Voyage avec JPK au Maroc des années 30 à 50 : 6- Des villes baptisées, rebaptisées puis débaptisées
Voyage avec JPK au Maroc des années 30 à 50 : 6- Des villes baptisées, rebaptisées puis débaptisées
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| Très ancienne photo de Kénitra, même avant de devenir Port-Lyautey au temps du Protectorat. Ici, rue de la Maâmora. |
Ce n’est pas un entretien ni une interview. Pas même une conversation. Plutôt une narration, comme Jean-Pierre Koffel sait bien
le faire, d’une période qu’il appelle «la bonne époque». Des laps et des instantanés de la vie quotidienne habituelle. Non la routine et l’alanguissement, la monotonie et le prosaïsme, mais les
moments pleins d’entrain que le narrateur va nous faire revivre.
JPK nous racontera donc cette période, sans fioriture mais en lui conservant sa nature, son contexte et soncharme, et en évitant soigneusement tout boniment nostalgique. De Kénitra où il vit avec sa petite famille, il nous mènera découvrir les autres villes marocaines des années 30, 40 et 50 du siècle dernier, leur patrimoine et leur singularité. Comme le «hlaïqi» dans le pays des Mille et une nuits, qui veut entretenir le suspense...
La cartographie marocaine des années 30, 40 et 50 n’est pas la même que celle d’aujourd’hui. Pourtant on continue à désigner les villes comme on les désignait il y a soixante-dix ans. On dit toujours Rabat et non pas Rbate, Casablanca au lieu de Dar Beida. On a même gardé «Casa» puisqu’on a son dérivé dialectal «Casaoui». Ici, on est à Kénitra et non à Al Qonaïtra ou Laqnitra. Avant, elle s’appelait Kénitra, avec un «k» comme maintenant. Deux ans après la mort de Lyautey, elle a été baptisée Port-Lyautey, jusqu’à 1956. De nouveau, elle est redevenue Kénitra.
On n’a pensé à aucun moment qu’il fallait adopter une graphie phonétique comme Sidi Kacem, avec un «k» et non un «q» selon la prononciation arabe. A propos de la prononciation, c’est toute une différence entre l’arabe et le français. Et là, je vais vous raconter une histoire vraie. Mon éditrice Mme Chaouni a téléphoné chez moi et je n’étais pas là. Fatima, qui est chez moi, a répondu en disant que Jean-Pierre «mcha l’ghaba» (est allé à la forêt). Mme Chaouni a pensé que j’étais à Rabat, alors qu’en fait j’étais allé dans la forêt me promener avec les enfants. Vous savez qu’ici on a la forêt, la Maâmora.
Donc, les mots, les noms, ça reste affecté par la graphie protectorale et par la prononciation. Des villes comme Sidi Qacem, on continue à dire Sidi Kacem.
Saint MacDonald ou Sidi Maqdoul
Ah, les villes marocaines qui ont été débaptisées! Elles sont nombreuses. Je commence par Mogador. Là, le nom n’est pas français. Son origine est extraordinaire. ?a vient d’un «siyed» (saint). Au passage, je voudrais dire que, quand je suis en voiture, j’écoute une radio qui s’appelle Atlantique. Il y a de ces émissions médicales et la personne qui parlait en «darija» (arabe dialectal) n’a cessé de répéter le mot «sida» (madame) en étouffant le «yi» entre les deux syllabes. Au début, je pensais qu’elle parlait de la maladie du Sida. Même moi, je ne dis pas «sida», mais je dis bien «sayyida».
Je reviens à Mogador. Donc, il y avait un «siyed», un saint marabout célèbre dans cette région là, qu’on appelle maintenant Essaouira. Le «siyed» en question s’appelait Sidi Maqdoul. Mais ça vient d’où, ça ? Au départ, ce «siyed» était un Anglais dénommé tout bêtement McDonald, qui s’est converti à l’Islam. Il a islamisé et arabisé son identité pour devenir Sidi Maqdoul. Il est même devenu le saint de la région. J’y suis allé: il est à quelques kilomètres d’Essaouira, à côté d’un phare. C’est merveilleux d’ailleurs, il y a une forêt de mimosas juste à côté. Les Portugais se sont emparés du mot Maqdoul et ils en ont fait Mogador.
Ainsi, le mot Mogador qui a donné son nom à un joli théâtre parisien et qu’on retrouve dans beaucoup de titres de romans et même de films - il y a même un film «Mogador mon amour» -, vient de MacDonald, qui devient Maqdoul, qui devient à son tour Mogador! Après l’indépendance, on a pensé qu’il fallait arabiser le nom et c’est pourquoi on a repris le terme initial, qui est très joli: Essaouira, avec cette jolie graphie. En français, c’es très joli à entendre, mais on ne rend pas fidèlement le son arabe «çad» quand on parle de cette ville. C’est ça qui est gênant. (Ndlr : Certains historiens marocains affirment que Sidi Maqdoul fait partie de la confrérie des Regraga.)
Les Imazighen ou les Hommes libres
Autre ville qu’on a débaptisée, c’est Mazagan. Quand on prend les dictionnaires latin et grec, on n’a trouvé que ce radical «mazaca». Il y avait dans la région méditerranéenne un peuple, les Mazaces. On prononce en latin «mazacess» et en français «mazaques». Un mot qui a circulé dans toute l’Antiquité. Mais d’où vient ce nom de Mazagan, qui a par ailleurs laissé son nom à un mot français, le mazagran qui est un verre, une tasse haute avec une anse, dans laquelle on peut boire du lait ou du café. Quand les Portugais ont débarqué là-bas, ils ont été chez des gens qui avaient déjà un nom: les Imazighen, pluriel d’Imazigh. Evidemment, les Portugais ne pouvaient comprendre qu’ils avaient en face d’eux des hommes qui se disaient «Hommes libres». Par contre, ils ont désigné l’endroit par Mazagan, venant d’Imazighen. C’est comme ça qu’ils ont appelé la ville qui a porté ce nom de Mazagan pendant tout le protectorat. En fait, c’est une restitution d’un mot que les Portugais avaient donné à la ville, du temps où ils s’en étaient rendus maîtres. Il faut dire que Mazagan, ça a de la gueule. Aujourd’hui, elle s’appelle El Jadida.
Camouni et rien d’autres
Autre ville qui a changé de nom : Petit-Jean. On retrouvait à Casablanca, dans l’Ancienne Médina, une rue très célèbre qui s’appelait la rue du Capitaine Petit-Jean. Un petit capitaine mort pour la France, pour le colonisateur, en se battant, dans le cas de «Bled siba», contre la résistance, dans une période qui a donné beaucoup de soucis aux autorités du Protectorat. Ces combats ont duré de 1912 à 1936 à peu près, ou même husqu’à 1938. Il faut «pacifier», disait je ne sais plus quel Résident général. Il y a aussi l’autre qui disait «pas s’y fier». Il y a les deux orthographes et c’est un jeu de mots.
Ainsi Petit-Jean, c’était Sidi Kacem. Un autre Français comme ce capitane, c’était Louis-Gentil, qui était contrôleur civil. Il a donné son nom à la Louizia actuelle. Ce sont des gens qui sont morts au service de la pénétration française au Maroc. Encore, il y a le capitaine Monod (le d ne se prononce pas) qui a donné son nom à un petit bled dans la région de Tiflet: Camp Monod, parce que c’était militaire. On prononçait à l’époque «Camouni». On a beau l’avoir débaptisé. Mais on a enlevé ce Camp Monod et on a appelé ça Sidi Allal Bahraoui. Mais pour le peuple, ça reste Camouni. Il y a des gens qui sont persuadés que c’est un mot à eux, alors que derrière Camouni, il y a Camp Monod.
Un colonisateur par excellence
On doit citer aussi la région de Foucault. Je ne sais plus comment ça s’appelle maintenant. Mais on dit toujours «Jemâat Foucault» et c’est situé dans la région d’El Jadida en y allant de Casablanca. Boucheron qu’on prononçait aussi tout simplement «Bouchro». Aujourd’hui, c’est El Gara. Boucheron, ça doit être lui aussi un militaire, certainement. Si vous voulez, la politique de «pacification» consistait à rendre hommage à tous ceux qui étaient morts pour la France en donnant leur nom à des localités, à des régions. Je suis ravi d’apprendre qu’à Casablanca il y a un boulevard Ali Yata et un autre Allal El Fassi, qu’à Rabat il y a Abderrahim Bouabid… C’est un hommage qu’on rend à des personnes qui ont donné leur vie pour une cause. On donne leur nom carrément à un petit centre, rarement à un grand. Souvent un nom de rue. Mais pour Lyautey, oui. Port-Lyautey, c’est le plus grand centre auquel on a donné le nom d’un colonisateur par excellence.
Je ne pense pas que Lyautey ait demandé à ce l’on lui rende hommage.
Certainement pas, surtout deux ans avant de mourir. Mais en dépit de tout ce que l’on pouvait lui reprocher, on voulait d’abord lui rendre hommage et c’était fait en 1932. Certes, il n’était pas toujours en odeur de sainteté auprès des colonisateurs parce qu’il en faisait trop en sympathie avec le colonisé. Il avait quand même fait beaucoup pour cette ville. Notamment, il avait vu large. Entre autres, le port fluvial sur le Oued Sebou, c’est lui, c’est son idée.
«Ville inconnue au Maroc»
Un fait m’a beaucoup amusé quand j’ai écrit au pasteur Daniel Lestringant, qui habitait à Port-Lyautey. J’ai écrit sur l’enveloppe: «Monsieur le Pasteur Lestringant, Temple protestant, rue... Ville de Port-Lyautey…» La lettre m’est revenue avec comme explication: «Ville inconnue au Maroc». Je n’ai pas gardé la lettre, c’est dommage. Je n’ai pas mal de choses que j’ai archivées, et ça, je ne l’ai pas fait parce que ça valait son pesant de cacahuètes. Il y avait d’un côté «Ville inconnue au Maroc» et, à côté le tampon mentionnant bien «Port-Lyautey, le …», c’est-à-dire le lieu et la date. C’est extraordinaire, un pli que j’envoie à Port-Lyautey et qui me revient comme étant inconnue au Maroc, avec dessus un tampon qui dit que c’est de Port-Lyautey que ça repart. J’ai rigolé, évidemment. Entre-temps ça été rebaptisé Kénitra. C’était en 1956. C’était des opérations qui ont eu lieu assez rapidement sous la pression très compréhensible des nationalistes. Je ne pense pas que c’était une priorité mais, enfin, quand même. Seulement, ça n’a pas empêché que les gens continuent à garder très souvent les anciens noms. Quand on donne une adresse, on est souvent obligés de dire «ex rue…»
Recueilli par A. Jamali
http://www.albayane.ma/def.asp?codelangue=23&id_info=75866
JPK nous racontera donc cette période, sans fioriture mais en lui conservant sa nature, son contexte et soncharme, et en évitant soigneusement tout boniment nostalgique. De Kénitra où il vit avec sa petite famille, il nous mènera découvrir les autres villes marocaines des années 30, 40 et 50 du siècle dernier, leur patrimoine et leur singularité. Comme le «hlaïqi» dans le pays des Mille et une nuits, qui veut entretenir le suspense...
La cartographie marocaine des années 30, 40 et 50 n’est pas la même que celle d’aujourd’hui. Pourtant on continue à désigner les villes comme on les désignait il y a soixante-dix ans. On dit toujours Rabat et non pas Rbate, Casablanca au lieu de Dar Beida. On a même gardé «Casa» puisqu’on a son dérivé dialectal «Casaoui». Ici, on est à Kénitra et non à Al Qonaïtra ou Laqnitra. Avant, elle s’appelait Kénitra, avec un «k» comme maintenant. Deux ans après la mort de Lyautey, elle a été baptisée Port-Lyautey, jusqu’à 1956. De nouveau, elle est redevenue Kénitra.
On n’a pensé à aucun moment qu’il fallait adopter une graphie phonétique comme Sidi Kacem, avec un «k» et non un «q» selon la prononciation arabe. A propos de la prononciation, c’est toute une différence entre l’arabe et le français. Et là, je vais vous raconter une histoire vraie. Mon éditrice Mme Chaouni a téléphoné chez moi et je n’étais pas là. Fatima, qui est chez moi, a répondu en disant que Jean-Pierre «mcha l’ghaba» (est allé à la forêt). Mme Chaouni a pensé que j’étais à Rabat, alors qu’en fait j’étais allé dans la forêt me promener avec les enfants. Vous savez qu’ici on a la forêt, la Maâmora.
Donc, les mots, les noms, ça reste affecté par la graphie protectorale et par la prononciation. Des villes comme Sidi Qacem, on continue à dire Sidi Kacem.
Ah, les villes marocaines qui ont été débaptisées! Elles sont nombreuses. Je commence par Mogador. Là, le nom n’est pas français. Son origine est extraordinaire. ?a vient d’un «siyed» (saint). Au passage, je voudrais dire que, quand je suis en voiture, j’écoute une radio qui s’appelle Atlantique. Il y a de ces émissions médicales et la personne qui parlait en «darija» (arabe dialectal) n’a cessé de répéter le mot «sida» (madame) en étouffant le «yi» entre les deux syllabes. Au début, je pensais qu’elle parlait de la maladie du Sida. Même moi, je ne dis pas «sida», mais je dis bien «sayyida».
Je reviens à Mogador. Donc, il y avait un «siyed», un saint marabout célèbre dans cette région là, qu’on appelle maintenant Essaouira. Le «siyed» en question s’appelait Sidi Maqdoul. Mais ça vient d’où, ça ? Au départ, ce «siyed» était un Anglais dénommé tout bêtement McDonald, qui s’est converti à l’Islam. Il a islamisé et arabisé son identité pour devenir Sidi Maqdoul. Il est même devenu le saint de la région. J’y suis allé: il est à quelques kilomètres d’Essaouira, à côté d’un phare. C’est merveilleux d’ailleurs, il y a une forêt de mimosas juste à côté. Les Portugais se sont emparés du mot Maqdoul et ils en ont fait Mogador.
Ainsi, le mot Mogador qui a donné son nom à un joli théâtre parisien et qu’on retrouve dans beaucoup de titres de romans et même de films - il y a même un film «Mogador mon amour» -, vient de MacDonald, qui devient Maqdoul, qui devient à son tour Mogador! Après l’indépendance, on a pensé qu’il fallait arabiser le nom et c’est pourquoi on a repris le terme initial, qui est très joli: Essaouira, avec cette jolie graphie. En français, c’es très joli à entendre, mais on ne rend pas fidèlement le son arabe «çad» quand on parle de cette ville. C’est ça qui est gênant. (Ndlr : Certains historiens marocains affirment que Sidi Maqdoul fait partie de la confrérie des Regraga.)
Autre ville qu’on a débaptisée, c’est Mazagan. Quand on prend les dictionnaires latin et grec, on n’a trouvé que ce radical «mazaca». Il y avait dans la région méditerranéenne un peuple, les Mazaces. On prononce en latin «mazacess» et en français «mazaques». Un mot qui a circulé dans toute l’Antiquité. Mais d’où vient ce nom de Mazagan, qui a par ailleurs laissé son nom à un mot français, le mazagran qui est un verre, une tasse haute avec une anse, dans laquelle on peut boire du lait ou du café. Quand les Portugais ont débarqué là-bas, ils ont été chez des gens qui avaient déjà un nom: les Imazighen, pluriel d’Imazigh. Evidemment, les Portugais ne pouvaient comprendre qu’ils avaient en face d’eux des hommes qui se disaient «Hommes libres». Par contre, ils ont désigné l’endroit par Mazagan, venant d’Imazighen. C’est comme ça qu’ils ont appelé la ville qui a porté ce nom de Mazagan pendant tout le protectorat. En fait, c’est une restitution d’un mot que les Portugais avaient donné à la ville, du temps où ils s’en étaient rendus maîtres. Il faut dire que Mazagan, ça a de la gueule. Aujourd’hui, elle s’appelle El Jadida.
Autre ville qui a changé de nom : Petit-Jean. On retrouvait à Casablanca, dans l’Ancienne Médina, une rue très célèbre qui s’appelait la rue du Capitaine Petit-Jean. Un petit capitaine mort pour la France, pour le colonisateur, en se battant, dans le cas de «Bled siba», contre la résistance, dans une période qui a donné beaucoup de soucis aux autorités du Protectorat. Ces combats ont duré de 1912 à 1936 à peu près, ou même husqu’à 1938. Il faut «pacifier», disait je ne sais plus quel Résident général. Il y a aussi l’autre qui disait «pas s’y fier». Il y a les deux orthographes et c’est un jeu de mots.
Ainsi Petit-Jean, c’était Sidi Kacem. Un autre Français comme ce capitane, c’était Louis-Gentil, qui était contrôleur civil. Il a donné son nom à la Louizia actuelle. Ce sont des gens qui sont morts au service de la pénétration française au Maroc. Encore, il y a le capitaine Monod (le d ne se prononce pas) qui a donné son nom à un petit bled dans la région de Tiflet: Camp Monod, parce que c’était militaire. On prononçait à l’époque «Camouni». On a beau l’avoir débaptisé. Mais on a enlevé ce Camp Monod et on a appelé ça Sidi Allal Bahraoui. Mais pour le peuple, ça reste Camouni. Il y a des gens qui sont persuadés que c’est un mot à eux, alors que derrière Camouni, il y a Camp Monod.
On doit citer aussi la région de Foucault. Je ne sais plus comment ça s’appelle maintenant. Mais on dit toujours «Jemâat Foucault» et c’est situé dans la région d’El Jadida en y allant de Casablanca. Boucheron qu’on prononçait aussi tout simplement «Bouchro». Aujourd’hui, c’est El Gara. Boucheron, ça doit être lui aussi un militaire, certainement. Si vous voulez, la politique de «pacification» consistait à rendre hommage à tous ceux qui étaient morts pour la France en donnant leur nom à des localités, à des régions. Je suis ravi d’apprendre qu’à Casablanca il y a un boulevard Ali Yata et un autre Allal El Fassi, qu’à Rabat il y a Abderrahim Bouabid… C’est un hommage qu’on rend à des personnes qui ont donné leur vie pour une cause. On donne leur nom carrément à un petit centre, rarement à un grand. Souvent un nom de rue. Mais pour Lyautey, oui. Port-Lyautey, c’est le plus grand centre auquel on a donné le nom d’un colonisateur par excellence.
Je ne pense pas que Lyautey ait demandé à ce l’on lui rende hommage.
Certainement pas, surtout deux ans avant de mourir. Mais en dépit de tout ce que l’on pouvait lui reprocher, on voulait d’abord lui rendre hommage et c’était fait en 1932. Certes, il n’était pas toujours en odeur de sainteté auprès des colonisateurs parce qu’il en faisait trop en sympathie avec le colonisé. Il avait quand même fait beaucoup pour cette ville. Notamment, il avait vu large. Entre autres, le port fluvial sur le Oued Sebou, c’est lui, c’est son idée.
Un fait m’a beaucoup amusé quand j’ai écrit au pasteur Daniel Lestringant, qui habitait à Port-Lyautey. J’ai écrit sur l’enveloppe: «Monsieur le Pasteur Lestringant, Temple protestant, rue... Ville de Port-Lyautey…» La lettre m’est revenue avec comme explication: «Ville inconnue au Maroc». Je n’ai pas gardé la lettre, c’est dommage. Je n’ai pas mal de choses que j’ai archivées, et ça, je ne l’ai pas fait parce que ça valait son pesant de cacahuètes. Il y avait d’un côté «Ville inconnue au Maroc» et, à côté le tampon mentionnant bien «Port-Lyautey, le …», c’est-à-dire le lieu et la date. C’est extraordinaire, un pli que j’envoie à Port-Lyautey et qui me revient comme étant inconnue au Maroc, avec dessus un tampon qui dit que c’est de Port-Lyautey que ça repart. J’ai rigolé, évidemment. Entre-temps ça été rebaptisé Kénitra. C’était en 1956. C’était des opérations qui ont eu lieu assez rapidement sous la pression très compréhensible des nationalistes. Je ne pense pas que c’était une priorité mais, enfin, quand même. Seulement, ça n’a pas empêché que les gens continuent à garder très souvent les anciens noms. Quand on donne une adresse, on est souvent obligés de dire «ex rue…»
Recueilli par A. Jamali
http://www.albayane.ma/def.asp?codelangue=23&id_info=75866
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