’heure, les embuscades des Salopards, ces berbères insoumis qui vous coupaient les couilles pour vous les mettre dans la bouche, avant de vous égorger, si on restait trop à la traîne. « Ce sont vraiment des salopards ils pourraient nous les couper après ! » lui avait dit l’ancien qui faisait ainsi son instruction. On ne lui coupa rien du tout au jeune Gustave, quand plus tard il alla du côté du Tadla courir le Bled, mais il connut : la soif, la faim, le palu et puis ces mesures disciplinaires inhumaines, pour la moindre infraction au règlement, lorsqu’ils étaient en campagne . La pelote : 40 kilos de cailloux dans le sac à dos, et le fusil sans culasse sur l’épaule, pour faire le pas de gymnastique jusqu’à l’évanouissement. Ou pire : Le tombeau où le puni, cloué dans le sable par sa toile de tente restait des heures la tête au soleil et bien d’autres sévices dont se régalaient des adjudants alcooliques. Ainsi il perdait ses illusions sur les vertus militaires et sur l’humanité, même si sa malheureuse enfance l’y avait bien préparé. Il perdit autre chose : son pucelage au Bousbir avec une petite prostituée qui ne devait pas avoir quinze ans mais qui ne se moqua pas de sa maladresse et pour ses vingt sous et un paquet de cigarettes de troupe, lui apprit l’amour, lui paya une bouteille de bière avant de l’enlacer sur sa paillasse et un bered de thé au petit jour. Il revint souvent la voir tant qu’il eut quelques sous de sa prime d’engagement avant de perdre ce qui lui en restait en apprenant à jouer au poker Mais il n’eut pas à continuer longtemps son apprentissage. Fès entrée en rébellion massacrait les européens. Il quitta les belles baraques toutes neuves d’Aîn-Bordja et à marches forcées gagna Fès où il participa à l’opération dite de pacification. Il allait encore pendant deux ans « pacifier » vers la Moulouya, vers le Tadla, vers Marrakech, ces salopards de berbères, grâce à l’efficacité de la nouvelle mitrailleuse Hotchkiss et du 65 de montagne, un excellent canon que l’on transportait démonté sur le dos des mulets. Au début il y allait comme tous les autres, exécutant discipliné, tuant sans état d’âme, jusqu’au jour où ils entrèrent dans un douar bombardé au canon de 75, pour n’y trouver que des cadavres de femmes et d’enfants. Alors il se demanda pourquoi ? Pourquoi ce massacre inutile ? Pourquoi ces cadavres de gens inoffensifs devant lesquels les officiers se pavanaient, comme Tartarin de Tarascon, pour la photo souvenir. Lorsqu’il était ce petit gosse qui traînait sur les quais de Cherbourg, il avait vite apprit à baragouiner dans la langue des marins anglais, allemands et autres qui faisaient escale. Il avait le don, de ce fait il ne mit pas longtemps à apprendre le dialecte arabe des gens de plaine, puis le berbère des gens de la montagne et il était ainsi devenu interprète dans les pourparlers des guerriers qui venaient demander l’aman. Ce faisant, ses conversations avec ce peuple qu’il découvrait lui faisait paraître plus injuste la brutalité militaire qu’ils subissaient et d’avantage encore cette méconnaissance méprisante de leur culture. C’est alors que la guerre contre l’Allemagne s’était déclarée et il avait été question d’abandonner complètement le Maroc, pour utiliser les troupes qui y étaient engagées, sur le front français. Lyautey avait trouvé un compromis, une partie des troupes sous son commandement resterait pour conserver l’acquis, en compensation il formerait pour le front une division marocaine. C’est ainsi que le caporal-chef interprète Charbonnier avait été envoyé avec des soldats marocains sur le front français. Les pertes avaient été sévères dans la division parmi ces hommes courageux, mais pas formés pour une guerre moderne. Ces batailles cruelles n’avaient rien à voir avec ces sortes de chevaleresques combats d’embuscades qu’il avait connu, cette noblesse des guerriers Chleuh qui venaient se rendre à l’issu du combat perdu et qui en acceptaient loyalement les conséquences. Les souffrances partagées dans les hôpitaux de campagne, avec ces jeunes gens si proches de l’enfance qui appelaient leurs mères en mourant l’avaient fait réfléchir. Il regrettait le Bled, le Jbel, la cérémonieuse dégustation du thé sous les tentes caïdales et même cette petite Aïcha qui avait fait de lui un homme et dont il découvrait maintenant qu’elle avait du l’aimer. Aussi quand pendant sa convalescence la commission de réforme l’avait démobilisé et qu’on lui avait demandé pour quelle destination il voulait son billet de retour à la vie civile. Il avait à peine hésité, il n’avait plus rien ni personne à Cherbourg, par contre il avait mesuré pendant son séjour au Maroc toutes les perspectives qui s’offraient aux gens audacieux et il avait répondu : « Chez moi mon Capitaine, à Mazagan, au Maroc ! » Il y était maintenant et se sentit heureux, bizarrement heureux, il ne savait pas analyser pourquoi, était ce l’air, les odeurs familières qu’il redécouvrait, Odeur de safran derrière les femmes, odeurs fortes des poissons frits dans l’huile d’olive d’une gargote proche. Etait-ce ces gens qui passaient devant lui : femmes emballées dans le long haïk de coton blanc, pêcheurs dans leur seroual bouffant, juives coiffées de leur châle de soie chatoyante. ? Le vétéran ne voulut pas qu’il paie son verre de vin - C’est ma tournée ! Dit-il...Il ne manquerait plus que cela que je fasse payer un mutilé Et il laissa le litre de vin entamé sur la table. C’était un vieux soldat qui savait qu’il est des questions idiotes à ne pas poser à celui qui revient de loin, de si loin que ceux qui savent, peuvent voir dans ses yeux se refléter l’horreur et la peur sauvage de la mort. Gustave remercia et but, il mit sa pipe entre ses dents et voulut l’allumer mais son briquet n’avait plus d’essence, le vieux craqua une allumette et quand le soufre se fut consumé la présenta au-dessus du tabac. Gustave remercia le vieil homme qui s’était assis à côté de lui et qui restait silencieux, et pourtant Gustave savait qu’il aurait été curieux de savoir, il était un témoin. Mais il était trop tôt et le vieil homme le savait. Il étendit ses jambes et savoura l’instant, il était revenu, le soleil était chaud, le vin était bon. Pour la première fois depuis qu’on l’avait ramassé à moitié vidé de son sang, il sentait la vie, un flux puissant qui affluait dans tout son corps et il sut à cet instant avec certitude, qu’il appartenait à ce pays. Il ne savait pas ce qu’il allait exactement y faire, c’était l’aventure complète, il avait vingt-deux ans, un pécule qui avec son avance sur pension de mutilé s’élevait à quinze mille francs, de quoi vivre six mois et dans son sac quelques vêtements et des souvenirs des tranchées. Le regard fixé sur la douve où des barques de pêcheurs accostaient avec la marée qui montait, il eut besoin de cette amitié qu’il sentait près de cet homme qui lui demandait s’il aimait son vin et il répondit - Oui ! J’en avait perdu le goût mais il me semble qu’il est toujours le même, cela fait presque deux ans...alors il éprouva le besoin de raconter et le vieil homme l’écouta parler de l’horreur ne posant que quelque courtes questions, plus pour ramener son interlocuteur sur le présent lorsqu’il le voyait se perdre dans les hésitations du récit de la mort de l’ami, que pour satisfaire sa curiosité et puis ce fut fini, la main valide trembla en versant le reste de la bouteille dans le verre et Gustave dit d’un air faussement joyeux. - Il est toujours aussi bon ce pinard, je me rappelle le dernier verre que j’avais bu ici juste avant d’embarquer. - Je ne me rappelle pas de toi, il passe tellement de monde, Oui c’est toujours le même , un colon qui a planté de la vigne vers Boulaouane. Tu es libéré ? Ils ne t’ont pas affecté dans la territoriale ? - Réformé ! Il agita son moignon. Maintenant qu’ils m’ont esquinté ils n’ont plus besoin de moi , même pour garder un passage à niveau et c’est tant mieux - Naturellement ! excuse moi ! Tu vas quelque part ? Tu as un métier ? - Je ne sais pas encore où aller. Je suis mécanicien ! Mais avec une patte en moins... - Oh ! alors tu trouveras facilement, ne t’en fais pas pour ta patte en moins...si tu cherches à te loger il y a un petit hôtel qui s’est ouvert sur la route , ce n’est pas trop cher et il n’y a pas encore de puces. Reste un peu ici le climat est très bon pour les blessés. Après tu trouveras bien une voiture pour t ‘emmener vers Casa ou Meknès mais même ici il y a du travail pour un jeune comme toi. Devant eux un commerçant juif d’une trentaine d’années, tout de noir vêtu, des babouches à la petite calotte, surveillait le déchargement d’une barcasse qui faisait la navette avec un vapeur ancré à côté du navire-hôpital, le tenancier l’indiqua d’un geste. - Il pourra t’emmener à l’hôtel, il a un fondouk juste à côté Il cria vers le commerçant. - Oh ! Raphaël ! Peux-tu emmener le sergent à l’hôtel ? Le juif s’approcha et tendit la main. Il parlait parfaitement le français - Naturellement ! Je m’appelle Bendahan je suis commerçant. - Moi c’est Gustave Charbonnier, je suis sergent réformé. - Ce n’est pas un métier cela ! dit Bendahan en riant, vous êtes déjà venu au Maroc ? - Oui ! C’est pour cela que je reviens ! J’ai fait campagne en 12 et en 13 comme interprète et je ne sais pas encore ce que je vais faire. - Oh vous trouverez ! Les interprètes sont très demandés par l’administration. - Je n’ai pas envie d’être bureaucrate ! - Il est mécanicien ! intervint le cabaretier. - Mécanicien ? Ecoutez ! vous pourriez me rendre un grand service, si vous voulez. Vous voyez ces caisses que je débarque ! c’est un moulin, si vous pouviez me le remonter je vous paierai très bien ! - Je pourrais certainement le faire si vous me donnez des aides parce qu’avec cela ?...il agitait sa manche. - J’ai ce qu’il faut et aussi des outils et tout ce que vous voudrez, combien voulez vous gagner Le bistrot intervint : - Ne te fais pas avoir par ce juif compagnon ! - Oh ! Pépé ! Les juifs t’emmerdent, Courson qui tient l’agence Ford prend douze francs de l’heure. - C’est pas vrai ! Il prend quinze francs ! Ne te laisses pas faire compagnon ! - Ah ? Il a encore augmenté ses tarifs celui-là, oh ! là !Là ! On ne pourra bientôt plus vivre...Bon ! Monsieur Charbonnier je vous donne quinze francs... - Il faudrait que je voie votre moulin et le bâtiment où vous allez le mettre et quand je me serai rendu compte du travail je vous donnerai mon prix pour le montage terminé. - Ce sera mon prix ! Tu en es témoin Pépé ! Sers nous une anisette ! - Pour moi un autre verre de vin ! dit Gustave. La fraternité des verres trinqués les fit se tutoyer et alors qu’ils se levaient pour partir Bendahan lui dit : -Ecoutes ! Puisque tu vas travailler pour moi, au lieu d’aller dans cet hôtel inconfortable je te propose de te loger chez moi, à moins que tu n’aies une prévention contre les juifs. ? La propreté des juifs des mellahs, à cette époque, était plus que douteuse, ce qu’illustrait alors, un dicton arabe qui disait : Mange chez le juif, mais dors chez le chrétien. Se doutant de son embarras Pépé intervint. - Tu peux y aller compagnon ! Madame Bendahan est une personne très bien élevée, je me demande pourquoi elle s’est mariée à ce pouilleux, en tout cas elle l’oblige à être propre. - Pouilleux toi-même Pépé ! Oui ! Ma femme a été à l’école française dit fièrement Bendahan, elle est « moderne. » Dans sa bouche le mot avait la même consonance admirative que s’il avait dit : elle est agrégée de lettres Gustave se mit à rire et accepta avec politesse. - Oh je ne doute pas d’être bien reçu et je n’ai pas de préventions de race ou de religion, mais je ne voudrais pas vous déranger. - Ne t’en fais pas la maison est très grande et nous avons des serviteurs, tu pourras rester là jusqu’à ce que tu te trouves une maison dans la ville nouvelle. - Bon ! alors d’accord ! Allons-y ! Le gamin qui était resté assis dans son coin prit le sac sur son épaule et ils entrèrent dans la vieille ville, presque entièrement occupée par la communauté juive. Bendahan expliqua en montrant une grande bâtisse assez laide devant laquelle ils passaient - C’est l’ancienne église portugaise ! les français viennent de la rouvrir, la ville est restée deux siècles inhabitée après le départ des portugais avant que le Sultan ne l’ouvre pour nous. Tu vas à l’église ? - Non ! Je suis athée - Oh ! S’indigna le juif, ne dis pas cela ! Nous sommes tous enfants de Dieu...c’est pour cela que tu as accepté de venir chez des juifs ? Les chrétiens nous méprisent d’habitude. Gustave, sentant son nouvel ami choqué se fit rassurant : - Disons que je n’ai encore pas trouvé de Dieu à ma convenance et rassure toi, je te répète que je viens chez toi parce que je suis sans prévention stupide. Ils arrivaient. Après leur passage sous un portique qui enjambait la ruelle, Bendahan alla frapper à une grande porte que surmontaient encore les armes d’un de ces chevaliers d’Algarve qui au XVIe siècle, était venu construire ici sa maison. La porte s’ouvrit sur une jeune femme qui parut surprise de voir ce soldat français avec son mari. Pépé avait dit vrai, Rachel Bendahan, sous son châle de soie brodé était une gracieuse jeune femme. L’élégance de son habit traditionnel tranchait avec la tenue négligée de son mari qui tout de suite présenta Gustave - Voici ma femme Rachel ! Monsieur Gustave a accepté de monter le moulin, c’est un vrai mécanicien il arrive de France, il est démobilisé, je l’ai invité à demeurer chez nous en attendant qu’il trouve un logement... Rachel d’un geste gracieux lui fit signe d’entrer - Entrez monsieur ! Soyez le bienvenu dans notre maison, mon mari s’inquiétait pour ce moulin...c’est vraiment Dieu qui vous envoie...entrez ! je vous en prie ! Elle eut une hésitation en regardant le bras mutilé et dit une banalité comme il en avait déjà cent fois entendu, mais il ressentit la sincérité de sa pitié quand elle lui dit. - Mon dieu ! comme vous avez dû souffrir ! mais nous allons vous faire oublier cela ! N’est ce pas Raphaël ? Mais qu’est ce que je vais vous faire à manger, Tu ne pouvais pas envoyer quelqu’un pour me prévenir ? Tu veux donc que j’ai honte ? Gustave se mit à rire avant de la rassurer - Allons Madame ! Ne vous faites pas de soucis pour si peu de chose même si vous n’aviez qu’un morceau de Quesra je me régalerai soyez en certaine après tout ce que j’ai supporté. - Oh non ! Quand même ! et elle appela : Esther ! Esther ! Viens vite ici , va chez Maman dis lui que j’ai un français qui vient manger qu’elle vienne m’aider, qu’elle regarde ce qu’elle a dépêche toi ! Elle avait parlé en arabe dialectal aussi fut elle étonnée quand Gustave arrêta la vieille femme qui se précipitait en relevant son châle sur ses cheveux en lui disant dans le même langage de rester là et qu’il serait heureux de partager ce qu’elle avait préparé pour sa maîtresse car il se doutait qu’elle devait être une excellente cuisinière. La vieille femme se rengorgea et commença à énumérer tout ce qu’elle avait préparé. Rachel capitula et demanda - Mais où donc avez vous appris à parler arabe ? - Je vais vous expliquer mais je vais d’abord renvoyer ce petit curieux Le gamin qui était resté à distance avait posé le sac sur le sol, Gustave alla le ramasser et lui tendit une pièce, le gamin s’étonna - Tu vas habiter chez ces juifs ? Tu es juif ? Gustave se mit à rire et lui frotta amicalement la tête - Non je ne suis pas juif...Mais je vais travailler avec eux, et toi tu veux travailler avec moi ? Demain je serais au port. - Inch Allah ! Sidi ! Il s’éloigna en chantonnant et Gustave empoigna son sac mais la vieille servante se précipita Gustave ne savait pas en franchissant ce seuil qu’il allait s’installer là pour longtemps et qu’il trouverait chez ces juifs universellement méprisés ce qu’il n’espérait plus depuis sa naissance : une famille. Dés le matin Gustave, qu’accompagnait Bendahan, trouva le gamin qui l’attendait. Emballé dans sa jellaba crasseuse et rapiécée il avait visiblement dormi à côté des caisses. Il se précipita vers ses patrons pour leur baiser la main avec l’humilité qui sied au serviteur et s’emparant du sac d’outils voulu commencer à ouvrir, mais Gustave lui donnant un peu d’argent lui ordonna d’aller boire du thé avec les pêcheurs à la buvette improvisée d’une vieille femme qui, tôt le matin venait allumer son kanoun sur le quai. Le gosse en avait besoin, nu sous ses haillons, il grelottait de froid. Du coup quand il revint Raphaël ne voulant pas être en reste de charité en ce jour qu’il jugeait si favorablement encourageant par son Seigneur, lui dit d’aller chez lui et de demander à sa femme de lui donner un vêtement. Quand il fut parti ils commencèrent à ouvrir les lourdes caisses pour en charger le contenu sur les carrioles qui devaient transporter les pièces au fondouk et comme au bout d’une heure le gamin n’était pas revenu Bendahan observa que ce petit salaud avait du aller vendre les habits que sa femme avait du lui donner avant de disparaître. Mais à ce moment il réapparut transformé. Rachel lui avait donné un séroual, une chemise, un gilet et une jellaba, vêtement qu’en réalité elle avait été acheter chez un fripier du voisinage, mais elle avait aussi obligé le jeune garçon a aller au bain. Tout ceci expliquait le retard. Pour la forme Raphaël protesta qu’il ne lui avait pas dit de demander à sa femme de lui acheter une garde-robe, mais de lui donner la vieille jellaba de Samuel le gardien qui était mort l’année dernière. Le gosse protesta que c’est bien ce qu’il avait dit à Madame Rachel mais qu’elle avait vu que la jellaba était trop grande alors elle l’avait envoyé avec Madame Esther chez le mari de Madame Esther qui lui avait donné tout cela et puis madame Esther l’avait emmené au bain et après elle l’avait fait rentrer à la mosquée pour qu’il remercie Allah de ses bienfaits. - Cette femme est folle ! protesta Raphaël si je la laissais faire elle nous ruinerait avec ces gosses paresseux qui traînent partout pour nous voler. En tous cas toi tu as intérêt à travailler pour payer tout cela ! Le gamin ne savait trop quelle attitude prendre mais Gustave qui riait de la fausse colère du juif le rassura et lui remettant un marteau lui fit démolir les caisses vides, pour en emmener les planches au fondouk Gustave sut par la suite en faire un de ces excellents ouvriers que, bien après l’Indépendance du Maroc on trouvait encore, formés au travail manuel par des ouvriers français avec les bonnes vieilles méthodes d’apprentissage de la Métropole. Le moulin qui avait été acheté en France était composé d’un broyeur à cylindre et d’un sasseur qui devaient être entraînés par un moteur. Le moteur était celui d’une chaloupe qui s’était échouée dans la barre d’Azzemour. Gustave eut de quoi occuper ses talents pour réviser le moteur et l’associer aux machines qui étaient entraînée par un arbre de transmission et des courroies de cuir, son apprenti travaillait bien et intelligemment et enfin, deux bons mois plus tard, le teuf !teuf ! du moteur fit savoir aux habitants qu’ils allaient avoir de la farine fraîche. A cette époque les juifs marocains étaient encore soumis par les anciennes lois à l’autorité du maghzen , leur gouvernement légal mais le contre pouvoir que représentait le Protectorat français avait décrété que les juifs qui s’associaient pour leur commerce avec des français devenaient leurs protégés et de ce fait échappaient à la juridiction habituelle. Bendahan avait besoin de Gustave pour cette raison aussi, c’est pourquoi très vite il décida son mécanicien à établir avec lui un contrat d’association. C’était doublement une bonne opération pour la famille Bendahan, mais finalement ce fut également pour l’ancien soldat un moyen rapide d’une ascension sociale comme il s’en produisit alors pour tous ces chevaliers d’aventure à qui s’ouvrait un pays neuf et tous comptes faits accueillant. Cette collaboration entre le juif marocain si rompu aux affaires et l’ingénieux mécanicien qui grâce à son ami se découvrit également des dons pour le commerce fut fructueuse et leur amitié dura très longtemps. En fait jusqu'à leur mort. Gustave passait beaucoup de temps dans le moulin, passionné par les incessantes améliorations qu’il devait y apporter. Le rendement n’était certes pas excellent mais les meules crachaient la farine dans les sacs de toile beaucoup plus vite que lorsque c’était deux ânes qui faisaient mouvoir la noria. Raphaël était un partenaire loyal, certes il discutait âprement, mais ce qui était convenu était convenu et Gustave ne regrettait pas leur collaboration. Dès le premier jour un cousin de la famille, qui était tailleur, sans prendre un sou d’avance, lui avait fabriqué deux costumes, ainsi il put se débarrasser de son uniforme et enfin se sentit « Civil ». Il avait une jolie chambre fraîche et la cuisine juive ne lui déplaisait pas, il y avait longtemps que son palais de normand s’était habitué à l’huile d’olive et aux saveurs pimentées. Il découvrait d’autres coutumes, une vie domestique toute conditionnée par une religion exigeante quelques rites, parfois le faisait sourire, mais il savait montrer sa discrétion et plus pour lui faire plaisir que pour vraiment découvrir sa manière d’honorer son Dieu, il interrogeait Rachel qui lui expliquait longuement, avec passion, les origines et les raisons de leurs coutumes religieuses Du côté des musulmans il fut également vite adopté en raison de sa parfaite connaissance de la langue et il devint très vite populaire bien au-delà de la cité. Il s’y plaisait de plus en plus et vers le mois de décembre 1916 il acheta, pas très loin de ses amis une bonne vieille maison tricentenaire fraîche et silencieuse, avec un joli patio orné de zelliges bleues. Rachel qui regrettait son départ de chez elle se moqua de lui - Toi tu veux t’en aller pour cacher tes mauvaises fréquentations, tu devrais plutôt te marier ! Tu crois que je vais permettre à Raphaël d’aller chez toi pour se dévergonder ? Le marier elle y avait bien pensé et comme toutes les femmes avait rêvé d’une intrigue où elle avait poussé une de ses jolies cousines, mais le français n’était pas mûr pour le mariage, la cousine alla rêver ailleurs. Il intriguait les français qui s’installaient dans la nouvelle ville, la plupart pensaient qu’il était juif, d’autant plus qu’il ne fréquentait pas la vieille église des portugais qui avait été rendue au culte catholique et qu’il habitait dans le mellah. Autant dire que le curé, le contrôleur civil et le commandant d’armes, ne le comptaient pas parmi leurs fréquentations et s’ils avaient pu, ils en auraient bien débarrassé la colonie. Mais il était difficile de s’attaquer à un ancien combattant surtout mutilé de guerre, même s’il refusait toujours de porter ses décorations. On préférait donc en parlant de lui, se toucher la tempe de l’index pour ajouter cette infirmité supposée à ses blessures de guerre. Lui il les ignorait, il s’occupait activement du moulin avec Raphaël qui y adjoignit une boulangerie pour les besoins croissants de la population européenne.

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