Quand ont commencé les départs des Juifs du Maroc ?
Depuis toujours, de petits groupes sont partis en Terre Sainte et aussi à l'époque du protectorat français, clandestinement, par Oujda et l'Algérie. Certains partaient pour
l'Espagne et la France, la majorité pour Israël. C'était difficile, car les Britanniques ne les laissaient pas toujours entrer, même pas les rescapés de la shoah. Beaucoup ont
été refoulés au port de Haïfa et renvoyés à Chypre.
Pourquoi ces départs prématurés ? Les Juifs étaient-ils en danger ?
Cela peut paraître effectivement étonnant, parce que, après l'indépendance, le Mossad lui-même avait noté l'harmonie qui régnait entre Juifs et Musulmans au Maroc et surtout
l'essor économique, social et politique de la classe moyenne juive. Il ne pouvait nier la réalité. Les Juifs eux-mêmes ont montré leur volonté de s'intégrer encore plus au pays.
Chez les intellectuels, c'était voulu, écrit, déterminé et assumé. Cependant, le Mossad ainsi que toutes les institutions juives et israéliennes étaient totalement persuadés que
les Juifs couraient un grave danger et que même s'il ne s'est pas encore produit, il était inévitable. Le souvenir de certains pogroms était encore présent dans l'imaginaire
juif : le tritel de Fès au début du protectorat français, les massacres d'Oujda et de Jerrada en 1948 et les tueries de Sidi Kacem (Petit Jean) en 1955. L'expulsion des
Juifs d'Irak, d'Egypte, du Yémen, de Libye et d'autres pays de la Ligue Arabe n'était pas non plus de bon augure. Les craintes et méfiances ne cessèrent pourtant de croître à
cause de nouvelles contraintes (absence de passeports, arabisation, etc.). C'est ce qu'on pourrait appeler « la catastrophe qui n'a jamais eu lieu ».
Comment se déroulait l'émigration clandestine ?
L'émigration des Juifs du Maroc se déroule en trois phases : Qadima, Misgeret et Yakhin. Qadima porte le nom de l'Agence juive qui s'occupait de faire partir les Juifs
jusqu'en 1957 et du camp de transit qui porte ce nom, et qui se trouve sur la route d'El Jadida (Mazagan), par où passaient les familles d'émigrés pour partir discrètement,
malgré les interdictions de la Résidence française, vers l'Algérie et de là, vers Israël. La Misgeret, elle, vient du nom de la branche du Mossad qui s'occupait aussi bien de
l'autodéfense juive que de l'émigration clandestine entre le début 1957 jusqu'en novembre 1961. Enfin, l'opération Yakhin, qui se réfère au nom de l'une des deux colonnes à
l'entrée du temple de Jérusalem, est le nom de code d'une véritable évacuation qui s'est déroulée du 28 novembre 1961 à fin 1966, avec l'accord tacite des autorités
marocaines.
Comment est-on passé d'une émigration clandestine à une évacuation « officielle » ?
Dès la veille de l'indépendance, le Congrès juif mondial (CJM) demandait la liberté de circulation et l'octroi de passeports aux membres de la communauté juive, mais les
autorités marocaines s'y opposèrent, voulant à tout prix maintenir la communauté sur place pour des raisons économiques, sociales et politiques et aussi pour afficher un aspect
libéral et progressiste au nouvel état indépendant. Parallèlement, en Israël, persistait une véritable hantise démographique ; il fallait à tout prix construire le pays, le
peupler et forger une nouvelle nation avec des réfugiés venus de toute part et de cultures diverses. On s'est vite rendu compte que l'émigration clandestine au compte gouttes,
ne réglait pas le problème. L'alternative était de tenter de convaincre les autorités marocaines de laisser les Juifs partir, grâce à un accord avec le Roi en personne.
En ce sens, des émissaires comme Jo Golan et Alexandre Easterman, du Congrès juif mondial, ainsi qu'André Chouraqui et Marcel Franco rencontrèrent à plusieurs reprises, chaque
deux à trois mois, des représentants du Palais ainsi que ceux des partis de l'Istiqlal et du PDI (Parti Démocratique pour l'indépendance). Ils rencontrèrent ainsi de nombreux
amis personnels qu'ils avaient connus durant leurs études à Paris, parce que le CJM les avait soutenus dans leur lutte pour l'indépendance, entre autres, Mohamed Laghzaoui, chef
des services de sécurité, le Président de l'Assemblée consultative Mehdi Ben Barka, les ministres Abderrahim Bouabid, Driss Mhamdi et Mahjoubi Aherdane et les Premiers ministres
M'barek Bekkay, Ahmed Balafrej et Abdallah Ibrahim. C'est ainsi qu'Easterman rencontra Moulay Hassan après que le Prince héritier délégua en avril 1960 le diplomate Bensalem
Guessous au ministre israélien Golda Meir pour tâter le terrain concernant l'avenir de la communauté juive au Maroc et les problèmes de l'émigration. Easterman se présenta au
prince Moulay Hassan comme membre de la direction du CJM, mais en fait, le Prince savait qu'il était aussi un délégué non-officiel du ministère israélien des Affaires
étrangères.
Quand cette rencontre a-t-elle eu lieu ?
C'est le 1er août 1960 que la rencontre entre Easterman et Moulay Hassan s 'est effectuée à Rabat. Elle a lieu tard dans la nuit, chez un ami de Moulay Hassan. Le prince
héritier avait posé comme condition préalable la discrétion absolue sur la rencontre.Il a fait remarquer, entre autres, que « si ça ne tenait qu'à lui, Israël ferait son
entrée dans la Ligue Arabe ». Easterman et le prince abordèrent quatre sujets : les méfiances de Moulay Hassan envers certains dirigeants de la communauté juive en
rapport avec l'opposition , les problèmes économiques et politiques du Maroc, le conflit des pays arabes avec Israël et enfin le droit des Juifs à la libre circulation.
Quelles étaient les positions de Moulay Hassan par rapport à l'émigration ?
Le prince héritier confia à Easterman les craintes qu'il avait quant au départ des Juifs. Selon lui, cette vague d'émigration risquait de se transformer en une « force
grégaire » qui pouvait entraîner toute la communauté. Par ailleurs, Moulay Hassan, déjà en 1960, affirmait qu'on ne pouvait se permettre de nier l'existence de l'Etat
d'Israël mais aussi qu'il fallait ménager ses « frères arabes » en lutte contre l'Etat juif. Il se devait aussi de jouer apparemment la carte du panarabisme et ne pas
permettre officiellement aux Juifs de quitter le Maroc, son pouvoir étant menacé conjointement par le nassérisme et par la gauche « progressiste » pressés de renverser
les régimes monarchiques et féodaux.
Qu'avait à gagner le futur Hassan II en traitant ainsi avec Israël ?
Hassan II était très lucide et s'inquiétait beaucoup de l'image de marque de son pays dans l'opinion publique mondiale. Il voulait ainsi présenter l'image d'un Maroc évolué,
moderne et ouvert au progrès. Il savait aussi que par le biais de la communauté juive, d'Israël et des organismes juifs mondiaux, c'était les investissements américains et
européens qu'il courtisait.
Un accord a-t-il été finalement trouvé ?
C'est un an après cette rencontre que ce que l'on appelle " l'accord de compromis " a été conclu. L'année 1961 est une année charnière dans l'histoire du Maroc et de sa
communauté. En janvier, la conférence de Casablanca réunit les chefs d'Etats africains. C'est à cette occasion que Nasser visite le Maroc et que les rares exactions à l'encontre
des Juifs sont commises. Deux autres évènements bouleversèrent l'histoire de la communauté juive et déterminèrent son avenir dans ce pays. La nuit du 8 au 9 janvier, un vieux
rafiot destiné à faire sortir des Juifs de la côte d'Al Hoceïma, le Pisces (en hébreu baptisé Egoz), fit naufrage avec à son bord 44 émigrants, ce qui a remis en cause les
opérations clandestines qui mettaient en danger des vies humaines. Un mois plus tard, pour commémorer l'événement, Alex Gatmon, le chef du Mossad au Maroc, fait distribuer des
tracts qui entraînèrent une série d'arrestations à Fès et à Meknès. Les tracts accusaient les autorités marocaines, tout en disculpant le Palais, d'avoir causé, au moins
indirectement, le naufrage d'émigrants juifs en route vers Israël. Gatmon voulait faire croire que ces tracts étaient une émanation spontanée de la communauté juive, indignée
par les évènements. Après ces deux échecs de la part du Mossad, car c'était effectivement sa responsabilité qui était en cause, le réseau clandestin fut démantelé par la
police.
Comment les Israéliens ont-ils cherché à sauver la situation ?
De mai à août 1961, le gouvernement israélien poursuit les tentatives de pourparlers, car il était enfin arrivé à la conclusion que seuls des accords diplomatiques permettraient
une évacuation de la communauté et surtout celle des petits villages de l'Atlas et du Tafilalet.
On établit alors un inventaire de personnalités juives pouvant servir d'intermédiaires dans une mission très délicate puisqu'il s'agissait de proposer une indemnisation
financière. Après avoir rejeté les services précédents de Jo Golan et d'André Chouraqui, on s'adressa à de nouveaux intermédiaires : Isaac Cohen Olivar (communément nommé
Zazac) et à Sam Bénazeraf qui acceptèrent de négocier le sujet respectivement avec le prince et cousin du roi Moulay Ali Alaoui et avec le ministre du PDI Abdelkader Benjelloun.
Les Israéliens proposèrent d'indemniser le Maroc et de le dédommager de l'atteinte à son économie que causerait le départ des Juifs. Les négociateurs marocains proposèrent comme
première étape le départ de 50 000 Juifs contre 250 dollars par personne pour " frais de sortie " et une avance de 500 000 dollars. Les Israéliens exigèrent de rencontrer Hassan
II pour se persuader qu'il était bien au courant de l'affaire et que l'argent irait bien là où il devait aller. Ils demandèrent à Raphaël Spanien de l'organisation humanitaire
HIAS de s'entretenir avec Hassan II et de s'assurer de son implication.
lejournal-hebdo.com