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Le blog de:  azizsalaheddine@hotmail.com

La politique française au Maroc" 5/6

25 Mai 2009 , Rédigé par saladin Publié dans #Documents sur mazagan

902 QUATRI<;ilE PARTIS. — CHAPITRE VI 

question marocaine aux événements hypothétiques qui
doivent selon les désirs des pangermanistes agiter TAu-
triche à la morl de François-Joseph ; et Ton semblait
insinuer ceci : « Si .vous êtes raisonnables, si vous con-
sentez à admettre la prédominance de TAllemagne à
Trieste, nous autres Allemands, n'insisterions pas dans
nos revendications sur le Maroc.

Mais le quai d^Orsay ne se laissa pas prendre à ces pré-
sents d'Artaxerxès. Il répondit que ces événements étaient
trop lointains, tandis que la situation actuelle du Maroc
demandait une imminente solution. Et, prenant au mot
les prétentions de la diplomatie berlinoise, l'ambassa-
deur de France indiqua officieusement qu'au cas où un
changement s'opérerait dans le statu quo marocain la
France ne ferait, pour sa part, aucune opposition à l'oc-
troi d'un port à l'Allemagne sur la côte atlantique. »

La conversation ne fut pas poursuivie plus avant. En
1904, quelques jours avant la signature de la déclaration
anglo-française, interrogé au cours d'une réception
diplomatique par le prince de Radolin, ambassadeur
d'Allemagne à Paris, sur Taccord en préparation, notre
ministre des affaires étrangères, M. Delcassé, fit verbale-
ment la réponse suivante : a Nous voulons maintenir au
Maroc l'état politique et territorial actuel ; mais cet état,
pour durer, doit manifestement être soutenu et amélioré.
Au seul cours de l'année dernière, le Maroc nous a offert,
par des agressions répétées, de fortes et légitimes raisons
d'intervention. J'ai résisté, mais chaque fois avec plus
de peine, aux naturelles exigences de ceux qui voulaient
venger le sang versé et de ceux qui prétendaient aller
^chercher au Maroc même des garanties pour le respect
de notre frontière algérienne et pour la tranquillité des



LE DIFFÉREND FRANCO-ALLEMAND 203

populations qui l'avoisinent. Nous avons dû renforcer
nos postes, en créer de nouveaux. D'où des dépenses con-
sidérables, que seule Tamélioration de l'état de choses au
Maroc permettra de réduire. Le Sultan a pu déjà se con-
vaincre de Tefficacité de notre aide sur les points où il
nous Ta demandée. Il s'agit de la lui continuer. Mais elle
lui sera donnée de telle sorte que tout le monde en béné-
ficiera, notamment au point de vue des transactions com-
merciales que ne pourra que favoriser l'établissement de
la sécurité, qui est un des premiers besoins du Maroc. Il
est superflu d'ajouter que, sous quelque forme que nous
soyons amenés à prêter assistance au Sultan, la liberté
commerciale sera rigoureusement et entièrement respec-
tée (1). » Le 19 avril, après la publication de la déclara-
tion franco-anglaise concernant l'Egypte et le Maroc,
M. Bihourd, ambassadeur de France à Berlin, entretint,
au cours de la réception diplomatique, le baron de
Richthofen, secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, de
l'accord intervenu, en insistant tout particulièrement sur
la liberté commerciale, garantie par l'article 4 (2).

L'opinion allemande fit à l'acte du 8 avril un accueil
bienveillant. Au Reichstag, le comte de Bûlow affirma à
maintes reprises que la déclaration franco-anglaise ne
pouvait compromettre la paix internationale ni léser les
intérêts allemands, u En ce qui concerne spécialement le
Maroc, déclara-t-il dans la séance du 12 avril 1904, nous
sommes intéressés dans ce pays, comme d'ailleurs dans
le reste de la Méditerranée, principalement au point de
vue économique. Nous avons là, avant tout, des intérêts

(1) Livre jaune, op. cii,, p. \tï,
(i) Eod,, pp. 128 et s.



204 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE VI

commerciaux ; aussi avons-nous un intérêt important à
ce que le calme et Tordre régnent au Maroc. Nous devons
protéger nos intérêts mercantiles au Maroc et nous les
protégerons. Nous n'avons aucun sujet de redouter qu'ils
puissent y être méconnus ou lésés par une puissance
quelconque fl). » Le 14 avril, en réponse au discour3du
comte Rcventlow, il ajouta qu'il ne saurait être question
pour l'Allemagne de « mettre flamberge au vent » en vue
d'obtenir une acquisition territoriale au Maroc (2). La
presse germanique, au moins dans ses principaux or-
ganes, se montra favorable aux arrangements franco-an-
glais. Il n'y eut guère que des associations patriotiques
ou coloniales, comme la Société des Pangermanistes
wiirtembergeois, l'Union pangermaniquede Lûbeck, l'As-
semblée coloniale allemande de Stettin pour voter des or-
dres du jour et des adresses mettant en lumière l'impor-
tance du Maroc comme colonie de peuplement et comme
point d'appui maritime, et réclamant l'acquisition de la
côte atlantique de ce pays (3).

Plus tard, lorsqu'avant d'être publiée, la déclaration
franco-espagnole fut portée à la connaissance du baron de
Richthofen, le secrétaire d'Etat aux affaires étrangères se
borna à questionner M. Bihourd sur la portée de l'accord
« au point de vue des intérêts commerciaux de l'Allemagne,
qui le préoccupent particulièrement ». .Notre ambassa-
deur l'assura, à diverses reprises, conformément aux ins-
tructions de M. Delcassé, « que la déclaration franco-
anglaise du 8 avril dernier offrait toutes garanties sur ce



(i) Livre jaune, op. cit., p. 127.

(2) Eod,, pp. 427 128.

(3) i?ocf.,pp. 121, 136 et 138.



LE DIFFÉREND KRANGO-ALLEMAND iOI&

point, et que Tadhésion de TEspagne ne pouvait les mo-
difier * (1).

Les déclarations du gouvernement allemand avaient
été si favorables que Ton crut y voir un consentement ta-
cite aux accords conclus avec F Angleterre et l'Espagne.
Cependant, dès le mois d avril 1904, un observateur bien
placé pour être renseigné exactement, notre ambassadeur
à. Berlin, M. Bihourd, écrivait : * Je ne pense pas que Ton
doive s'attacher trop strictement à ces déclarations si Ton
^veut rechercher l'orientation de la politique allemande au
Maroc. J'incline à penser que, dès son retour, l'Empereur
imprimera à sa politique plus d'activité et de hardiesse.
Il y sera poussé par son caractère, par le désir de mon-
trer que l'Allemagne n'est ni isolée, ni désarmée. 11 ten-
tera donc, j'imagine, d'intervenir dans le règlement de la
question marocaine, soit indirectement, en influençant
les dispositions de l'Espagne, soit directement en deman-
dant pour le commerce allemand le traitement accordé à
oelui de l'Angleterre (2). »

De fait, après une longue période de silence, par une
démarche toute inattendue, M. de Kûlhmann, chargé
d'affaires d'Allemagne à Tanger, fît, le 11 février 1905, au
chargé d'affaires de France, M. de Chérisey, une déclara-
tion dont notre diplomatie ne parut pas tout d abord ap-
précier la véritable importance : « Après l'accord franco-
anglais, dit M. de Kûhlmann, nous supposions que le
gouvernement français attendrait, pour nous mettre au
courant d'une situation nouvelle, que l'entente franco-
espagnole, prévue dans l'arrangement du 8 avril, futef-



(4) Livre jaune, op. cit., pp. 166-167.



(2) Eod., p. 429.



j



ff)6 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE VI

fectuée. Mais aujourd'hui tout étant définitivement conclu'
et les ratifications parlementaires étant intervenues, nous
nous sommes aperçus qu'on nous tenait à l'écart systéma-
tiquement. Nous avons donc fixé notre attitude en consé-
quence. N'allez pas croire que je me sois tracé une ligne de
conduite de ma propre initiative. En présence des inter-
prétations contradictoires de nos journaux, j'ai cru devoir
solliciter de mon Gouvernement des instructions formelles.
Et c'est alors que le comte de Bûlow m'a fait savoir que
le Gouvernement Impérial ignorait tout des accords in-
tervenus au sujet du Maroc et ne se reconnaissait comme
lié en aucune manière relativement à cette question (1). »
A la suite de cette démarche, M. Bihourd étant allé au
ministère des affaires étrangères de Berlin exprimer la sur-
prise du gouvernement français n'y trouva point le se-
crétaire d'État, retenu au Reichstag ; le sous-secrétaire
d*État, M. de Miihlberg, se borna à répondre qu'il igno-
rait tout des paroles attribuées à M. de Kûhlmann et se
demanda « si le propos ne devait pas être interprété dans
ce sens que le Gouvernement Impérial, étant étranger aux
deux accords visés plus haut, ne se croyait en aucune
façon lié par eux » (2).

Un mois plus tard, vers le milieu de mars, on apprit
que l'Empereur allemand, au cours d'une croisière dans
la Méditerranée, allait s'arrêter à Tanger. Etait-ce une
simple escale, ou bien fallait-il donner à cet arrêt le sens
d'une démonstration politique ? L'opinion française hési-
tait. Cependant, comme il avait été décidé, l'Empereur
débarquait à Tanger le 31 mars. Répondant aux paroles
de bienvenue de l'envoyé extraordinaire marocain, Moulay

(1) Livre jaune, op, cit., p. 196.

(2) Eod.y p. 498.



; V Uf;. DÎFFÉBKND FRANCO-ALLEMAND 207

Abdelmalek, Guillaume II prononçait les paroles sui-
vantes : « C'est au Sultan, en sa qualité de souverain
indépendant, que je fais aujourd'hui ma visite. J'espère
que, sous la souveraineté du Sultan, un Maroc libre restera
ouvert à la concurrence pacifique de toutes les nations,
sans monopole et sans annexion, sur le pied d'une
égalité absolue. Ma visite à Tanger a eu pour but de faire
savoir que je suis décidé à faire tout ce qui est en mon
pouvoir pour sauvegarder efficacement les intérêts de
l'Allemagne au Maroc, puisque je considère le Sultan
comme souverain absolument libre. C'est avec lui que je
veux m'en tendre sur les moyens propres à sauvegarder ces
intérêts. Quant aux réformes que le Sultan a l'intention
de faire, il me semble qu'il faut procéder avec beaucoup
de précaution, en tenant compte des sentiments religieux
de la population pour que l'ordre public ne soit pas
troublé (1). .)

Ainsi l'Empereur allemand, par une démarche éclatante,
encourageait le Sultan à repousser le projet de réformes
de notre représentant et faisait ouvertement pièces à toute
notre politique marocaine.

Pour justifier sa brusque intervention dans les affaires
du Maroc, l'Allemagne a produit des raisons d'ordre
différent. En prcimier lieu, elle a accusé notre ambassa-
deur à Fez, de s'être prévalu d'un mandat de l'Europe
pour obtenir du Makhzen l'acceptation des réformes
projetées (2). Le Livre b'anc en donne comme preuves,
d'une part, les extraits de certains journaux (3) comme le

(1) Livre jaune, op. cit., pp. 205 îi06.

(2) Livre blanc, op. cit., p. 3.

(3) Eod.y p. 2. — On a fait remarquer, avec juste raison, que la



206 QUATRIÈME PARTIB. — CHAPITRE VI

Temps, le Figaro, le Maroc français, le Times (1),
d'autre part, une déclaration du Sultan, affirmant que
M. Saint-René Taillandier a bien invoqué devant lui un
mandat européen (2). A supposer même que Ton puisse
retrouver, dans les nombreux articles publiés sur la ques-
tion marocaine, les traces de cette idée que la France
agit au Maroc au nom de la civilisation européenne, il
paraît difficile de faire grief à notre diplomatie de paroles
imprudentes échappées à des journalistes. Le seul agent
responsable de notre politique, M. Saint-René Taillandier,
a déclaré à maintes reprises, de la façon la plus catégo-
rique, qu'il n'avait invoqué, ni auprès du Sultan, ni
auprès du Makhzen, un prétendu mandat de l'Europe (3).
Que vaut, en présence d'une affirmation aussi nette, la
parole souvent suspecte d'un Marocain ?

Le second sujet de plaintes que la politique allemande
invoqua contre notre diplomatie fut d'avoir pris Tunis
« comme modèle à suivre dans la réorganisation du
Maroc » (4). Or, déclarait le comte de Biilow dans une
dépêche à l'ambassadeur impérial à Londres, u une modi-
fication telle que la tunisification du Maroc, qui aurait
pour résultat d'exclure totalement de la vie industrielle
marocaine l'élément non français à l'exemple de ce qui
s'est passé à Tunis, touche naturellement les intérêts

plupart des articles incriminés sont de date postérieure au propos de
M. de Kùhlmann.

(\) Le correspondant du Times à Tanger, M. Harris, a déclaré
depuis que l'article visé lui avait été communiqué par la légation
allemande.

(2) Livre blanc, op, cit., p. 5.

(3) Livre jaune, op. cit., pp. 207 et 235
{Â} Livre blanc, op. cit., p. 4.



LB DIFFÉREND FRANGO-ALLBMAND 209

privés des étrangers dans leur ensemble d (1). A Tobjection
que les intérêts allemands étaient trop peu importants
pour justifier une pareille défense, le chancelier répondait
par avance : « L'importance de ces intérêts est ici chose
secondaire. Tout homme à qui on va prendre de l'argent
dans sa poche se défendra toujours dans la mesure du
possible, qu'il s'agisse de cinq marks ou de cinq mille.
Nous possédons des intérêts économiques au Maroc, cela
n'a pas besoin d'être prouvé. Si nous y renonçons par
notre silence, nous encourageons ainsi le monde, qui
nous regarde, à des manques d'égards semblables à notre
préjudice dans d'autres questions, peut-être plus consi-
dérables (2). » Il est assez difficile d'apprécier la valeur
de ce grief, que l'Allemagne n'a jamais très exactement
précisé. Elle ne pouvait sérieusement attribuer à la France
le projet d'établir son protectorat sur le Maroc ; toute la
politique de non-intervention systématique, antérieure-
ment suivie par notre gouvernement, suffisait pour faire
justice de cette accusation. 11 semble plutôt qu'elle ait
visé un monopole prétendu des travaux publics marocains,
les concessions devant être réservées exclusivement à des
Français. Or, le rapport du comte de Tattenbach au
ministre des affaires étrangères, publié parle Livre blanc^
résume ainsi les propositions de M. Saint-René Taillandier
relativement aux concessions des ports : u Les travaux
seront donnés en soumission, sans préférence pour une
nation ou pour une autre (3). » Etait-ce là vouloir exclure
les intérêts non français de la vie industrielle maro*
caine P

(i) Livre blanc, op. cit,, p. 3.

(2) Eod., p 3.

(3) Eod., p. 9.

O. -44



240 QUATHIÈME PARTIE. — CHAPITRE VI

L'Allemagne fit encore grief à noire diplomatie de ne
pas avoir reçu connaissance de la déclaration franco-
anglaise concernant le Maroc. Le point de vue du gou-
vernement impérial fut exposé en ces termes dans une
dépêche du chancelier au prince de Radolin : « Un do-
cument diplomatique d'une aussi grande portée que la
convention marocaine ne saurait être jugé sur la foi de
données orales et fragmentaires, cela n'a pas besoin d'être
•prouvé. Pour des ouvertures d'une pareille importance,
la forme écrite est celle qui est consacrée par l'usage
diplomatique. L'insuffisance formelle et matérielle des
iillusions et des indications communiquées l'an passé ici
•par Votre Altesse et par M. Bihourd de la part de M. Dél-
iassé, est un fait sur lequel aucune des deux parties en
présence ne peut passer outre. Quant à savoir si, au
cours de ces allusions, on a fait un signe de plus ou de
moins, c'est là un fait sans importance qui ne remédie
en aucune façon au caractère parfaitement incomplet de
l'ensemble... Il eût clé, comme nous l'avons déjà dit,
conforme à l'usage international que la France, après la
Conclusion de l'accord anglo-français concernant le
Maroc, communiquât cet accord dans la forme habituelle
à toutes Iq^ puissances intéressées, lesquelles sont suffi-
samment désignées comme telles par leur signature ap-
posée au bas des actes de la Conférence de Madrid.
M. Deleassé a déclaré, il est vrai, que celte communica-
tion éluit devenue superflue du fait de la publication de
4a convention dans le Journal Officiel français. Il
n'échappera pas, toutefois, à M. le Ministre que ces deux
procédés de notification possèdent un caractère essentiel-
lement difllerent. La communication directe n'est pas un
simple acte de courtoisie. Le gouvernement f^'ançais en
■i\ - .r



LE DIFFÉREND PRANGO-ALLEllAND 211

s'y décidant se serait déclaré par là prêt à entrer en dis-
cussion avec les destinataires sur leurs intérêts, au cas
où ils les auraient estimés lésés. La publication dans la
feuille officielle française place au contraire les autres in-
téressés qui n'ont point été questionnés en présence tout
simplement du fait accompli (1). »

Il n'est pas exact de dire, avec le comte de Bûlow,que
« la forme écrite soit consacrée par l'usage diplomatique »
et que la notification u soit conforme à l'usage interna-
tional )). Il n'est pas douteux qu'en droit strict la France,
maltresse de sa diplomatie, fut libre de ne pas commu-
niquer à l'Allemagne la déclaration franco-anglaise. Aussi
bien d'ailleurs, la discussion ne portait-elle pas sur une
question de forme ; ce que véritablement l'Allemagne
reprochait à la France, c'était d'avoir choisi le mode de
communication qui permettait le mieux d'éviter des négo-
ciations ultérieures, de « l'avoir systématiquement tenue
à l'écart », comme l'avait déclaré M. de Kûlhmann.
L'amour-propre germanique s'était froissé d'être exclu
d'une affaire pour le règlement de laquelle, quelques
années auparavant, son concours n'avait point paru né-
gligeable ; la diplomatie impériale avait vu avec étonne-
ment d'abord, puis avec crainte, l'entente coloniale conclue
avec l'Angleterre se changer lentement en une entente
européenne, grouper autour d'elle l'Italie et l'Espagne et
menacer peu à peu la puissance mondiale allemande,
a II y a, dans les incidents auxquels a donné lieu depuis
bientôt six mois l'affaire marocaine, devait déclarer plus
lard le prince de Bûlow à un rédacteur du Temps y deux
choses distinctes à considérer. Le Maroc est la première,

(i) Livre blanc, op, dt.^ p. 5.



212 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE Vï

la politique générale la seconde. Au Maroc nous avons
des intérêts commerciaux importants. Nous avons tenu et
nous tenons à les sauvegarder. Sur le terrain général
nous avons été obli'^^és de répondre à une politique qui
tendait à nous « isoler » et qui, à celte intention avouée,
empruntait vis-à-vis de nous un caractère nettement hos-
tile... L'affaire marocaine était la manifestation la plus
récente et la plus caractérisée de cette politique ; elle a
été pour nous l'occasion d'une riposte nécessaire (1). »

Si l'opinion française avait accueilli avec joie le rap-
prochement franco-italien et les accords conclus avec l'An-
gleterre et l'Espagne, c'est quelle y avait vu une garantie
nouvelle de la paix européenne. Jamais elle n'avait
songé que la politique d'entente inaugurée par M. Del-
cassé pût être délibérément dirigée contre une puis-
sance. Spécialement en ce qui concerne le Maroc, jamais
elle n'avait été opposée à un accord avec l'Allemagne, que
les précédents de notre histoire colonialepermeltaient d'au-
gurer facile (2). A diverses reprises les personnalités les
plus autorisées avaient donné au quai d'Orsay le con-
seil de négocier avec Berlin (3). Cependant M. Delcassé
ne voulut rien entendre : oublieux des réalités, de la
guerre qui désemparait la Russie et paralysait l'al-
liance franco-russe, des rêves pacifiques qui semblaient
inspirer l'œuvre de quelques-uns de ses collègues du
cabinet, il n'hésita pas, par une politique toute person-
nelle, à adopter et à conserver, dans l'affaire maro-

{[) Le Temps, ."3 octobre 1005.
r (3) Le prince de Hohenlohc, dans ses Mémoires y rapporte que Bis-
marck était favorable à l'établissement des Français au Maroc.

(3) Robert de Caix, Lincident allemand-marocain, Bulletin,
avril 1905, p. 153.



LE DIFFÉREND FRANCO- ALLEMAND 213

caine, une attitude nettement hostile envers l'Allemagne.

Lorsque Topînion française connut, aux résultats, la
politique suivie par son ministre des affaires étrangères,
elle fut stupéfaite et marqua vivement sa désapprobation.
A la Chambre, les députés des différents partis, M. Jau-
rès, M. Vaillant, M. le marquis de la Ferronnays,M.Paul
Deschanel, M. de Pressensé, M. Lucien Hubert, M. Dela-
fosse, tous les orateurs qui se succédèrent à la tribune
dans la séance du 19 avril 1905, reconnurent que M. Del-
cassé avait eu tort de ne pas négocier avec TAUemagne,
comme il l'avait fait avec Tltalie, TAngleterre et l'Es-
pagne. M. Jaurès demanda : « Comment pouviez- vous
espérer décider le chef plus ou moins nominal de ces
dix millions de musulmans, comment pouviez-vous es-
pérer décider ces dix millions de musulmans eux-mêmes
à accepter une politique de pénétration pacifique et de
réforme si une seule des nations, intéressée dans des pro-
portions considérables par son activité économique aux
affaires du Maroc, non seulement avait refusé son concours
et sa bienveillante neutralité, mais revendiqué contre
vous le droit à une action directe (1). »

Aux difficultés de la situation un remède semblait s'of-
frir, que les orateurs de la Chambre n'avaient pas manqué
de préconiser. C'était d'entrer en conversation avec la di-
plomatie allemande, en vue de conclure celte entente que
l'on avait eu le tort de ne pas négocier plus tôt. Déjà ce-
pendant, lorsque M. Bihourd était allé entretenir le sous-
secrétaire d'État auxaffaires étrangères des propos de M. de
Kiilhmann, il n'avait pu obtenir de M. de Mûhlberg une
réponse précise. Le 7 avril, dans de courtes explications

(1) Bulletin, avril 1^, pp. i^t et s.



j



214 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE VI

qu'il avait présentées à la Chambre, M. Delcassé s'était
déclaré prêt « à dissiper tout malentendu, s'il pouvait en
subsister encore »(1). Mais le 13, au dîner de l'ambassade
allemande, lorsque notre ministre des affaires étrangères
reprenant sa déclaration à la Chambre, répéta qu'il était
prêt (i à dissiper le malentendu », le prince de Radolin se
borna à lui dire « qu'il allait transmettre la question à
Berlin, n'ayant pas d'instructions pour y répondre » (2).
Le 18 avril, M. Bihourd renouvela auprès du sous-secré-
taire d'État aux affaires étrangères les assurances données
par M. Delcassé au prince de Radolin ; M. de Mûhlberg
se contenta d'exposer à notre ambassadeur « les inquié-
tudes qu'avait éprouvées son Gouvernement en apprenant
que notre Ministre à Fez avait parlé au Sultan au nom
des étrangers « (3), et les jours s'écoulèrent sans que par-
vint une réponse du gouvernement impérial. Devant ce
silence inquiétant, M. Bihourd télégraphia à Paris : « A
cette situation clairement définie correspond, dans les
rapports de la France avec sa puissante voisine de l'Est,
une crise délicate et périlleuse.

Les conseillers belliqueux ne font sans doute pas dé-
faut dans l'entourage du Souverain ; ils ne manquent cer-
tainement pas de prétendre que la Double Alliance a reçu
en Mandchourie une atteinte grave. Dans ces conjonctures,
ils ont beau jeu à signaler l'heure présente comme pro-
pice à une lutte armée contre la France (4). »

Si la diplomatie allemande se refusait obstinément à
engager la conversation avec notre ministre des affaires

(1) Bulletin, avril 4905, p. 162.
(1) Livre jaune, op, cit., p. 242.
(3) Eod.,p. 244.
(À) £od., p. 245.



LE DIFFÉRKND FHANCO-ALLEMAND 245

étrangères, par ailleurs les ambassadeurs impériaux au-
près des différentes cours européennes préconisaient la
réunion d'une conférence des États signataires de la con-
vention de Madrid, « comme le meilleur moyen d'amener
une solution pacifique du conflit » (1). A Paris même,
des négociations obscures se poursuivaient entre M. Rou-
vier, président du conseil et l'ambassadeur impérial (2).
Peu à peu il devenait évident que l'Allemagne refusait
d'entrer en conversation avec la France à raison de la
personnalité même de son ministre des affaires étran-
gères.

Le 6 juin 1905, après le départ du roi d'Espagne,
M. Delcassé donnait sa démission, qui était acceptée. Le
lendemain, M. Rouvier, président du conseil, prenait le
portefeuille des affaires étrangères.

(i) Livre blanc, op. fit., p. 4.
(2) Eod., p. 5.



CHAPITRE VII



LES ACCORDS FRANCO-ALLEMANDS DU 8 JUILLET
ET DU 28 SEPTEMBRE 1905



Le jour même où M. Delcassé quittait le ministère des
affaires étrangères, le chargé d'affaires d'Allemagne à
Paris, M. de Flotow, se présentait au quai d'Orsay pour
y donner lecture d'une note ; le gouvernement impérial
déclarait que la conférence projetée par le Sultan lui
paraissait le meilleur moyen de préparer les réformes du
Maroc, qui ne pouvaient s'effectuer qu'avec le consente-
ment des puissances signataires de la convention de
Madrid (1).

L'idée de réunir une conférence internationale pour
régler la question marocaine n'était pas nouvelle. Dès le
commencement d'avril les journa.ix de Berlin l'avaient
mise en avant (2j, et les ambassadeurs impériaux auprès
des différentes cours européennes l'avaient vigoureuse-
ment soutenue (3), malgré l'accueil réservé que lui
avaient fait les puissances. Cédant aux suggestions alle-
mandes, l'assemblée des notables marocains avait

(4) Livre jaune, op. cit., p. 230.

(2) Eod., p. 206.

(3) Livre blanc, op. cit., p. 4.



ACCORDS FRANCO-ALLEMANDS, JUILLET-SEPTEMBRE 1905 217

déclaré qu'avant d'accepter les propositions françaises le
Makhzen devait s'assurer de Tassentiment de l'Europe (1),
et le Sultan s'était empressé de ratifier une mesure qui
devait lui permettre, pensait-il, de retarder indéfiniment
l'acceptation des réformes. Le 30 mai, une lettre circu-
laire adressée aux différentes puissances avait demandé
la réunion à Tanger d'une conférence internationale, en
vue de s'entretenir : 1** du mode des réformes que le
Sultan se proposait d'introduire dans son empire; 2* de
la manière de pourvoir aux frais de ces réformes (2).

La note remise le 6 juin par M. de Flotow était destinée
à appuyer le projet de conférence présenté par le gou-
vernement chérifien : « Le Gouvernement impérial,
conformément à ses déclarations antérieures, est d'avis
qu'une Conférence serait le meilleur moyen pour effectuer
Tintroduction des réformes. Vu qu'elles ne pourraient
être introduites efficacement qu'avec l'appui des Puis-
sances signataires, la possibilité de leur mise en pratique
est restreinte par les articles de la Convention de Madrid,
tout spécialement par l'art. 17, d'après lequel le droit de
Iraitement comme nation la plus favorisée revient à
chaque Puissance signataire au Maroc et qu'un traite-
ment plus favorable ne pourrait être concédé à aucune
Puissance. Les réformes projetées ne pourraient donc
être exécutées qu'avec le consentement de toutes les
Puissances signataires. « En outre, indépendamment de
'^question de droit, TAIlemagne voyait dans la réunion
^e la conférence le meilleur moyeu d'obtenir une entente
entre les diverses puissances intéressées.

{i) Livre jaune^ op. cit., p. 223.
(2) Eod^ pp. 225 et 229.



218 QUATRIÈME PARTIE: -^ CHAPITRE Vil

L'argument que la diplomatie impériale préîenidait
tirer de Tart. 17 de la convention de Madrid en faveur
de la réunion d'une nouvelle conférence ne paraît guère
concluant. En effet, les seules questions qui aient été
réglées en 1880 rentrent dans le domaine du droit privé
international ; on s'occupa simplement de préciser l'éten-
due du droit de protection que peuvent accorder au
Maroc, sur leurs nationaux et sur les indigènes, les puis
sances signataires. Nulle part, dans les procès-verbaux,
on ne trouve de discussion relative à des questions éco-
nomiques et politiques, nulle stipulation visant une
réforme générale du Maroc. Aucun discours, aucune
parole prononcée au cours des délibérations ne permet
de penser que les plénipotentiaires ont voulu donner à
l'art. 17, aux termes duquel « le droit au traitement de
la nation la plus favorisée est reconnu par le Maroc à
toutes les puissances représentées à la Conférence de
Madrid », la large signification politique que lAUemagne
lui a prêtée. Il semble fort probable, au contraire,- quoi-
qu'on n'en puisse donner aucune preuve certaine, que
ce texte ne fut proposé par l'ambassadeur de France que
dans le but spécial d'étendre à toutes les puissances le
bénéfice du droit de protection consuétudinaire que
l'Italie devait réclamer peu après. Par suite, tenir Tar-
ticle 17 comme une sorte d'engagement réciproque par
lequel les puissances se seraient interdit de recher-
cher tout avantage particulier au Maroc, constitue,
semblc-t-il, une erreur véritable de la diplomatie irai-
périale, erreur que des auteurs allemands, comme le



(1) Livre jaune, Question de la protection diplomatique et cornu-
laire au Maroc^ pp. 238 et s. ...



ACCORDS FRANCO-ALLKMANOS, JUILLET-SEPTEMBRE 1905 2l9

professeur Nîemeyer, ont formellement reconnue (i).

Au surplus, quelle que fût la valeur de Targumenta-
tion allemande, ce n'était pas une question d'ordre juri-
dique qui était en jeu : u Nous tenons pour la Confé-
rence, devait déclarer le 10 juin le prince de Radolin à
M. Rouvier. Si elle n'a pas lieu, c'est le statu quo, et il
faut que vous sachiez que nous sommes derrière le
Maroc (2). » Devant une volonté aussi ferme, sans s'at-
tarder à de vaines discussions théoriques, notre ministre
des affaires étrangères devait rechercher une solution
immédiate aux difficultés pressantes de la situation.

Il était évident qu'une résistance déterminée aux pré-
tentions allemandes comportait les plus graves dangers.
Sans doute la France pouvait espérer sortir avec succès
d'une lutte d'influence engagée au Maroc entre elle et
l'Allemagne; mais ce conflit latent en Afrique pouvait
réserver des surprises, engendrer en Europe les pires
complications. Fallait-il, pour le Maroc, risquer une
grande guerre? L'opinion publique n'eût pas suivi le
gouvernement sur ce point (3).

Entrer d'autre part dans les voies de l'Allemagne, aller
à la conférence, n'était-ce pas reconnaître la nécessité
d'un contrôle international sur un pays qui semblait



(1) T. Niemeycr. Le Maroc. Afgëcirua et le droit des gens^ Uevue
générale de droit iniernati'inal public, 1900, p. 176. M. Niemeycr
eslimc cepeniJanl qu'il y a en dans la convention de Madrid « le germe
d'une action commune des puissances signataires, qui comportailla
reconnaissance de la nécessité pour le Maroc d'une curatelle com-
mune des l£tats co- contractants, et qui Y y soumettait ».

(t) Livre jaune, op. cit., p. 232.

(3) H. de Gaix. L accord franco-allemand el notre œuvre maro-
cainey Bulletin, juillet 1905, p. 269.



220 QUATRIÈMK PARTIE. — CHAPITRK VII

réservé à notre activité réformatrice ? N'était-ce pas ruiner
le système lentement édifié de nos accords avec Tltaiie,
l'Angleterre et l'Espagne? La conférence, enfin, n'aliait-
elle pas offrir au gouvernement impérial le moyen juri-
dique d'opposer à nos projets un veto absolu, puisque,
dans la thèse allemande, l'opposition d'une seule puis-
sance signataire devait suffire « pour rendre invalide la
concession de n'importe quels droits spéciaux, qui seraient
incompatibles avec le droit de la nation la plus favori-
sée, concédée dans le temps aux autres puissances » ?

Toutes ces difficultés, notre diplomatie ne pouvait
manquer de les apercevoir, et, sans opposer un refus de
principe au projet de conférence, elle voulut obtenir
préalablement de l'Allemagne quelques garanties: « Nous
ne pouvons accepter, déclara M. Rouvier au prince de
Radolin, de nous rendre a une Conférence où toutes nos
propositions seraient combattues par vous. Donc, avant
de pousser plus loin la conversation, il est nécessaire de
savoir comment l'Allemagne envisage les réformes (1). »

Les négociations engagées sur ce terrain se poursui-
virent durant un long mois, la France voulant obtenir
des garanties préliminaires, l'Allemagne se refusant obs-
tinément à rédiger un programme avant l'acceptation
officielle du gouvernement français. « L'invitation à la
Conférence, déclarait le prince de Radolin dans la note
allemande du 24 juin (2). est émanée du Sultan, qui en
a désigné comme le but la délibération sur les réformes
qui conviennent aux circonstances actuelles dans Tem-
pire du Chérif et l'établissement des moyens financiers

(1) Livre jaune, op. cit., p. 232.
(t)Eod., pp. 243-2i4.



ACCORDS FHANCO-ALLIlMANUS, JUILLET-SEPTEMBRK 1905 221

qui y sont nécessaires. C'est donc à lui tout d'abord
qu'il conviendra de communiquer aux Puissances signa-
taires les détails de ce programme. De plus, tant que la
réunion de la Conférence ne semble pas assurée, l'écbange
de vues désiré par la France serait inutile, car l'accord
qui pourrait en résulter n'aurait de l'importance qu'avec
le consentement de toutes les autres Puissances signa-
taires. Dans ces conditions, l'accord ne pourrait se faire
que dans la Conférence. Finalement, le Gouvernement
Impérial ne se trouve actuellement pas à môme de faire
des propositions particulières pour le programme de la
Conférence, parce que les questions respectives doivent
être soumises d'abord à un examen approfondi. D'autre
part, il est à craindre qu'un ajournement de la décision
ne compromette la réunion de la Conférence et par
cela l'œuvre entière des réformes. » Pendant que la
diplomatie impériale se refusait ainsi à entrer en conver-
sation sur le programme de la conférence, le prince
de Bûlow insistait vivement, à diverses reprises, auprès
de M. Bihourd, pour lui signaler la nécessité de ne pas
laisser traîner cette question, « mauvaise, très mauvaise »
et de ne pas s'attarder sur « un chemin bordé de préci-
pices et même d'abîmes » (1).

Le 8 juillet l'accord si désiré était enfin obtenu. Le gou-
vernement de la République, dans une lettre adressée par
M. Rouvier au prince de Radolin, k laissait tomber ses ob-
jections premières contre la Conférence et acceptait de s'y
rendre » (2). D'autre part, dans une lettre du prince de Ra-
dolin à M. Rouvier, le gouvernement impérial confirmait

(1) Livre jaune, op. cit. y p. 241.

(2) Eod., pp. 251-252.



225 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE Vil

T

ses déclarations verbales « aux termes desquelles îl ne
poursuivra à la Conférence aucun but qui compromette les
légitimes intérêts de la France au Maroc ou qui soit con-
traire aux droits de la France résultant de ses traités ou
arrangements et en harmonie avec les principes sui-
vants :

Souveraineté et indépendance du Sultan ;

Intégrité de son empire ;

Liberté économique, sans aucune inégalité ;

Utilité de réformes de police et de réformes financières
dont Tin troduction serait réglée, pour une courte durée,
par voie d'accord international;

Reconnaissance de la situation faite à la France au
Maroc par la contiguïté, sur une vaste étendue, de l'Al-
gérie et de TEmpire chérifien, et par les relations parti-
culières qui en résultent entre les deux pays limitrophes,
ainsi que par l'intérêt spécial qui s'ensuit pour la
France à ce que l'ordre règne dans l'Empire chérifien. »

Cet échange de lettres était suivi de la déclaration sui-
vante :

« Le Gouvernement de la République et le Gouverne-
ment allemand conviennent :

1** De rappeler à Tanger simultanément leurs mis-
sions actuellement à Fez aussitôt que la Conférence se
sera réunie;

â** De faire donner au Sultan du Maroc des conseils par
leurs représentants, d'un commun accord, en vue de la
fixation du programme qu'il proposera à la Conférence
sur les bases indiquées dans les lettres échangées sous
la date du 8 juillet 1905, entre le Président du Conseil,
ministre des Affaires étrangères, et l'Ambassadeur d'Alle-
magne à Paris. »



ACCORDS FR ANCO-At LEMAN DS« JUILLET-SEPTEMBRE 1905 223

Si l'accord du 8 juillet avait l'avantage de mettre fin à
une crise aiguë entre TAUeinagne et la France, il était
loin de nous fournir l'assurance que nos intérêts essen-
tiels au Maroc seraient sauvegardés. Sans doute il laissait
intacts les arrangements que la France avait précé-
demment conclus avec d'autres puissances. Gomment
d'ailleurs aurait-il pu en être autrement? Ainsi que le
déclarait M. Rouvier à la tribune de la Chambre, « ces
accords n'engagent vis-à-vis de nous que les deux puis-
sances qui les ont signés et réciproquement nous en-
gagent seuls vis-à-vis d'elles. 11 ne pouvait être question
d'en tirer argument contre aucune autre puissance, de
même qu'aucune autre puissance ne peut rien objecter
aux conditions que l'Angleterre et lEspagnc ont consen-
ties pour leur part et dans la plénitude de leur droit » (1).
Nous ne trouvions, en fin de compte, dans l'acte du 8 juil-
let, que la garantie, vague et imprécise, d'une disposition
d'esprit plus favorable, d'une tendance de l'Allemagne à
reconnaître la situation particulière dans laquelle nous
place vis-à-vis du Maroc notre voisinage algérien. C'était
loin d'une entente définitive, comme devait le prouver la
suite des négociations.

11 semblait, après l'accord du 8 juillet, que la rédaction
du programme de la conférence ne dût soulever aucune
difficulté. Les réformes, au Maroc, présentaient en effet un
tel caractère d'urgence que leur nécessité s'imposait aux
yeux des moins avertis. Il fallait garantir l'ordre et la
sécurité en établissant des corps de troupes, créés pour
ia police, dans les régions où les étrangers résident ou
ont des intérêts ; il fallait empêcher la contrebande des

(i) Livre jaune, op. cit., pp. 252-253.



324 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE VII

armes, cause principale des troubles qui désolent le
Maghreb ; chercher dans des réformes financières les
ressources indispensables pour assurer le fonctionnement
el Tentretien de la police ; assainir la situation monétaire ;
garantir la liberté économique, faire prévaloir le prin-
cipe de la mise en adjudication pour Texécution des
travaux publics et des fournitures de TEtat. Il était permis
d'espérer que sur un pareil programme, condensé dans
une forme sommaire, éliminant tous les détails d'exécu-
tion de manière à préjuger le moins possible des déci-
sions de la conférence, Tentente de l'Allemagne et de la
France dût être aisée.

L'expérience allait démontrer le contraire. Le gouver-
nement français, dans son projet, avait soustrait à l'action
de la conférence l'organisation de la police dans les
districts voisins de l'Algérie, prévue par des accords
spéciaux entre la France et le Sultan. « C'est une affaire,
déclarait la note française du 1*^ août (1), qui est commune
et exclusive aux deux pays depuis plus d'un demi-siècle,
durant lequel la France a prodigué les témoignages les
moins équivoques de sa loyauté, de sa modération, de sa
patience et de son esprit de justice. » Il semblait qu'une
demande aussi légitime dût être accueillie sans difficulté,
d'autant mieux que l'Allemagne, dans l'accord du
8 juillet avait déclaré ne poursuivre aucun but « contraire
aux droits de la France, résultant de ses traités ou arran-
gements », et avait expressément reconnu « la situation
faite à la France au Maroc par la contiguïté, sur une
vaste étendue, de l'Algérie et de l'Empire chérifien ».
Cependant, dans sa réponse du 26 août (2), sans aller

(1) Livre jaune, op, cit., p. 257.

(2) Eod.f pp. 283 et s.



ACCORDS FRAKC0-ALLBMAND8, JUlLLBTH»PTeilBIIB 1905 2tô

jusqu'à mécon naître les accords particuliers concernant
la frontière conclus entre la France et le Maroc, la diplo-
matie impériale déclarait que « s'il était question d'orga-
niser l'administration de la police marocaine dans les
districts-frontière de la même manière comme cela a
été pris en vue pour les autres parties de l'Empire ché-
rifien, il serait à examiner si une telle organisation
n'aurait pas besoin d'une sanction internationale par la
Conférence; et cela d'autant plus qu'il ne serait peut-être
pas sans inconvénient de subvenir à l'entretien de la
police frontière, conformément au programme dea
Conférence, par les crédits ouverts au Makhzen, sans que
la Conférence participât à la fixation de l'étendue de
l'obligation d'entretien. »

La détermination du siège de la conférence devait
donner lieu à une nouvelle difficulté. L'Allemagne était
d'avis de maintenir Tanger u parce que les questions à
résoudre ne peuvent être bien jugées qu'au Maroc même
et que pour leur examen il est indispensable de recourir
à des personnes connaissant les lieux » (1). Le gouverne-
ment français s'y refusait : t L'expérience démontre, di-
sait-il, que c'est précisément à Tanger que les questions
de l'ordre de celles qui vont être débattues ont le moins
de chance d'être résolues en raison tant du milieu que des
influences locales. Les Puissances n'ont pu aboutir à un
accord, sur les points réglés par la Conférence de 1880,
que lorsque la discussion, après deux années d'infruc-
tueux eflTorts, en eût été transportée hors du Maroc, sans
que cela ait présenté d'ailleurs le moindre inconvénient
pour la bonne information des plénipotentiaires... Il est

(4) Livre jaune, op, cit., p. 285.

a -ift



; 226 : QUATRÎÈHE partie, -r CHAPITRE VII I) . .

manifeste, d*aiilre part, que Té ta t de trouble et d'insécu-
rité de l'Empire Chérifien qui s'est, notamment dans la ré
gion de Tanger, singulièrement aggravé, constituerait à lui
seul une raison suffisante pour que la Conférence ne siégeât
; pas dans cette ville. Les délibérations des représentants
des puissances, suivies de plus près et avec plus de curio-
sité, de passion même, par la population indigène, la pré-
: sence d'éléments de protection que la prudence pourrait
. commander, risquent de soulever des explosions de fa-
' natisme qui meltent en danger les représentants des Puis-
sances et leurs nationaux et ressortissants non seulement
' à Tanger mais encore dans toute l'étendue de l'Empire
. chérifien. » En conséquence, le gouvernement français
proposait Madrid ou telle ville espagnole qui paraîtrait
. mieux convenir par sa proximité plus grande du
; Maroc (1).

Depuis le début de Taffairc marocaine, le ministère Rou-
vier n'avait cessé de manifester de la façon la plus claire
• l'esprit pacifique qui l'animait : pour apaiser les ressen-
. timents de la diplomatie impériale, il n'avait pas hésité
à sacrifier M. Delcassé ; il avait accepté, malgré sa répu-
gnance, d'aller à la conférence. Or, la bonne volonté de
la France semblait encourager les j)réLentions de l'Alle-
magne, et nos concessions augmenter ses exigences. Le
moment arriva, à la tin, oii le gouvernement de la Répu-
blique put se demander si de nouveaux sacrifices denieu-
. raient compatibles avec la dignité du pays,
j Par ailleurs les événements qui se déroulaient au Maroc
f venaient jeter le doute sur la bonne foi de la politique al-
."^lemande. Les agissements du comte de Tattenbachà Fez

(1) Livre jaune, op. cit.^ pp. 291-292. . (



ACCORDS F'RANGO-ALLEMaNOS, JUILLET-SEPTEMBRE 1905 227

permettaient de se demander si, derrière son prétendu dé-
sintéressement. TAUemagne ne cherchait pas à utiliser les
incidents récents pour obtenir dans TEmpire chérilBen
des avantages particuliers.

Vers le même temps, enfin, l'opinion française sentit
que, dans cette affaire,!* Allemagne visait plus haut que le
Maroc et que le but essentiel de la diplomatie impériale
était de se servirde Tincident marocain pour peser d'une
façon durable sur la politique générale de notre pays (1).
Les articles du professeur Schiemann, familier et confi-
dent de TEmpereur, le langage du prince Henckel de
Donnersmarck,qui passait pour un envoyé officieux delà
Wilhelmstrasse, semblaient ne laisser aucun doute. Il fal-
lait, nous disait-on, choisir entre Londres et Berlin et si
notre choix se portait sur cette dernière ville, la question
du Maroc serait vite réglée. Si, au contraire, nous préfé-
rions Londres, si même nous voulions rester neutres, l'af-
faire marocaine demeurait grave de conséquences. Les
actes aussi bien que les paroles de la diplomatie impériale
confirmaient cette hypothèse: la politique allemande sem-
blait prendre à tâche de nous faire éprouver successive-
ment tous les désagréments de son hostilité, cependant
que le prince de Bûlow ne cessait d'affirmer à M. Bihourd
que, « dans les négociations ultérieures, la diplomatie im-
périale adopterait une attitude dont nous aurions lieu
d'être satisfaits » (2).

Autant l'opinion française se montrait conciliante sur
la question marocaine proprement dite, autant elle était

(1) Robert de Caix, La crise franco- allemande^ Bulletin^ juin
19(fô, p. 235. — La politique allemande et le Maroc^ Bulletin^
août 1905, p. 305.

(2) Livre jaune, op. cit., p. 244.



226 QUATRIÈME PARTI t. — CHAPITRE VII

résolue à sauvegarder la pleine indépendance de sa poli-
tique extérieure. Lorsqu'elle sentit que la diplomatie im-
périale cherchait à violenter ses amitiés, à Téloigner de
la (irande-Bretagne pour l'atlirer de force dans la sphère
de l'influence allemande, il y eut, dans toute la France, un
sentiment unanime de révolte et d'indignation, et, pour la
|)remièrc fois, le gouvernement français fit entendre un
langage énergique. Sur la question controversée de la
police il réj)ondit : a La police sur la frontière franco-
marocaine est réglée par des usages traditionnels, des
traités et des conventions successifs, qui n'ont cessé d'être
et doivent rester l'affaire exclusivedes deux pays. Les con-
ditions et rapi)orts de voisinage assignent à cette police
un rôle spécial ; ils en déterminent et justifient le régime,
et ne permettent pas de concevoir que ce régime puisse
être établi ou modifié autrement que par le réel accord des
deux pays voisins (1). »

Pour amener une entente plus rapide, le chancelier
impérial se décida, le 3 septembre, à envoyer en mission
à Paris M. le docteur Rosen. M. Révoil fut détaché auprès
du ministre des affaires étrangères pour mener à bien
la négociation. Après d'assez longs pourparlers, les deux
plénipotentiaires se mirent d'accord, le 28 septembre,
sur un projet de programme, qui donnait cette fois
entière satisfaction à la France sur les points contes-
tés :

« L — l" Organisation, par voie d'accord international,
de la police hors de la région frontière ;

2" Règlement organisant la surveillance et la répres-
sion de la contrebande des armes. Dans la régioa fron*

(1) Livre jaune, op. cit., p. 290.



ACCORDS FRANCO-ALLEMANDS, JUILLFT-SEPTEMBRE. 1905 229

tière, l'application de ce règlement restera l*affaire exclu-
sive de la France et du Maroc.

II. — Réforme financière.

Concours financier donné au Makhzen par la création
d'une Ba:ique d*Etat avec privilège d'émission, se char-
geant des opérations de trésorerie et s'entremettant pour
la frappe de la monnaie dont les bénéfices appartien-
draient au Makhzen.

La Banque d'Etal procéderait à Tassainissement de la
situation monétaire.

Les crédits ouverts au Makhzen seraient employés à
l'équipement et à la solde des troupes de police et à cer-
tains travaux publics urgents, notamment à l'améliora-
tion des ports et de leur outillage.

III. — Etude d'un meilleur rendement des impôts et
de la création de nouveaux revenus.

IV. — Engagement par le Makhzen de n'aliéner aucun
des services publics au profit d'intérêts particuliers. »

Enfin les deux gouvernements choisissaient Algésiras
comme lieu de réunion de la conférence (1).

Au cours des pourparlers relatifs aux accords du
8 juillet, la France avait proposé de suspendre toutes
négociations particulières à Fez, à dater du moment oîi
la conférence serait acceptée, et notre ministre à Tanger,
M. Saint-René Taillandier, s'était rangé spontanément à
cette attitude (2). Le prince de Bûlow, dans ses conver-
sations avec M. Bihourd, avait paru admettre le point
de vue français lorsqu'il insistait sur ce fait qu'en-
tr'autres avantages, l'acceptation de la conférence aurait

(i) Livre jaune , op. cit., pp. 306-307.
(2)£:orf., p. 255.



i



230 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE VII

celui de mettre fin à une situation incertaine, de prévenir
les surprises du gouvernement chérifien, notamment
celle provenant des offres qu'il faisait à T Allemagne (1).
Cependant, le 12 juillet 1905, M. Rouvier était avisé que
le comte de Tattenbach était sur le point d'obtenir défi-
nitivement, pour la maison allemande Borgeaud et Reut€-
mann, la concession des travaux du port de Tanger.
Notre ministre des affaires étrangères s'empressa de
demander, sur ce point, des explications au prince de
Radolin, et une communication lui fut faite d'après laquelle
le gouvernement allemand tenait « pour une grande
partie inexacts et pour le reste très exagérés » (2) les
faits signalés par la presse. Une nouvelle réclamation,
présentée le 31 juillet, n'obtint aucune réponse, bien que
le 1*' août eût été signé à Tanger le contrat relatif à la
construction d'un môle et d'un entrepôt. A Berlin, M. de
Mûhlberg, questionné par M. Bihourd, déclara que les
u travaux du môle de Tanger étaient la suite de démar-
ches antérieures aux négociations franco allemandes »,
et que « d'ailleurs on avait prescrit au comte de Tatten-
bach d'observer une réserve conforme aux promesses »
de son gouvernement (3).

Le 2 août, M. Saint-René Taillandier télégraphia à
Paris qu'une combinaison financière était ébauchée entre
le ministre des finances du Sultan et le ministre d'Alle-
magne (4) ; le 7, des informations venues de Fez préci-
sèrent qu'il s'agissait d'un emprunt de 10 millions de
marks, sans garantie, gagé soit sur la vente de terrains

(1) Livre jaune, op, cit, p. 244.

(2) Eod., p. 255.

(3) Eod.y p. 261.

(4) Eod., pp. 261-262.



ACCORDS FRANÙÔ-ALLEMAND^JUILLKT-SEPTE^IBRE 1905 231 •

appartenant au Sultan dans les villes de la côte, soit sur
une combinaison de travaux publics (1). M. Bihourd fut
chargé de rappeler à M. de Miihlberg la clause de préfé-
rence inscrite à l'article 33 du contrat d'emprunt de 1904,
au profit du consortium des banques françaises. Le sous-
secrétaire d'Etat pour les affaires étrangères répondit
que TAUcmagne n'ayant pas participé au contrat d'em- '
prunt était d'avis que ladite clause ne la concernait
pas, insinua qu'il ne s'agissait pas sans doute d'un em-
prunt proprement dit, mais d'une opération présentant
un autre caractère, et donna l'assurance qu'on avait
envoyé de nouveau au comte de Tattenbach « des ins-
tructions formelles, l'invitant à se tenir étranger à toutes
ces démarches allemandes » (2). Quelques jours après,
un prêt de 10 millions de marks, portant intérêt à
6 p. 0/0, remboursable au bout de deux ans, était con
senti au Makhzen par une société de banquiers formée à
Berlin (3).

Il serait fastidieux d'entrer dans le détail des longues
et difficiles négociations relatives à ces deux affaires,
dont l'une, au moins, constitue de la part de l'Allemagne,
la violation flagrante de ses promesses. En fin de compte,
pour se mettre d'accord, MM. Révoil et Rosen déclarè-
rent u que l'avance que le groupe allemand s'était pro-
posé de consentir au Trésor chérifien n'avait pas le carac-
tère d'un emprunt, mais était une simple ouverture de
crédit à court terme, utilisable en compte-courant » (4).
Un arrangement fut établi entre le groupe des banquet



(I; Livre Jaune^ op. cit. y p. 263.
(2) Eod.. pp. 264-265.



(3) Eod.y p. 271.

(4) Eod., p. 309.



232 QUATRIÈME PARTIE. -« CHAPITRE VII

allemandes et le consortium des banques françaises en
vue de participer à cette opération qui gardait son carac-
tère d'avance de courte durée, avec gage spécial, rem-
boursable sur le prochain emprunt ou par les voies et
moyens de la banque d'Etat, dont la création figurait au
programme de la conférence (1). En ce qui concerne
Tafifaire du môle de Tanger, les négociateurs reconnurent
que les titres produits par la maison Borgeaud-Reute-
mann établissaient une sorte d'engagement pris par le
gouvernement chérifien à Tégard de cette Société dès le
26 mars 190S (2), et que, par suite, il s'agissait d'une
commande donnée à l'industrie allemande plusieurs mois
avant l'accord du 8 juillet.

(i) Eod.,p. 308. — Le Livre blanc, qui essaye «le jusUfler la
politique allemande dans l'affaire des môles de Tanger, est muet sur
la question de l'emprunt.

(2) Livre blanc, op. cit., pp. 15-i6. — M. Victor Bérard remarque
judicieusement : « Si le 26 mars les Allemands obtenaient des tra-
vaux publics au Maroc, que resle-t-il du grief fondamental de Berlin
contre nous ? L'empereur, écrivait M. de Bulow le 12 avril, n'est
intervenu que le jour où notre t tunisiiication » fermait le Maroc
à toute entreprise économique des autres puissances. La maison
Borgeaud obtient l'entreprise de Tanger le 26 mars, et c'est le
31 mars que Guillaume 11 vient à Tanger !... » L'affaire marocaine^
p. 434.



CHAPITRE VIII



LA CONFnRKNCE D'ALGESIRAS



Le Sultan du Maroc ayant adhéré au programme de
réformes qui lui était proposé conjointement par le mi-
nistre d'Allemagne et le ministre de France à Tanger, les
délégués des douze pays signataires de la convention de
Madrid se réunirent à Algésiras le 16 janvier 1906.

On aurait tort de voir dans celte assemblée des repré-
sentants des puissances une sorte de tribunal interna-
tional chargé de juger en toute équité les prétentions
opposées de l* Allemagne et de la France (1). La presque
unanimité des puissances — sauf, bien entendu, celles qui
étaient liées à l'Allemagne ou à la France en vertu d'une
alliance ou d'un arrangement — se seraient parfaitement
contentées, sans aller à la conférence, de se rallier à la
clause de la porte ouverte, inscrite dans l'accord franco-
anglais du 8 avril 1904. Obligées de s'y rendre par cour-
toisie internationale, leur principal souci fut de rester en
dehors de la querelle franco-allemande. Les nations qui
intervinrent au cours des discussions n'agirent que dans

(i) Robert de Caix, La Conférence (T Algésiras : une vue d'en-
êemblty Rapport au Gomitë du Maroc, Bulletin^ 4906, Supp., pp. 165
et s.



234 QUATHIÈ.MK PARTIE. — CHAPITRK VIII

le but évident d'apporter leur concours à la thèse de Tun
des protagonistes ; la conférence fut simplement la con-
tinuation du long duel diplomatique poursuivi entre la
France et l'Allemagne depuis la viisîte de l'Empereur à
Tanger.

L'Allemagne avait nettement de son côté l' Autriche-
Hongrie. Le premier délégué autrichien, comte Wel-
sersheimb, était pénétré des arguments allemands sur les
conséquences illimitées de la clause de la porte ouverte ;
en outre ses instructions devaient lui enjoindre de sou-
tenir la diplomatie allemande. Il joua néanmoins dans
la question de l'organisation de la police le rôle d'un con-
ciliateur avisé.

En face du groupe austro- allemand était le groupe
formé par la France, l'Angleterre, l'Espagne et la Russie.
La Grande-Bretagne ne cessa, durant la conférence, d'ap-
porter à notre délégation le concours sincère, actif,di8cret,
que nous promettait l'accord de 1904 et que sa diplomatie
ne nous avait pas ménagé au cours des négociations an-
térieures. Les délégués russes, le comte Cassini et M. de
Bacheracht, soutinrent la cause française avec un zèle
qui étonna ceux qui connaissent les sympathies existant
entre les cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg. L'Es-
pagne avait partie liée avec la France : ses plénipoten-
tiaires agirent en conformité de vues avec nos délégués,
dont les intérêts au surplus étaient les mêmes. L'appui
de l'Angleterre entraînait la bonne volonté du Portugal
et celle des États-Unis, dont les sympathies se tournent
volontiers vers ceux qui les aidèrent dans la guerre de
l'Indépendance. De toutes les puissances représentée^,
l'Italie avait assurément la position la plus délicate ; unie
à l'Allemagne par une alliance, engagée vis-à-vis de la-



LA GONFÉKENGE D^ALQÉSIRAS 235

France par Taccord de 1901, elle se voyait contrainte
d'observer une neutralité stricte, une impartialité abso-
lue. Son délégué à Algésiras, le marquis de Viscontî-
Venosta, éminent par Tâge et les travaux, paraissait
tout particulièrement destiné à jouer le rôle de média-
teur et d'arbitre. Les circonstances ne lui permirent pas,
semble-t-il, de remplir aussi complètement qu'il l'aurait
souhaité cette œuvre difficile.

La conférence adopta, dès le début, une méthode par-
ticulière de travail. Elle tint à la fois des séances plé-
nières et officielles et des séances officieuses en comité,
consacrées à Tétude préparatoire des questions soumises
à ses délibérations. Elle institua en outre, le 18 janvier,
un comité de rédaction composé de cinq membres,
bientôt porté à huit (1). \ la vérité des réunions com-
mencées en séance plénière s'achevèrent en séance offi-
cieuse et le comité de rédaction, chargé de préparer le
travail de la conférence, eut à discuter les questions les
plus graves. Mais celle procédure un peu compliquée,
en évitant des surprises possibles au cours des réunions
officielles et en permettant de discuter longuement les
points contestés, facilita l'adoption de mesures transac-
tionnelles et contribua au succès final de la conférence.

Le 16 janvier, dans la séance d'ouverture, le duc d'Al-
modovar del Rio, ministre des affaires étrangères et
délégué d'Espagne, en s'asseyanl au fauteuil de la prési-
dence, affirma que les réformes dont la conférence allait
tracer le plan, devaient être basées u sur le triple principe
de la souveraineté du Sultan, de l'intégrité de ses États

(I) Livre jaune. Protocoles et comptes rendm de la Conférence
d'Algésiras, ^. 11.



236 QUATRIÈMK PARTIE — CHAPITRE VIII

et de régalité de traitement en matière commerciale,
c'est-à-dire « la porte ouverte » (1). M. Révoil, délégué
plénipotentiaire de France, se levant après lui, proposa à
la conférence « de prendre pour base des réformes proje-
tées le triple principe de la souveraineté du Sultan, de Tin-
tégrité de ses Etats et de la porte ouverte en matière com-
merciale. A ces principes se rattachent, ajouta-t-il, ceux
qui sont inscrits au programme en matière économique :
adjudication pour les travaux publics, aucune aliénation
des services publics au profit d'intérêts particuliers ».
M. de Radowitz, premier délégué d'Allemagne, prit la
parole pour donner son assentiment aux déclarations du
duc d'Almodovar et de M. Révoil, et les représentants
de toutes les puissances s'associèrent à la proposition
française. Ainsi, dès le premier jour, notre pays affir-
mait solennellement et faisait adopter par la conférence
les principes mêmes que l'Allemagne l'accusait de vouloir
violer

L'accord unanime obtenu à la séance d'ouverture
ne pouvait faire illusion sur les difficultés à venir.
Dans l'espoir que des négociations particulières permet-
traient plus aisément à la France et à l'Allemagne de
s'entendre sur les points contestés, la conférence mit
à Tordre du jour l'étude des questions secondaires,
d'ordre technique. De fait l'examen de cette partie du
programme s'acheva sans que rien, dans les discus-
sions, vint trahir les divergences profondes qui séparaient
la France de l'Allemagne.

La conférence s'occupa en premier lieu de réglemen-
ter la contrebande des armes. Sur ce point tout le monde

(i) Livre jaune ^ op. cit., pp. 9 et 10.



LA CONPÉRKNCE D*ALGÉ8IKAS 237

devait tomber d'accord, le Makhzen qui lutte perpétuel-
lement contre des tribus révoltées, la France que mena-
cent, sur la frontière sud-oranaise, les incursions de
Berabers armés de fusils à tir rapide, les puissances qui
veulent un Maroc tranquille et sûr. Le « règlement sur
la surveillance et la répression de la contrebande des
armes » adopté par la conférence prohibe, dans toute
rétendue de Tempire chérifien, • l'importation et le com-
merce des armes de guerre, pièces d'armes, munitions
chargées ou non chargées de toutes espèces, poudres,
salpêtre, fulmi-coton, nitroglycérine et toutes composi-
tions destinées exclusivement à la fabrication des muni-
tions » (I). Toutefois sont admises, après l'accomplis-
sement de certaines formalités, les armes, pièces d'armes
et munitions destinées aux troupes du Sultan (2). L'im-
portation des armes de chasse et de luxe est interdite en
principe ; elle peut être autorisée pour les besoins stric-
tement personnels de l'importateur et pour l'approvision-
nement des magasins d'armes, réglementés, dès que les
circonstances le permettront, par une décision chéri-
fienne après avis du corps diplomatique à Tanger (3).
Conformément à l'accord franco-allemand du 28 sep-
tembre 1903, l'application du règlement, sur la frontière
de l'Algérie, reste u l'affaire exclusive de la France et du
Maroc », et le bénéfice de cette disposition est étendue à
l'Espagne pour les régions voisines de ses possessions,
qui jouissent d'une situation analogue à celle qui résulte
pour la France de ses arrangements avec le Sultan (4).

(1) Art. i3 de l'acte général delà conférence d'Algésiras

(2) Art. 15.

(3) Art. 16.

(4) Art. 30.



238 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE VÏIÎ

La conférence continua ses travaux par l'étude des
questions fiscales. Dès la première séance elle adopta
le principe de ne rien proposer au Makhzen qui fût en
contradiction avec les mœurs et les idées fondamentales
de la société marocaine et affirma son désir de ne pas
rédiger un règlement en matière d'impôts, mais simple-
ment démettre des vœux, de donner des conseils que le
Sultan mettrait ultérieurement en pratique (1).

Le programme fiscal présenté par la délégation chéri-
fîenne dans la séance du 29 janvier, n'était guère qu'une
longue liste d'impôts nouveaux à percevoir sur les étran-
gers (2), impôts d'autant plus nécessaires que, depuis 1901,
les tribus, même les plus soumises, ne payent rien au
Sultan. La conférence, comprenant la nécessité de res-
sources nouvelles pour l'exécution des réformes dont elle
allait tracer le plan, se montra disposée, sous certaines
garanties, à accueillir les demandes du Makhzen. Tou-
tefois, elle voulut éviter que les Européens et les pro-
tégés des puissances fussent seuls contraints de subvenir
à l'entretien du Sultan et prit soin, pour éviter les abus
et le gaspillage, de bien spécifier la destination des nou-
velles recettes.

Les délégués marocains avaient prétendu faire payer
immédiatement le terfib aux étrangers. La conférence
déclara que cette taxe ne serait levée sur les ressortis-
sants européens que dans les localités où elle serait effec-
tivement perçue sur les sujets du Sultan et par les soins
des autorités consulaires (3). En outre, les puissances n'ad-



{{) Livre jaune, op. cit., pp. 41-42.

(2) Eod., p. 58.

(3) Art. 59.



•i. UViCONPÉRRNCUÇ ;D'AtOÉSlRAS 239

mirent le terlif) qu'à la condition, déjà inscrite dans l'ar-
ticle H de la convention de Madrid, mais toujours inexécu-
tée, que fût reconnu, au profit des étrangers, le droit d'ac-
quérir des propriétés au Maroc. Aux termes de la décla-
ration, l'autorisation du Sultan ne sera plus nécessaire
dans un rayon de 10 kilomètres autour des ports ouverts
au commerce et dans un rayon de i kilomètres autour
de Ksar-el-Rébir, Arzila, Azeinmour. Dans l'intérieur des
terres, le Sultan devra donner aux autorités judiciaires
et administratives les instructions nécessaires pour que
l'autorisation de passer les actes ne soit pas refusée sans
motif légitime (1).

La conférence admit le principe d'une taxe municipale
sur les constructions urbaines. Un règlement, édicté d'un

r commun accord par le Makhzen et le corps diploma-

' tique à Tanger, en fixera le taux, le mode de perception
et d'application et déterminera la quotité des ressources
ainsi créées qui devra être affecté aux dépenses d'amélio-
ration et d'entretien des villes (2). Elle voulut aussi que
la sokhra et la tnou/ta, dues par les populations aux fonc-

.tionnaires marocains et aux représentants en mission,
fussent abolies (3). Elle laissa au corps diplomatique à

.Tanger le soin d'approuver, si elles étaient préalable-
ment appliquées aux sujets marocains, certaines taxes
proposées par les délégués du Makhzen sur les postes,

• les télégraphes, l'électricité, les fabriques, les voitures,
les banques, les théâtres, les cafés, les imprimeries,
toutes choses qui, pour la plupart, n'existent §^uère au

)
(i) Art. 60. .

(2) Art. 6i. ;. , . , . . , . .

(3) Art. 62. . !.. ^.^



240 QUATRIEME PARTIC. — CHAPITRE VIll

Maroc (1). Elle se rallia à la proposition chérifienne d'é-
tablir, avec l'assistance du corps diplomatique, un droit
de timbre, de mutation, de statistique et de pesage, de
passeport, et éventuellement des droits de quais et de
phares dont le produit serait affecté à l'amélioration des
ports (2).

Le projet de la délégation marocaine frappait d'un
droit de 20 p. 0/0 toutes les marchandises importées au
Maroc, sauf pour le sucre, le thé et le café, frappés d'un
droit de 40 p. 0/0 et les boissons minérales frappées de
100 p. 0/0. C'était sur les droits d'importation actuels une
augmentation minimum de 10 p. 0/0. La conférence admit
à titre temporaire la perception d'une taxe spéciale de
2.5 p. 0/0 ad valorem sur les marchandises étrangères à
leur entrée au Maroc (3). Il fut décidé, sur la proposition
du délégué britannique. Sir Arthur Nicolson (4), que le
produit intégral de cette taxe formerait un fonds spécial
affecté à l'exécution de certains travaux destinés au déve-
loppement de la navigation et du commerce dans l'Em-
pire chérifien, arrêtés d'un commun accord par le gou-
vernement marocain et le corps diplomatique à Tanger.
Les délégués des puissances émirent le vœu que les droits
d'exportation de certaines céréales comme le blé, Torge,
le maïs fussent réduits et que le Makhzen consentit à
élever à 10.000 le chiffre de 6.000 têtes de bétail de
l'espèce bovine que chaque pays a le droit d'exporter
chaque année du Maroc (5).

(1) ArC. 64.

(2) Art. 65.

(3) Art. 66.

(4) Livre jaune^ op. cit.^p, 67.
(5> Art. 67 et 68.



LA CONFÉRENCE d'aLGÉSIRAS £41

La conférence adopta encore un « règlement sar les
douanes de l'Empire et la répression de la fraude et de la
contrebande » (1) et une « déclaration relative aux ser-
vices publics et aux travaux publics ». En vue d'assurer
l'application du principe de la liberté économique sans
aucune inégalité, les puissances déclaraient qu'aucun des
services publics du Maroc ne pourrait être aliéné au pro-
fit d'intérêts particuliers (2; ; la validité des concessions
faites à des capitaux étrangers ou à des industries étran-
gères pour l'exploitation de services publics ou pour
l'exécution de travaux publics est subordonnée au prin-
cipe de l'adjudication, sans exception de nationalité, pour
toutes les matières qui, conformément aux règles suivies
dans les législations étrangères, en comportent l'applica-
tion (3). Les formes et les conditions générales des adju-
dications seront fixées par un règlement arrêté par le
gouvernement chérifien avec l'assistance du corps diplo-
matique (4).

Au cours de l'élaboration de ces divers règlements
rien n'était venu révéler l'opposition de vues qui met-
tait aux prises l'Allemagne et la France. Les points qui
auraient pu préjuger des décisions futures de la confé-
rence sur l'affaire de la banque ou de la police, comme
l'établissement d'une caisse spéciale où seraient versées
les recettes provenant de la surtaxe temporelle sur les
droits d'importation (5), avaient été réservés, et si, à
plusieurs reprises , l'assemblée des représentants des

(i) Art. 77 et s.

(2) Art. 105.

(3) Art i07.

(4) Art. 110.

(5) Livre jaune^ op. ci/., p. 106.

Q. -16



'242 QUATRIÈME: PÀnTlK.-T CHAPITRK VIII

puissances avait confié au corps diplomatique de Tanger
le soin d'édîcter certains règlements de détail, c'était à
raison de Tincompélence de la plupart de ses membres
sur ces questions techniques. Cependant les négociations
particulières poursuivies entre M. Révoil et M. de Rado-
witz n'amenaient aucun résultat appréciable. Quelque
soin que prît la conférence de faire traîner la discussion
en longueur, le moment arriva où, l'examen des points
secondaires du programme étant achevé, il fallut abor-
der rétude des questions principales.

Le 20 février fut porté devant la conférence la question
de la banque et ce jour-là seulement on eut l'impression
que la conférence commençait. Deux projets furent pré-
sentés simultanément par la France et par l'Allemagne
sur l'organisation d'une banque d'Etat marocaine (1).

On peut dire que les projets allemands et français
étaient inspirés par des principes diamétralement oppo-
sés. Tandis qu'en conformité avec les idées qui avaient
présidé à la fixation du programme de la conférence, la
banque, dans le projet français, demeurait exclusive-
ment un instrument de crédit et de régularisation, le
projet allemand en faisait l'arbitre des services pu-
blics, la chargeait de dresser des budgets, la soumel-
tait à l'action directe d'un conseil de surveillance cons-
titué par le corps diplomatique de Tanger. Faisant
abstraction du passé, dans son désir d'internationaliser,
l'Allemagne offrait à chacun des Etals représentés à la
conférence une part sociale égale : le projet français
divisait en quinze parts le capital social et attribuait la

(4) Livre jaune, op. ciL, pp. 442 et s. ,



LA CONFÉRENCE d'aLQÉSIRAS 243

souscription de quatre parts aux établissements contrac-
tants de l'emprunt marocain de 1904 contre abandon, en
faveur de la banque du Maroc, de leurs droits de préfé-
rence.

La discussion, compliquée par le dépôt d'un projet
marocain Cl), fut poursuivie durant trois séances en
comité et quatre séances de comité de rédaction sans
que l'entente fut obtenue sur les points essentiels. Il fut
admis, dans la séance officielle du 3 mars (2), que la
banque pourrait faire toutes les opérations qui ressor-
tent d'une institution de banque, aurait le privilège
exclusif d'émettre des billets au porteur, remboursables à
présentation, ayant force libératoire dans les caisses
publiques de l'empire marocain, remplirait les fonctions
de trésorier-payeur du Makhzen, prendrait toutes les
mesures utiles pour assainir la situation monétaire au
Maroc. Il fut décidé que la Banque ferait au Sultan des
avances en compte-courant jusqu'à concurrence d'un
million de francs et ouvrirait au gouvernement marocain
un crédit qui ne pourrait dépasser les deux tiers de son
capital initial pour être employé en premier lieu aux
dépenses d'installation et d'entretien des corps de police
et subsidiairement aux dépenses de travaux d'intérêt
général qui ne seraient pas imputées sur les fonds pro-
venant de la surtaxe douanière. Le produit des décimes
additionnels, spécialement affectés à l'exécution de cer-
tains travaux publics, serait versé à la banque et forme-
rait un fonds spécial dont il serait tenu une comptabilité
particulière. La banque, au capital initial de quinze mil-

(i) Livre jaune, op. cit., p. 141.
(2) Eod., p. 143.



244 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITHK VHI

lions, serait administrée par un conseil d'administration
composé d'autant de membres qu'il serait fait de parts.
*Les administrateurs, nommés par l'assemblée générale
des actionnaires, seraient désignés à son agrément par
les groupes souscripteurs du capital. Pour éviter que la
banque ne servît une influence étrangère aux dépens
d'une autre, un comité international d'escompte serait
créé à Tanger, choisi par le conseil d'administration
parmi les notables de la ville sans distinction de natio-
nalité. Le gouvernement chérifien exercerait enfin sa
surveillance sur la banque par l'intermédiaire d'un haut-
commissaire, nommé par lui après entente avec le con-
seil d'administration.

Sur les questions principales, l'opposition des points
de vue allemand et français demeurait complet. Relative-
ment à la législation applicable à la banque, l'Allemagne
avait accepté la législation française. M. Révoil avait
admis en échange, sur la proposition du délégué des
Etats-Unis, M. White, l'arbitrage de la cour fédérale de
Lausanne dans les différends survenus entre l'Etat maro-
cain ou les associés et la banque. Le désaccord subsistait
sur un point. Tandis que M. Révoil réclamait la compé-
tence de la juridiction française dans les instances où la
banque serait poursuivie par sa clientèle privée, l'Alle-
magne demandait la création d'une cour mixte à Tanger,
"composée des présidents des cours consulaires des puis-
sances intéressées à la banque avec l'adjonction d'un
délégué marocain (l). Cependant, sur cette affaire, il
était permis de penser que l'on parviendrait aisément à
s'entendre, une fois résolues les questions principales :

(1) Livre jaune ^op, cit., p. 150.



LA CONFÉRENCB d'aLGÉSIRaS 245

celle des paris à attribuer au consortium des banques
signataires de l'emprunt de 1904 et celle des censeurs.
M. de Tattcnbach, deuxième délégué de TAUemagne à
la conférence, trouvait hors de proportion les droits
réclamés par le groupe français en échange du droit de
préférence, attendu qu'à ses yeux le droit acquis par le
consortium de 1904 trouvaitdiffîcilement son application.
(/ L'obligation du gouvernement marocain, disait-il, con-
siste, dans le cas d'un emprunt, d'en faire part au groupe
français ; c'est-à-dire, de l'inviter à faire une offre, en
réservant d'adresser une invitation analogue à d'autres
banques ou établissements de crédit. Si les conditions et
prix sont ôgaux. le groupe français aura la préférence.
Si les conditions et prix ne sont pas égaux, le droit de
préférence n'existe pas... En pratique on peut dire que
jamais deux offres ne sont égales et, par conséquent, le
droit acquis par le groupe français n'a pas de facto une
grande valeur (1). » Quant au droit de préférence pour la
frappe de la monnai»', u il n'existe que s'il y a égalité de
conditions et de prix ; il n'a donc pas plus d(; valeur que
le droit de préférence en matière d'emprunts. » M. Révoil
répondait avec beaucoup de force que la clause insérée à
larticle 33 du contrat d'emprunt de 1904 constituait « un
vrai droit de préférence qui oblige le Gouvernement à
saisir le Consortium de toutes les offres qui lui seraient
faites en matière d'emprunt par d'autres maisons de
banque, afin que le Consortium puisse faire connaître s'il
se trouve en mesure de lui offrir des conditions analogues.
Le Consortium a le droit de se substituer à tout autre
établissement ; cette interprétation est conforme au sens

(1) Livre jaune, op. cit., p. 156.



246 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE VIII

même de la formule « droit de préférence » ; c'est une
situation qui a été reconnue depuis cinquante ans à la
Banque Impériale Ottomane en vertu de la clause de son
acte de concession qui est reproduite en termes analogues
dans le contrat entre le Sultan et le Consortium français.
Si cette clause a sa valeur incontestable pour la Banque
Impériale Ottomane, elle ne peut avoir une valeur moindre
pour le Consortium de l'emprunt de 1904 » (1). Se plaçant
en dehors de la valeur propre du droit de préférence,
sur le terrain des faits établis, M. Révoil voyait dans les
droits du consortium a l'expression résumée, la réalisa-
tion concrète de la situation de premier ordre que la
France occupe au Maroc sur le terrain économique, et
qu'on peut synthétiser dans les proportions suivantes :
sans compter 30 à 40 p. 0/0 du commerce, 92 p. 0/0 de la
Dette publique et 80 p. 0/0 des affaires de banque. La porte
ouverte, ajoutait-il, c'est la libre concurrence ; ce n'est
pas le nivellement des droits acquis. »

Le désaccord n'était pas moins complet sur la question
des censeurs (2). L'Allemagne voulait qu'ils fussent
nommés par le corps diplomatique parmi les chefs de
mission. M. Révoil faisait valoir que de telles fonctions
pouvaient entraîner des responsabilités civiles et pénales
s'accordant mal avec le caractère diplomatique et, tout
en acceptant l'idée d'assurer aux censeurs une origine
qui les rendrait indépendants de la banque, jugeait inad-
missible la proposition allemande, qui tendait à mettre
une organisation financière sous le contrôle d'un orga-
nisme politique.

(i) Livre jaune^ op. cit., p. 158.
(2) Eod., pp. 153 et s.



LA CONFÉRENCE D*ALGÉSIRAS 247

Comme, vers ce temps-là, les négociations particulières
poursuivies entre M. Révoil et M. de Radowitz, sem-
blaient indiquer l'intention inébranlable de la diplomatie
impériale d'internationaliser l'organisation de la police
à l'imitation de ce qui avait été fait en Macédoine, il
semblait que la fin de la conférence fut prochaine (1).
Il n'y avait guère, en Europe, que les journaux alle-
mands pour témoigner d'un optimisme que les actes de
là diplomatie impériale semblaient démentir. En France,
la rupture était attendue, prévue, acceptée par l'opinion
publique. Aussi l'idée se fit-elle jour que, puisque Tin-
succès était inévitable, il fallait, sans plus attendre, mettre
à -l'ordre du jour de la conférence, Torganisation de la
police, de façon à rompre sur un point qui permettrait
à l'opinion française de saisir clairement le but poursuivi
par l'Allemagne au Maroc. Cette procédure avait en outre
l'avantage, au cas où TAllemagne voudrait se départir
de son intransigeance, de fournir aux négociations ulté-
rieures l'occasion de transactions profitables.

Aussi, lorsque à la fin de la séance du 3 mars, M. de
Radowitz fit remarquer que la date du 5, suggérée par le
président pour la nouvelle réunion, semblait trop rap-
prochée pour que la conférence pût examiner avec fruit
les points réservés, le plénipotentiaire de Grande-Bre-
tagne, Sir Arthur Nicolson, proposa de consacrer cette
séance à un échange de vues en comité sur la question
de l'organisation de la police. Le comte Cassini, pour la
Russie, et M. Révoil se rallièrent immédiatement à la

(1) Robert de Caix, op. cit. y Bulletin, 1906, Suppl., p. 470. —
Henri Lorin, La Conférence d'Algésiras et la situation présente de
la France au Maroc, Revue générale de droit international public,
1906, p. 278.



248 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE VIII

proposition anglaise. Néanmoins, M. deRadowitz déclara
qu'il valait mieux terminer la discussion du projet de
banque avant d'aborder une nouvelle question. Deux
opinions différentes ayant été exprimées relativement à
l'ordre du jour et à la date de la prochaine séance, le
président annonça qu'il allait prendre l'avis des diverses
délégations. L'Allemagne n'eut que le vote autrichien et
le vote marocain. La Suède s'abstint. Toutes les autres
puissances se groupèrent autour de la France pour
demander que la question de la police fut immédiatement
examinée (1).

Le vote du 3 mars, sur une question de procédure, prit
dans l'opinion européenne une importance considérable.
Il montra l'inanité des efforts poursuivis par l'Allemagne,
qui, en se faisant lechampion des intérêts deTEurope au
Maroc, n'avait pu entraîner à sa suite que TAutriche-
Hongrie et le Sultan ; et l'on vit, à partir de cette date,
la délégation allemande quitter progressivement les posi-
tions d'intransigeance où elle s'était, jusque-là, stricte-
ment maintenue.

La séance du 5 mars s'ouvrit par un exposé de vues
présenté par le deuxième délégué russe sur la question de
l'organisation de la police. Avec l'autorité que lui confé-
rait sa longue expérience des affaires marocaines, M. de
Bacheracht dénonçait à l'avance la stérilité des efforts qui
seraient tentés au Maroc en vue de l'instruction et de l'or-
ganisation de troupes de police par des officiers choisis
parmi les différentes puissances et affirmait, en terminant,
la nécessité de confier cette instruction à des officiers fran-
çais et espagnols : « On avance aujourd'hui, disait-il, que

(1) Livre jaunef op, cit., pp. 159 et s.



LA CONPËRENCK D*ALG£81RA8 249

Tinstruction et l'organisation de ces troupes de police de-
vraient être confiées, en vertu d'un mandat européen col-
lectif, à des officiers instructeurs choisis parmi les res-
sortissants des diverses Puissances et d'États neutres. La
stérilité des efforts tentés sous ce rapport par des officiers
étrangers au service du Sultan est surabondamment
prouvée par vingt années de travaux qui n'ont pas réussi
à former une troupe tant soit peu utile et disciplinée à la
manière européenne. Si l'activité dans ce sens d'officiers
distingués de toute nationalité n'a pas été couronnée de
succès, c'est par la simple raison qu'ils éiiaient tenus à
l'écart de tout contrôle et de tout moyen d'appliquer les
principes de discipline les plus élémentaires. Comment
voudrait-on, après cela, que des instructeurs agissant au
nom d'un vague mandat collectif, ne connaissant ni la
langue ni les coutumes du pays réussissent à faire quelque
chose là où tant d'autres mieux placés, ont échoué ? La
moindre connaissance du Maroc vous amènera à la con-
clusion que rien ne s'y obtient autrement que par une
insistance énergique et persévérante dans des conditions
d'unité qui assurent l'efficacité des efforts. . Les Marocains
n'ignorent pas ce que c'est que l'Europe collective. Elle
ne leur inspire ni crainte ni respect, car ils ont sous les
yeux l'image permanente de son impuissance sous la

forme du Conseil Sanitaire S'il est donc réellement

question d'améliorer l'état des choses, là au moins où ré-
sident des colonies étrangères, cela ne se pourra jamais
qu'en vertu d'un mandat confié par les Puissances à une
autorité réelle. Dans le cas présent, cette autorité ne sau-
rait, d'après mon avis, être représentée que par la France
et l'Espagne, seules en mesure, par leur position géogra-
phique de Puissances limitrophes et par les moyens dont



250 QUATRIÈMK PARTIE. — CHAPITRE VlII

elles disposent, d'assumer sans aucun délai, pour une
courte durée, tout en sauveyai^dani la souvfrainrté du
Sultan par le maintien de son autorité effective^ la
tâche de concourir à l'organisation , dans certaines
villes du littoral, de corps de troupes de police maro-
cains (1). »

M. de Radowitz lut à son tour une courte déclaration
sur la police : « Les Puissances signataires, affirmait il,
étant également intéressées à cette organisation, devront
être appelées à y prendre part » (2).

Après lui, M. Révoil présenta un exposé assez bref du
projet français sur la question. Après avoir déclaré que
jamais la France n'avait conçu une organisation de police
qui ne respectât pas l'indépendance et la souveraineté du
Sultan, il montra la nécessité d'aider le Makhzen et
ajouta : u Si nous nous plaçons au point de vue pratique,
on reconnaîtra que la France et avec elle l'Espagne sont
seules aptes à fournir cette aide avec promptitude et effica-
cité. Elles seules peuvent mettre sans délai, au service du
Makhzen, des instructeurs parlant la langue et connais-
sant les mœurs du pays, ayant déjà l'expérience des
troupes indigènes semblables à celles qu'on veut créer.
Elles seules sont en état de fournir, avec les officiers né-
cessaires, des sous-officiers musulmans. » En terminant,
M. Révoil fit observer qu'une semblable organisation,
tout en ne pouvant porter atteinte à la libre concurrence
économique, tenait compte u des légitimes intérêts de la
France, en tant que Puissance musulmane dans TAfrique
du Nord, et de l'intérêt spécial qui s'ensuit pour elle à

(1) Lix>re jaune, op. cit., pp. 470 et s.
{%) Eod\, p. 173.



LA conférence: d'aloésiras 251

ce que Tordre règne dans TEmpire Chérifien » (1).

M. Pérez-Caballero, deuxième délégué d'Espagne, reprit
et développa les arguments déjà exposés par les orateurs
précédents. Il insista sur ce point que le droit de régler
directement avec le Sultan les questions relatives à la po-
lice des régions frontières n'était qu'une sauvegarde in-
complète pour la France et l'Espagne ; il fît observer qu'il
ne fallait pas perdre de vue la distinction entre l'organi-
sation de la police et les dispositions de police, qui peu-
vent, dans une certaine mesure, avoir une influence sur
la liberté du trafic, u Jamaisi, dit-il, il ne s'est agi de subs-
tituer à l'autorité et à l'administration chérifienne, une
autre autorité et une autre administration » (2).

Sir Arthur Mcolson, pour la Grande-Bretagne, et le
comte de Martens-Ferrao, pour le Portugal, se rallièrent
aux déclarations de MM. de Bacheracht, Révoil, Pérez-
Caballero, et la séance fut levée après que la date du
8 mars eût été choisie pour traiter à nouveau, en réunion
officielle, les points réservés de la question de la banque,
et immédiatement après, en réunion de comité, la ques-
tion de l'organisation de la police (3).

La séance du 8 mars marqua la première concession
allemande sur l'affaire marocaine. Ce jour là, M. de Ra-
dowilz déclara qu'il appréciait les raisons qui recomman-
dent d'avoir recours, pour l'organisation efficace de la po-
lice, à des officiers choisis en France et en Espagne.
i( Kous ne saurions admettre, ajoutait cependant le premier
délégué d'Allemagne, qu'une pareille coopération fut li-



(1) Livre jaune, op. cit., p. 175.

(2) h'od.y p. 176.

(3) Eod., p. 169.



252 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE VIII

mîteeà ces deux nations, sans autre contrôle ni garantie de
surveillance internationale... Nous demandons pour l'or-
ganisation de la police marocaine une coopération étran-
gère qui assure à toutes les nations intéressées l'égalité
du traitement économique et la politique de la porte ou-
verte » (1). Le comte Welsersheimb, délégué d'Autriche-
Hongrie, prenant alors la parole, déposa un projet des-
tiné, disait il, a concilier les vues opposées de T Allemagne
et de la France. On ne pouvait douter que la diplomatie
allemande eût donné son assentiment à la démarche au-
trichienne : or, le projet du comte Welsersheimb confiait
l'organisation de la police dans sept ports sur huit à des
officiers français et espagnols, et confiait le huitième, qui
était Casablanca, à un officier supérieur, suisse ou hol-
landais « qui, en même temps, fera fonction d'inspecteur
général de toutes les troupes de police » (2). C'était là,
on le voit, de la part de l'Allemagne, une concession im-
portante sur le système originel de l'internationalisation
absolue de l'organisation de la police.

Le projet autrichien, pour fournir une base de discus-
sion acceptable, n'en était pas moins contraire au prin-
cipe que la France tenait pour essentiel : l'organisation de
la police exclusivement par des officiers français et espa-
gnols. M. Révoil déclara qu'une fois la question de la
nationalité des officiers résolue conformément au projet
français, il ne se refuserait pas à examiner l'utilité de
nouvelles garanties au point de vue d'une égalité de
traitement en matière économique (3).



(1) Liore jaune, op. cit. y p. 185.

(2) Eod., p. 187.

(3) £od., p. 484.



LA conpére.\(:e d'algésiras 253

Un officier d'une tierce puissance serait-il chargé d'or-
ganiser la police dans un port marocain ? Tel était le
problème qui se posait désormais devant la conférence.
Or, vers cette époque, l'Allemagne parut se refuser %,
entrer plus avant dans la voie des concessions. Le 7 mars,
une crise ministérielle avait éclaté en France et la chan-
cellerie impériale paraissait disposée à admettre que le
nouveau cabinet ne conserverait pas la politique de l'an-
cien. En même temps, étonnés d'une concession que
l'intransigeance allemande du début ne laissait pas espérer,
quelques-uns de nos amis, à la conférence, semblaient
trouver nos exigences excessives et nous conseillaient de
céder. Dans la séance du 10 mars, la question de l'ins-
pecteur fut abordée sans résultats appréciables. Sir Arthur
Nicolson se demanda s'il ne serait pas préférable pour
rehausser Tautorité de Tinspectcur de ne pas lui donner
de commandement spécial. « Du reste, dit-il, si l'inspecteur
avait sous sa direction un contingent de police, il serait
possible que ce contingent fût moins bien organisé que
ceux qu'il aurait à inspecter dans les autres ports. Oh
pourrait alors faire des comparaisons peu flatteuses et sa
position ainsi que son autorité seraient par conséquent
diminuées. Il y a encore une question à résoudre, à
savoir qui ferait l'inspection du contingent de l'inspec-
teur ? Il est clair qu'il ne pourrait pas la faire lui-
mcme ». (1) M. Révoil fit remarquer que, si on limitait
la durée de l'essai à trois années, la tâche de l'inspecteur
serait assez lourde sans qu'on essayât de l'astreindre à
une besogne de commandement et d'organisation. Mais,
du côté français, comme du côté allemand, chacun resta

(1) Livre jaunCy opcit,^ p. 194.



254 QUATRIÈMK PARTIE. — CHAPITRE VIII

sur ses positions, et, pendant la période qui s'écoula
entre le 10 et le 26 mars, la conférence ne put se réunir ;
du 14 au 20, le comité de rédaction lui-même ne tint
aucune séance.

Cependant l'attente de ceux qui espéraient du nouveau
cabinet un changement de politique demeurait vaine.
Le 14 mars, le jour même où le Journal Officiel publiait
la composition du ministère Sarrien, le Temps faisait
connaître les instructions que le nouveau ministre des
affaires étrangères, M. Bourgeois, venait de confirmer à
M. Révoil. On y pouvait lire le passage suivant, qui ne
laissait aucun doute sur le parti-pris de la France relati-
vement à la question de Tinspecteur: « Accepter, si la
police est franco-espagnole, la création d'une inspection.
Se prêter à ce que cette inspection soit aussi efficace et
aussi forte que possible. Mais, en revanche, n'admettre
à aucun prix qu'elle se transforme en une collaboration
, et refuser catégoriquement que l'inspecteur ait le com-
mandement direct d'un port. » En même temps, pour
répondre aux bruits, mis en circulation dans la presse et
même dans la diplomatie européenne, qui montraient la
France isolée à Algésiras, le Temps publiait le 17 mars
les instructions télégraphiées le 15 par Sir Edward Grey
à Sir Arthur Nicolson, et le 21, V Agence Havas publiait
les instructions du comte Lamsdorf au comte Cassini :
elles attestaient que dans l'affaire de Casablanca, la France
avait l'approbation et l'entier appui de la Russie et de
l'Angleterre.

La séance du 26 mars marqua une nouvelle détente.
Le délégué autrichien déclara renoncer au projet de
confier à l'inspecteur l'organisation de la police dans Tan



LA CONFÉRENCK o'ALOisiRAS '=/ 255

des ports du Maroc (1^. Cependant, pour remplacer la
garantie qui disparaissait, le comte Welsersheimb pré-
tendait superposer à l'inspection le contrôle du corps
diplomatique : « Le contrôle du fonctionnement de la
police, portait le nouvel article 7, sera exercé par le Corps
Diplomatique à Tanger. A cet effet, l'inspecteur général
lui prêtera son concours » (2).

Stipuler Tingérence du corps diplomatique dans une
institution chérifienne, c'était faire prendre aux repré-
sentants des puissances une responsabilité que le Makhzen
ne manquerait pas d'invoquer le jour où on voudrait lui
adresser une réclamation au sujet de la police. Placer
l'inspecteur sous les ordres d'un organisme étranger,
c était adopter une mesure contradictoire avec le prin-
cipe de l'intégrité de la souveraineté chérifienne, incon-
ciliable avec les précautions prises, pour empêcher les
abus d'autorité susceptibles de porter atteinte aux pou-
voirs du Sultan ? Le comité de rédaction, se rendant à
la force de ces arguments, proposa un nouvel amende-
ment au projet autrichien : les rapports et communica-
tions adressés par l'inspecteur au Makhzen seraient
simplement remis en copie au doyen du corps diploma-
tique de Tanger, « afin que le Corps Diplomatique soit
mis à même de constater que la police chérifienne fonc-
tionne conformément aux décisions prises par la Confé-
rence et de surveiller si elle garantit, d'une manière
efficace et conforme aux traités, la sécurité des personnes
et des biens des ressortissants étrangers, ainsi que celle
des transactions commerciales » (3). Sur ce texte, le

(1) Livre jaune, op. cit. y p. 197.

(2) Eod,, p. 202.

(3) Eod.y p. 214.



256 QUATRIEME PARTIE. — CHAPITRI: VIII


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