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Le blog de:  azizsalaheddine@hotmail.com

La politique française au Maroc" 5/6

25 Mai 2009 , Rédigé par saladin Publié dans #Documents sur mazagan

158 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE IV 



de Portugal Catherine de Bragance, femme de Charles II,

elle regretta bientôt son erreur. Et l'occupation de

Gibraltar (1704), surpris par Tamiral Rooke pendant

la guerre de la Succession d'Espagne, ne la consola qu'à

demi.



Cependant TAngleterre, du haut de son rocher de

Gibraltar, gardait le passage de l'Océan à la Méditerranée.

Si la possession de la côte africaine lui apparaissait comme

un but désirable, il ne s'imposait pas d'une façon absolue.

11 suffisait à la Grande-Bretagne, pour rester maîtresse

du détroit, que Tanger, selon le mot de Nelson, « de-

meurât entre les mains d'un pouvoir faible ». Aussi

voit-on, durant presque tout le dernier siècle, la diplo-

matie britannique veiller avec un soin jaloux à l'intégrité

de l'Empire chérifien. En 1844, elle met tout en œuvre

pour contrecarrer les desseins de la politique française;

elle arrête, en 1860, l'Espagne victorieuse sur la route de

Tanger ; elle prête au Sultan l'indemnité de guerre

stipulée dans le traité de 1861. Son consul, Sir John

Drummond-Hay, s'efforce de gagner la confiance du

Sultan ; il est l'ami dévoué, le conseiller désintéressé qui

met à la disposition du Makhzen son expérience des

aff'aires européennes pour préserver le Maroc des aven-

tures étrangères. A la sauvegarde de son influence, il

n'hésite pas à sacrifier les intérêts de ses compatriotes.

Il ne présente au Sultan que le plus petit nombre de

réclamations qu'il peut ; si bien que le Maroc offre l'exem-

ple, peut-être unique au monde, d'un pays où les com-

merçants britanniques ne reçoivent de leurs consuls

qu'une insuffisante protection.



Le percement du canal de Suez, en ouvrant la route

des Indes par la Méditerranée, vint accroître, aux yeux







LA POLITIQUE DE* ACCORDS INTERNATIONAUX 159



de l'Angleterre, rimporlance stratégique du détroit de

Gibraltar; la nécessité de maintenir la voie libre, qui

se traduisait par la prise de possession de Chypre

et de TEgypte, devait l'inciter à veiller plus étroi-

tement encore sur le passage de l'Atlantique à la Médi-

terranée. Or, vers le même temps, la Grande-Bretagne

s'aperçut que Gibraltar n'était plus la clef qui ferme

l'entrée de la Méditerranée. Du temps de la navigation à

voiles, la direction des vents et la violence des courants

obligeaient les naviresà passer sous les canons du rocher,

sous peine de se jeter sur les récifs qui terminent la pointe

occidentale de la baie d'Algésiras ; les bateaux à vapeur

peuvent longer la côte africaine, où les eaux sont pro-

fondes et que 21 kilomètres séparent de Gibraltar (1).

D'autre part, les progrès de l'artillerie ont considérable-

ment amoindri la valeur militaire de la forteresse ; le

port, la ville, les casernes, les forts, ne sont guère a plus

de 6 kilomètres des collines qui entourent la baie d'Algé-

siras ; à pareille portée, le feu de pièces de canon pla-

cées en territoire espagnol serait singulièrement effi-

cace (2).



Aussi, vit-on 1 Angleterre modifier brusquement les

ligues de sa politique marocaine, et, de 1890 à 1895,

l'Europe put assistera des tentatives répétées de la diplo-

matie britannique pour prendre pied sur la rive afri-

caine du détroit et faire de Tanger un nouveau Gibral-

tar. Ce fut notamment la révolte des Andjera et Tenvoi

de croiseurs anglais au Maroc ; ce fut surtout l'am-



(1) Lors des manœuvres navales de 1900, l'escadre de l'amiral Ger-

vais a pu passer de l'Océan dans la Méditerranée, tous feux éteints,

sans être signalée par les sémaphores anglais.



(2) Pinon, op. cit.. pp. 383 et s.







160 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE IV



bassade bruyante de Sir Charles Evan Smith à Fez (1).

L'échec irrémédiable de cette politique força l'Angle-

terre à remettre à plus tard l'exécution de ses projets d'an-

nexion et à reprendre, en attendant mieux, la manière

prudente et avisée de Sir John Drummond-Hay . Sir Charles

Evan Smith fut désavoué. Pour gagner la confiance du

Makhzen, les intérêts commerciaux des Anglais établis

au Maroc furent de nouveau sacrifiés. A M. Donald-

Mackenzie qui demandait un crédit de 700 livres sterling

pour la création d'un agent commercial à Tanger, le

chancelier de l'Echiquier, Sir William Harcourt, répondit

a qu'il ne dénouerait pas les cordons de la bourse publi-

que au bénéfice du commerce anglais au Maroc »(2). Les

comptoirs du cap Juby, fondés par Mackenzie, repris et

développés par la Western Africa Company furent cédés

au Sultan (3). Les agents de la Société Globe Venture

Syndicale, créée pour commercer sur le littoral du sud,

embarqués sur la Tourmaline, avaient été empêchés de

descendre à terre par le vapeur chérifien El-Hassani ; une

lutte s'était engagée au cours de laquelle trois sujets

anglais et un allemand furent faits prisonniers. Tandis

que le sujet allemand était relâché par les soins de sa

légation, le représentant de la Compagnie, le major

Spilsbury passait en jugement à Gibraltar (4j. Ainsi

l'Angleterre parvint à se concilier la sympathie du jeune

Sultan. Aux environs de 19001901, c'est Sir Arthur Ni-

colson qui, de Tanger, dirige discrètement la politique



(1) Voir pp. 99-100.



t2) A. de Lapradelle, Au sujet de V accord franco-anglais^ Revue

générale de droit international public, 1904, t. XI, p. 718.



(3) Bulletin, avril 1895, p. 122; mai 1895, p. 160.



(4) Eod,, mars 1898, p. 105 ; juin 1898, p. 196; juin 1899, p. 194.







LA POLITIQUE DES ACCORDS LVTERNATIONAUX 161



chérifienne par rintermédiaire du qaïd Mac-Lean, de

M. Harris et des ingénieurs anglais qui vivent à la cour.

Aussi comprend-on que l'Angleterre se soit montrée exi-

geante lorsque, vers ce temps-là, la conversation s'ouvrit

entre les cabinets de Paris et de Londres sur la question

marocaine. Faute d'un Livre Jaune que M. Paul Deschanel

réclama vainement à la tribune de la Chambre des dépu-

tés (1), il est difficile de préciser la marche que suivirent les

négociations. On est réduit à des conjectures, basées sur

des indiscrétions auxquelles on n'ose ajouter foi entière-

ment sans qu'on puisse cependant les tenir pour tout à

fait inexactes. Au début, la conversation aurait porté,

semble-t-il, sur le commerce du Maroc. La Grande-Bre-

tagne se déclarait économiquement prépondérante dans

rEmpirechérifien,et refusait d'ajouter au chiffre d'affaires

de notre pays le commerce algéro-marocain, « échangé

entre indigènes et non comparable au commerce euro-

péen. * Après d'assez longs pourparlers, on convint que

la France et les colonies françaises faisaient les 40 p. 0/0

du commerce marocain, et TAngleterre 37 p. 0/0.



a Etant admis «, déclara l'ambassadeur de Grande-

Bretagne à Paris, Sir Edmund Monson, à M. Delcassé,

« le principe d'une suprématie française au Maroc, quel

serait le sort du commerce anglais ? Lui appliqueraitK)n

des tarifs différentiels comme à Madagascar, de façon à

l'évincer peu à peu du pays ». Et le gouvernement anglais,

par la voie de son représentant, déclarait que c'était le

côté le plus important du débat et que si la France ne

s'engageait pas à laisser la porte ouverte au commerce



({) Journal Officiel, Chambre des députés, séance du 19 Dovembre

1903, p. 2794.



G. il







162 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE IV



du monde, T Angleterre préférait le maintien du statu

quo. En vain, M. Delcassé exposa que la paix étant rétablie

au Maroc, le commerce anglais progresserait forcément,

comme il a progressé en Algérie et en Tunisie... Le

Foreign-Office demeura inébranlable.



Restait le problème de Tanger et du détroit. Le gouver-

nement français offrait de déclarer solennellement que,

pour aucun motif, il n'élèverait de fortifications autour de

Tanger ni dans aucune localité du promontoire, deLarache

à Tétouan. iMais ici l'ambassadeur fut catégorique : « ja-

mais Tanger ne sera français, il ne peut être qu'anglais. »

En principe, la Grande-Bretagne ne pourrait, dit-il, se

résoudre à voir la clef de Gibraltar aux mains d'une

puissance, fût-elle neutre. Et, en fait, quelque respect que la

diplomatie anglaise attachât aux déclarations de la France,

elle ne pouvait oublier qu'à la veille de la conquête

de la Tunisie, M. Barthélemy-Saint-Hilaire avait fait

une promesse presque semblable concernant Bizerte.

€ Tanger serait britannique, ou pas d'accord possible »,

tel fut, à ce moment, le dernier mot du Foreign-

Office » (1).



L'échec des réformes préconisées par les agents britan-

niques, la crise grave qui suivit, le départ de Fez des con-

seillers européens d'Abd-el-Aziz, vinrent diminuer les pré-

tentions anglaises. Vers le même moment, d'ailleurs, la

Grande-Bretagne inaugurait à l'égard de la France une po-

litique de conciliation à laquelle notre diplomatie avait été

jusque-là peu habituée. Aussi la conversation reprit-elle à

Londres, en octobre 1902, et le problème de Tanger en fît

tous les frais. M. Paul Cambon, notre ambassadeur, fit



(i) *", Op, cit. y Le Correspondant, 25 décembre 1903, p. 1097.







LA POLITIQIE DRS ACCORDS INTERNATIONAUX 163



valoir à lord Lansdowne que : « 1° les puissances admet-

traient difficilement une main-mise de l'Angleterre sur le

rivage méridional du détroit de Gibraltar ; 2' si l'Angle-

terre occupait Tanger, il lui faudrait une centaine de

millions pour le mettre en état de défense; 3° que la situa-

tion de cette place serait toujours précaire et à la merci

d'une attaque par terre venant des puissances occupant

le Maroc; 4° que Tanger situé sur le flanc occidental du

promontoire et Gibraltar placé sur le côté oriental de la

pointe espagnole ne se complétaient pas; 8*" qu'un con-

trôle international sur Tanger, où l'Angleterre, puissance

maritime de premier ordre, occuperait légitimement un

rang équivalent, serait plus avantageux, même pour les

intérêts britanniques » (1).



Si les considérations qui précèdent pouvaient modifier

les visées de l'Angleterre sur Tanger, elles ne pouvaient

cependant déterminer le Foreign-OfBce à reconnaître,

sans compensation, l'influence française dans l'Empire

chérifien. 11 fallait trouver ailleurs les bases d'un accord.

Déjà, à la fin de 1899, M. Robert de Caix, dans le Bulletin

du Comité de l'Afrique française (2), puis, en 1903, le

Times, dans un leading article (3), avaient proposé

d'échanger la prépondérance française au Maroc contre

la prépondérance anglaise en Egypte. Cependant, pour

si naturel que ce marché paraisse, il semble que notre

diplomatie lui fut assez longtemps hostile. Le 11 mars 1903,

à la Chambre des députés, M. Deloncle ayant demandé



(1) Op, cit.. Le Correspondant, 25 décembre 4903, p. 1098.



(2) Robert de Caix, Les arrangements anglo-allemands et la si-

tuation générale, Bulletin^ novembre 1899, p. 412.



(3) A. de Lapradelle, op. cit., Rev. gén, de droit intem. public^

1904, XI, p. 738.







164 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE IV



au ministre des affaires étrangères de « vouloir bien dé-

mentir comme il convient que la diplomatie française ail

lié en aucun temps, à un degré quelconque, la question

du Maroc et celle de TEgypte », M. Delcassé répondit :

V Ce serait en dormant » et M. Ribot ajouta : w Nous

l'avons en dormant, Madame, échappé belle » (1).



Cependant, au Maroc la crise s'aggravait, et les événe-

ments e\igeaient une décision prompte. Par ailleurs, la

visite du roi Kdouaid Vil à Paris (mai 1903), et celle du

président Loubetà Londres (juillet 1903), avaient créé entre

les deux nations cette atmosphère de bonne humeur et

de bonne volonlé qui rend aisées les négociations les plus

délicates. L'Angleterre, devant les progrès de ses rivaux

économiques, désirait sortir du w splendid isolement » où

il lui avait plu autrefois de s enfermer (2). La France était

désireuse de voir disparaître l'hostilité latente, qui, depuis

vingt années, avait risqué si souvent d'entraîner un con-

flit. Le 8 avril 1904, trois actes diplomatiques vinrent ré-

gler les litiges pendants entre les deux pays, établir entre

eux une communauté d intérêts et de sympathie et faci-

liter le règlement des difficultés à venir. Le principal

de ces accords liait la question marocaine à la question

d'Egypte.



Dans la * déclaration concernant l'Egypte et le Ma-

roc )) (3), la Grande-Bretagne affirme qu'elle n'a pas l'in-



(i) Archives tHpl'miatiques, lOOÎ^. 3e série, p. 1209.



{"!) Jean Daivv. France et AngbUerre. Sir harles Dilke et V en-

tente cordiale^ Revue po/itif/ue et, parlementaire, 10 mars 1904,

pp. ril7 5IS.



(W) Lirre Jaune, Accords conclus le 8 avril 190 i entre la France

et l'Angleterre au sujet du Maroc^de T Efjypte, de Terre Neuve^etc.

Paris, 1904, p. 22.







LA POLITIQUE DES ACCORDS INTERNATIONAUX 165



Mention « de changer Tétat politique de i'Eg^^pte », et la

France fait, pour le Maroc, la même déclaration (1).



En Egypte w le gouvernement de la République fran-

çaise déclare qu'il n'entravera pas l'action de l'Angleterre

du£is ce pays en demandant qu'un terme soit fixé àl'occu-

p<*^Hon britannique ou de toute autre manière, et qu'il

dc3inne son adhésion au projet de décret khédivial qui est

an nexé au présent arrangement et qui contient Icsgaran

tie>5?. jugées nécessaires pour la sauvegarde des inlérêts des

po tuteurs de la Dette égyptienne, mais à la condition qu'a-

prè^s sa mise en vigueur aucune modification n'y pourra

êtr-e introduite sans l'assenliment des puissances signa-

lai res de la Convention de Londres de 1883 » (2). « De son

c&t,c, le Gouvernement de S. M. Britannique reconnaît

qix'îl appartient à la France, notamment comme puis-

sarxce limitrophe du Maroc sur une vaste étendue, de veiller

a Ici tranquillité dans ce pays, et de lui prêter son assis-

tais ce pour toutes les réformes administratives, économi-

ques, financières et militaires dont il a besoin. 11 déclare

qix'il n'entravera pas l'action de la France à cet effet, sous

réserve que cette action laissera intacts les droits donten

vertu des traités, conventions et usages, la Grande-Bre-

^^8:nQ: jouit au Maroc... » (3).



ï^i*r l'article 4, w les deux Gouvernements, également



3*t<icHés au principe de la liberté commerciale tant en



"^yple qu'au Maroc, déclarent qu'ils ne s'y prêteront à



«ueune inégalité, pas plus dans l'établissement des droits



^ <iouane ou autres taxes que dans l'établissement des



^*) A.rt. lcr§ i, art. 2§1.

^^> -^rt. l«r.

<^) ^rt.2.







166 QUATRIÈME PARTIK. — CHAPITRE IV



tarifs de transports par chemin de fer. Cet engagement

réciproque est valable pour une période de trente ans.

Faute de dénonciation expresse faite une année au moins

à l'avance, cette période sera prolongée de cinq en cinq

ans. Toutefois, le Gouvernement de la République fran-

çaise au Maroc et le Gouvernement de S. M. Britannique

en Egypte se réservent de veiller à ce que les concessions

de routes, chemins de fer, ports, etc., soient données

dans des conditions telles que l'autorité de l'État sur

ces grandes entreprises d'intérêt général demeure en-

tière » (1).



« Afin d'assurer le libre passage du Détroit de Gibral-

tar, les deux Gouvernements conviennent de ne pas

laisser élever de fortifications ou des ouvrages straté-

giques quelconques sur la partie de la côte marocaine

comprise entre Melilla et les hauteurs qui dominent la

rive droite du Sébou exclusivement. Toutefois cette dis-

position ne s'applique pas aux points actuellement oc-

cupés par l'Espagne sur la rive marocaine de la Médi-

terranée » (2).



Enfin les deux gouvernements conviennent, dans l'ar-

ticle 9, « de se prêter l'appui de leur diplomatie pour

l'exécution des clauses de la présente déclaration relative

à l'Egypte et au Maroc ».



Si l'on examine la valeur de l'acte du 8 avril 1904, on

ne peut manquer d'apprécier le service éminent qu'il

rend à la cause de la paix et de la civilisation en consa-

crant l'accord de la France et de l'Angleterre sur la

question marocaine. » Je demande à tout gentleman, de



(1) Art. 4.

(J) Art, 7.







LA POLITIQU»": DES ACCORDS INTERNATIONAUX 167



quelque côté de la Chambre qu'il siège, s'écriait M. Bal-

four aux Communes, le 1*' juin 1904, s'il aurait considéré

avec équanimité une lutte diplomatique et peut-être pas

toujours diplomatique, une lutte constante à la cour du

Sultandu Maroc pendant toute la génération qui vient «(1).

Par ce côté, Tacte du 8 avril mérite des suffrages unani-

mes, et cela avec d'autant plus de raison qu'en donnant

la solution du principal litige il rendait possible entre

l'Angleterre et la France un rapprochement plus intime,

une entente véritablement cordiale.



Si maintenant on essaye d'apprécier la valeur de l'ac-

cord en tant que marché (2), on estimera que ce traité,

comme toutes les bonnes affaires, est avantageux pour

les deux contractants. On ne peut en douter : ainsi que

l'affirmait Gladstone avant de mourir, u le gouvernement

britannique a dit sur l'Egypte tout ce qu'il avait à dire ».

Il n'eût pas admis qu'on entravât ou qu'on prétendît

imposer une limite à son occupation, et personne, en

France, ne songeait à le faire. Au Maroc, l'Angleterre

pouvait gêner l'action française, jamais elle ne serait par-

venue à l'annihiler. « Je n'ai aucun doute, déclarait

M. Balfour aux Communes, que la France contiguë comme

elle l'est avec le Maroc sur une énorme longueur aurait

été en fin de compte dans ce pays la puissance prépon-

dérante, et nous probablement la puissance en voie de

diminution ». Echanger une politique négative contre



(1) Bulletin, juin 1904, pp. 200-201.



(2) Robert (le Gaix. L'accord franco- anglais, Bulletin, avril 1904,

pp. 107 et s. — A. «le Lapradelle, op. cit.. Revue générale de droit

international public, 1904, XI, pp. 745 et s. — André Tardieu,

Questiows diplomatiques de r année 1904, Paris, 1905, pp. 26 et s.

— Victor Bérard, op. cit., pp. 189 et s.







168 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE IV



une politique positive, deux mauvaises volontés dressées

en face Tune de l'autre contre une entente féconde, n'est-

ce pas un résultat digne d'éloges ? L'accord du 8 avril

est avantageux, disait encore M. Balfour, « pour cette

raison que ce que la France abandonne et ce que nous

abandonnons consiste surtout dans le pouvoir d'entraver

le libre développement de l'action de l'autre partie et que

ce que chacun gagne est le pouvoir d'exercer au plus

haut point cette liberté et cette puissance de développe-

ment soit en Egypte, soit à Terre-Neuve, soit au Maroc.»

- Quelques-uns, cependant, ont dit : A quoi bon courir

les risques d'une aventure marocaine, si, par le jeu de

la porte ouverte, les autres doivent en profiter ? Ils

oublient qu'il ne s'agit pas, au Maroc, d'ouvrir un marché

à nos produits, mais surtout de sauvegarder l'avenir de

nos colonies nord-africaines, de « couvrir les approches

de notre empire » pour reprendre une expression heu-

reuse de M. Delcassé. D'autres affirmèrent : l'Egypte et

le Maroc ne se peuvent comparer; l'une est un bien de

tout repos, l'autre un bien à conquérir. Que la civilisa-

tion du Maghreb doive réclamer un t4»mps et des efforts

considérables, de ceci personne ne doute. Il ne faut pas

cependant en conclure que FAngleterre. en nous offrant

le Maroc, ait voulu nous jeter au milieu des difficultés et

nous mettre dans l'embarras. Le but général de la poli-

tique britannique, qui était de renouer l'entente cordiale,

devait rigoureusement lui interdire de faire naîtie en

France une cause de ressentiments qui n'eût pas manqué

de rejeter notre pays parmi ses adversaires.



L'opinion publique fit à l'accord du 8 avril un accueil

extrêmement favorable. En Angleterre, à la Chambre des

lords, lord Spencer, leader de l'opposition, se leva pour







LA POLITIQUE D£S ACCORDS INTERNATIONAUX 169



féliciter le gouvernement (1) ; aux Communes, Sir Henry

Campbell Bannerman exprima le regret que raccord

n'eût pas été conclu par un cabinet libéral (2). Seul lord

Rosebery, dans un discours extraparlementaire, mit quel-

ques réserves à son approbation (3). En France, la

Chambre des députés vota, par 436 voix contre 94, un

ordre du jour « approuvant la déclaration du gouverne-

ment en ce qui concerne Tarrangement franco-anglais» (4),

et le Sénat ratifia la convention du 8 avril 1904 par une

majorité de 21S voix contre 37 opposants (3).



§. II. — L'accord franco-espagnol.



Entre l'Espagne et le Maroc la nature a créé des affi-

nités. Les montagnes du RifTet de la Sierra Nevada sont

nées d'un même plissement, et des deux côtés du détroit

on retrouve le même climat, la même végétation, le même

aspect du sol. Longtemps les deux pays ont obéi au

même maître et accepté la même foi. L'Espagne garde

toujours vivant le souvenir des grandes luttes de la re-

conquête, dont Cavadonga, Tolosa, la prise de Grenade

marquent les étapes glorieuses, à parlirdu jour où Pelage

et Inigo-Varista essayèrent de chasser de la mère-patrie

les Maures envahisseurs. Elle se souvient des croisades



(I) Bullttin. iimi liJOi, p. 150.



(i) Discours (le M. Paul Dtiselianel. Joui nul (officiel. (Chambre «les

dêpulés. stiance du '\ rîovembre 11)04, p. i2n7.



(3) A. (le Lapradelle, op. cit., Revue générale de droit internatio-

nal public, 1904, XL p. 747.



(4) Journal Officiel^ Chambre des «l(«[»ulés, séance «lu 12 novembre

4904, p. 2429.



(5) Journal Officiel, Sén»*t, séance du 7 décembre i904, p. 1057,







170 QUATRIÈME PARTIK. — CHAPITRE IV



africaines de ses rois, du testament d'Isabelle la Catho-

lique, recommandant avec insistance aux Espagnols de

« ne pas abandonner la conquête de l'Afrique et de com-

battre pour la foi contre les infidèles. » Elle se rappelle que

les souverains d'Alger, de Tlemcen, de Tunis, se recon-

nurent les vassaux de Ferdinand le Catholique, que le

cardinal Cisneros s'empara d'Oran et Charles-Quint de

Tunis. Du vaste empire conquis par les armées espa-

gnoles depuis lexpulsion des Maures, il lui reste cinq

établissements, « pierres d'attente » pour la conquête fu-

ture, Melilla, les îlots de Velez-de-la-Gomera et d'Alhu-

cemas,Ceuta et les îles ZafTarines il). Son commerce avec

le Maroc s'élève à environ 8 millions de pesetas (2), et ses

émigrants, qui vont peupler l'Oranais, pourraient trouver

au Maghreb un champ de colonisation favorable, adapté

à leur manière de vivre (3).



Pendant la plus grande partie du dernier siècle, la

politique marocaine de l'Espagne semble avoir été ins-

pirée surtout par les souvenirs héroïques de la croisade



(I) ToiTi s-Cainpos. L'Espagne en Afrique^ Revue de droit inter-

national et de lèifislation comparée, 181)2, p[». 405 et s. — Roiiard

de (.ard. La France et les autres nations latines en Afrique^

Paris, li)03.



(±) Voici la statislique du commerce hispano- marocain, d'après les

chilîres fournis par M. Caslonnel des Fosses, pour Tannée 1884, par

les rapports oniciel:» «le M. Lurel, pour les années 1902 et i908.







Année 1884





Importatioas





Exportations

»





Total

3.000.000





Année d902





913.995





7.809.340





8.723.335





Année i903





1.980.080





5.922.390





7.903.076





Année (904





1 .235.052





0.427.920





7.662.972







(3) René Millet, Nos frontières de V Afrique du Nord, Revue po-

litique et parlementaire, janvier 1903, pp. 58 et s.







LA POLITIQUE DES ACCORDS INTERNATIONAUX 171



contre les Maures. En 1859, lorsque le général O'Donnel

conduisit la grande expédition de Tétouan, il y eut

une vive explosion du sentiment national et les diffé-

rents partis qui se disputaient le pouvoir se réconci-

lièrent dans une haine commune de l'ennemi hérédi-

taire. On sait comment la marche victorieuse d*0' Donnel

sur Tanger fut arrêtée par Tintervcnlion de TAngle-

terre. Le traité de Wad-Ras, qui suivit (1861), vint con

sacrer l'abandon de Tétouan contre une indemnité de

100 millions, Tagrandissement de Ceuta, et la cession

d'une petite ville située sur les bords de TAtlantique,

en face des îles Canaries, Santa Cruz-de-la-Mar-Peque-

na (1). Après de longues recherches pour identifier ce

point, l'Espagne dut se convaincre que le port réclamé

par les pêcheurs canariotes était en réalité un banc de

sable où le poisson abondait. De nos jours encore, les

négociations relatives à Santa-Cruz demeurent en sus-

pens (2).



L'insuccès de l'expédition de 1860 et les nécessités de

la politique européenne vinrent modifier les projets de

l'Espagne vis-à-vis du Maroc. Le 30 mars 1884, dans un

meeting organisé par la Société de Géographie de Madrid,

fut formulé un nouveau programme de politique africaine

qui se résume dans les points suivants : « 1° Défendre

l'intégrité du territoire marocain et la souveraineté

absolue de son gouvernement par tous les moyens diplo-

matiques et militaires dont l'Espagne dispose, considérant



(1) (iastonnel «les Fosses, op cit . Revue de droit international et

de législation comparée, 1884, pp. 494-495.



(2) H. de la Martinière. Le règne de Moulaûel- Hassan, Revue

des Deux-Mondes, 15 septembre 1894, pp. 409-410. - Bulletin, fé-

vrier 1900, p. 65 ; août 1900, p. 287.







172 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE IV



toute menace contre cet Etat comme une menace dirigée

contre sa propre existence et contre rinvîolabilité de son

propre territoire: 2" Rendre plus étroites les relations

quelles qu'elles soient entre la nation espagnole et le

peuple marocain, en écartant les obstacles qui entravent

ou retardent actuellement leur action, en établissant même

artificiellement, si besoin est, des courants économiques

ainsi que des liens sociaux et intellectuels entre les deux

côtés du détroit... ; 3" Poursuivre énergiquement le déve-

loppement social et économique du pays dont il s'agit » il).

Désormais ce n*était plus une croisade que demandaient

les partisans de cette politique. Soucieux du mouvement

des idées, ils invoquaient, pour établir leur prépondé-

rance au Maroc, une parenté de race et de civilisation.

Ils avaient, disaient-ils, à « acquitter une dette envers

les Marocains » qui ont contribué autrefois à leur déve-

loppement ; ils voulaient en faire des « citoyens dignes

d'une grande nation w (2).



On ne peut s'empôcher de penser que TEspagne était

mal qualifiée pour réaliser une pareille œuvre. Malgré sa

bonne volonté, elle devait difticilement trouver, dans

l'histoire de ses luttes contre les Maures, Texpérience

nécessaire pour pratiquer au Maroc une politique assez

large, assez tolérante pour ne pas soulever contre elle

les populations musulmanes du nord de l'Afrique. « Le

Christ et Mahomet se livrent bataille », disait autrefois

le cardinal Cisneros; dans notre siècle, n'a-t-on pas vu le

pieux O'Donnel transformer en église une mosquée de



(1) TorW'S-Campos, op. cit.^ Revue de droit international et de

législation comparée^ 1892, p. 471.



(2) Eod., p. 465.







LA POLITIQUE DKS ACCORDS INTLINATIONAUX 173



Tétouan et plus lard, le maréchal Marti nez-Campos péné-

trer à Fez, entouré de deux Pères franciscains? d) Aucune

sympathie n'existe entre les deux peuples soi-disant « unis

par des liens fraternels ». Espagnols et Maures se haïssent.

Le contact, qui n'a jamais cessé d'exister entre eux sur

les côtes, a ravivé les rancunes réciproques ; les presi-

dios, loin de rapprocher les deux races, d'être des centres

de commerce et des foyers de civilisation, n'ont gagné

à l'Espagne que les haines des tribus du voisinage (2).

Enfin, où l'Espagne trouverait-elle les ressources de

tout ordre, indispensables pour mener à bien le relè-

vement économique et social de ce riche et vaste pays ?

De fait, si les résolutions votées par la Société de Géogra-

phie de Madrid, demeurèrent l'idéal de la politique espa-



{i )'", L' œuvre de la Franc*^ au Maroc. Rev politique ef parle-

mentait e, février 1904, [»[). .'5^4-325; Bulletin, «léccmbre 1904,

p. 379.



(t) (« Les montagnards du Rif, tour à tour trafiquants ou marau-

deurs prêts à faire le coup de feu, apportent le matin leurs denrées

aux portes de la ville et les vendent tranquillement aux soldats de la

garnison ; le soir ils retrouvent leurs carabines dans les buissons, et

s'exercent à une fusillade dont les murs de la forteresse sont la cible.

Si vous avez visitô Ccuta on n'aura pas manque de vous donner la

poprésenlalion d'une oxperienre qui produit toujoiu's son effet. Aux

alentours de la (tiladelle. il n'y a pas âme qui vive, la solitude

semble absolue. Mais placez un shako au bout d'un btlton et agitez-le

au-dessus des remparts, aussilùl les balles sifflent et* viennent cribler

ce point de mire improvisé ». Ordéga, EspafjnoU et Maur &•, Revue

Dolitique et littéraire^ 13 janvier 189'*, p. r>0. — « J'ai visité le pré-

side de Melilia. J'ai été frappé de ce fait que personne ne s'v est at-

taché : c'est un bagne pour les condamnés ; un exil pour leurs gar-

diens et pour la garnison ; les colons n'ont que faire sur ce sol ingrat

si parcimonieusement mesuré ». — iMarquis de Segonzac, op. cit.y

p.U.







174 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE IV



gnole, elles ne passèrent guère dans le domaine des

applications. Seize ans plus tard, aux environs de 1900,

rinflucnce espagnole n'avait fait dans TEmpire chérifien

aucun progrès marqué.



Aussi, lorsqu'il devint évident que la question maro-

caine était prête à s'ouvrir, les hommes d'Etat les plus

expérimentés de l'Espagne, reconnaissant que leur pays

ne saurait de longtemps assumer à lui seul une œuvre

aussi vaste que la civilisation du Maroc, donnèrent à

leurs concitoyens des conseils de sagesse. Dans un article

publié par la Lectura, en août 1901, le chef du parti

conservateur, M. Silvela, comprenant que « la situation

actuelle du Maroc, fermé au commerce, à la civilisation...

n'est pas un bénéfice ni une richesse, mais bien une

raison de pauvreté, de stérilité et de stagnation pour

l'Espagne », estimant d'autre part que « la prolongation

du statu quo est une chose bien incertaine », pour éviter

à son pays une exclusion mortelle pour ses intérêts et son

prestige, vint recommander une entente avec la France.

« C'est en France, déclarait-il, que nous devons trouver

le plus naturellement des intelligences, ainsi que l'appui

le plus sûr, non certes pour la guerre, mais bien pour

un partage raisonnable et équitable... Gela est la tradi-

tion de la diplomatie et du gouvernement de la France ;

convaincue qu'est cette dernière qu'elle ne peut

mener à bien à elle seule l'entreprise, elle ne préfère

aucune nation à la nôtre pour étendre sa ligne de fron-

tières, ni comme voisine de l'Algérie dans la Méditerra-

née » (1).



Vers ce moment, des négociations diplomatiques s'ou-



(i) Bulletin, septembre 1901, p. 293.







LA POLITIQUE DBS ACCORDS INTERNATIONAUX 175



vrirenl entre Paris et Madrid. 11 est permis de penser que

l'Espagne, ou la France, ou peut-être les deux ensemble,

voulurent proBter de la guerre sud-africaine pour résoudre

à leur profit, sans TAngleterre, la question marocaine.

Le président du conseil des ministres d'Espagne, M. Sa-

gasta, aurait fait poser, dit-on, par M. Léon-y-Gastillo,

marquis del Rio-Muni, au cabinet de Paris, les questions

suivantes : « 1* s'il ne semblait pas que le partage du

Maroc en deux zones, espagnole et française, était le

moyen le plus rapide d'aboutir ; 2° si les deux pays s'as-

sociant pour une intervention éventuelle ne la réalise-

raient point à des conditions financières relativement

plus favorables que si elles prétendaient s'ignorer et agir

isolément ; si, en se concertant et unissant leurs bonnes

volontés, elles ne donneraient pas une satisfaction plus

facileet moins onéreuse aux demandes de TAUemagne et

de l'Angleterre. A des questions aussi claires, aussi pré-

cises, aussi honnêtement posées, — ajoute l'auteur de l'ar-

ticle que nous citons — une réponse non moins loyale vint

de Paris Elle était affirmative sur tous les points, et, deux

mois après, un protocole franco-espagnol était adopté et

signé, scellant Tentente (1). »



Que des pourparlers aient été engagés sur les bases pré-

cédentes, qu'un projet de partage ait été discuté, on ne

saurait en douter à raison des informations, de plus en

plus précises, qui parurent presque simultanément dans

Jes organes différents, Vltidé pendu nce bel (je (2), la Revue







(0 "\ Comment se fera le partage du Maroc, iTapréê de$ indië-

crêtiofu diplomatiques. Le Correspondant, 25 déceiribre 1903,



p.uoi.



(2)Nodu23noTembrei902.







176 QCATRlèME PARTIE. — CHAPITRE IT



politique et f parlementaire (1), le Correspondant (i) : à

rai.«on fin caractère indécis des réponses qui accueillirent

eu Frdncr*'3).en Espagne (4) et en Angleterre < 5) les ques-

tions parlementaires basées sur ces indiscrétions : à raison

surtout de Taveu qu'en a fait M. Silvela. chef du minis-

tère qui remplaça aux affaires le cabinet Sagasta.dans une

lettre adressée au duc dWlmodovar et publiée pari' ///î/z/ir-

rial le il juin 1904 6). Les signatures furent-elles réel-

lement données ? L'analyse que l'on con naît est-el:e abso-

lument exacte ? Voilà les seules questions qui se posent et

auxquelles on ne peut répondre.



Si l'on en croit le Correspondant (7), dans le protocole

du 11 (?> novembre 1902, les deux gouvernements de

France et d'Espagne, « s'appuyantsur un commun droit

d'intervention dérivant à la fois des intérêts et des traités»,

avaient établi, pour leurs nationaux respectifs, une zone

d'expansion, dite sphère d'influence » (8). La zone fran-

çaise était située au sud et la zone espagnole au nord d'une



(S) hené Millet, op. cit.. Revue politique et parlementaire, jaLU-

Tier 4903, pp. 73-74.



(2) *", Comment se fera le partage du Maroc ^ loc. cit.



(3) Voir plus loin. p. n8.



ii) Au Sénat espagnol, M. Arbazziiga. qui avait été ministre dans

le cabinet Silvela, déclara, le 23 mars i90i, qu'aucun traité de cette

nature n'avait élé conclu en 1902 entre l'Espagne et la France {Bal-

lelin, avril 190i. pp. H7 et s.)



(5) A la (Chambre des communes, en réponse à une question de

M. (iibson Bowles, M. Bal four affirma n*avoir aucune raison de

croiro à l'existence de cet arrangement (Bulletin, mai 1904, p. 455).



(6) Bulletin, juin 4904, p. 214.



(7) '", Comment se fera le partage du Maroc, Le Correspondant,

25 décembre 1903. pp 4102 et s.



(8) Art. 4.







LA POUTIQUE DK8 AQCeRDS INTKRNÀTIOKAUX 177



ligne partant de l'embouchure de la Moulouya pour suivre

le cours de cette rivière jusqu'à son intersection avec le 33"

de latitude nord, ce parallèle, jusqu'à l'endroit où il coupe

le 8** de longitude ouest, le 8** jusqu'à son intersection avec

rOued-Roum-el-Rebia, et cette rivière jusqu'à l'Atlan-

tique (1). Autrement dit, la France recevait le royaume de

Merrakech, l Espagne celui de Fez. Les deux puissances,

« admettant les droits de contrôle de l'Europe et particu-

lièrement de la puissance qui occupe Gibraltar, s'enga-

gent à respectQr, à assurer et éventuellement à défendre

la neutralité des provinces de Tanger et de Tétouan ainsi

que de tout le promontoire, depuis le cap Spartel au Nord

jusqu'à une ligne à fixer, reliant directement El-Peiion-de-

Velez jusqu'àEl-AraïchauSud »(2). En outre,dans l'article 7

du protocole, l'Espagne s'engageait à satisfaire aux clauses

restrictives suivantes : u a) En considération des intérêts

commerciaux considérables des sujets de S. M. l'Empe-

reur allemand, et sous réserve d'un acte de désintéresse-

ment formellement stipulé du Gouvernement allemand,

le Gouvernement de S. M. le Roi d'Espagne s'engage à

céder à bail, pour un délai à déterminer, un port à l'Em-

pire allemand sur la côte atlantique. Une entente ulté-

rieure entre les cabinets de Madrid et de Berlin fixera ce

point qui pourra être Casablanca ou Rabat. 6) Le Gou-

vernement espagnol s'engage à ouvrir au commerce de

toutes les nations et sur la base de l'égalité commerciale,

la portion territoriale à lui réservée (3). c) Un chemin de

fer franco-espagnol pourra être construit, par emprunts



(1) Arl.6el8.



(2) Art. 2.



(3) La France, dans Fart. 9^ prenait le même engagement pour

PEmpire de Merrakech.



G. - it







178 QUATHIÈME PARTrE. — CHAPITRE IV



faits en parts égales sur les marchés financiers de Paris et

de Madrid, de façon à relier une des lignes algériennes

au port de Mazagan par Fez. » Enfin, il était stipulé que

le protocole resterait secret u jusqu'au jour où par un

commun accord des deux Gouvernements il sera porté à

la connaissance et soumis à la ratification des Parlements

de France et d'Espagne » (1).



Lorsque vint le moment de signer ou de ratifier la con-

vention, l'Espagne eut peur de son audace et s'effraya

d'avoir traité sans TAngletorre, Le successeur du duc d'Al-

modovar au ministère des affaires étrangères, M. Silvela,

« en étudiant les changements survenus dans la politique

européenne crut comprendre malgré les satisfactions don-

nées à l'Espagne que la France se bornait à donner son

appui diplomatique ». Préférant, dans les affaires de l'Es-

pagne, « de moindres bénéfices sans risques aux gros

gains avec aventures » (2), il ajourna la signature de l'ac-

cord. Au surplus, dans notre pays, les révélations des nou-

vellistes avaient soulevé une vive émotion. Personne ne

voulait croire à ce partage. Comment notre diplomatie

aurait-elle été assez imprévoyante pour abandonner à l'Es-

pagne Fez et le Sultan, la clef de voûte qui seule empêche

l'effondrement de tout l'édifice, le seul instrument du pro-

grès économique et politique au Maroc ? M. Hibot monta

à la tribune, moins pour interroger M. Delcassé que pour

couper court à ces rumeurs (3). Le gouvernement garda le

silence. Dans la presse, dans les couloirs, on soutint que







(i) Art. 11.



{È) Lettre de M. Silvela au duc d'Almodovar, publiée dans ïlm-

.parcial du il juin 1904. Bulletin, juin 1904, p. 214.

(3; Voir plus haut, p. 154.







LA POLITIQUE DBS ACCORDS INTERNATIONAUX 179



le projet <le traité était une pure invention et depuis lors

il n'en fut plus parlé.



Après réchec des négociations engagées avec l'Espagne,

notre diplomatie se tourna vers la Grande-Bretagne, et,

deux ans après, l'accord franco-anglais du 8 avril 1904

vint régler entre les deux pays la question marocaine. Ce-

pendant, la politique française avait trop le sentiment des

titres géographiques, politiques et économiques de l'Es-

pagne pour vouloir l'évincer de l'Afrique par une entente

conclue en dehors d'elle. Elle désirait éviter entre les deux

nations, à l'occasion du Maroc, l'éloignement que la Tu-

nisie avait produit entre la France et l'Italie. Il ne suffi-

sait pas que le récent rapprochement franco-italien eût

enlevé à la Triple-Alliance tout caractère inquiétant : il

fallait aussi empêcher que Tafifaire marocaine ne jetât

l'Espagne dans les bras de l'Empire allemand. Aussi la

déclaration franco-anglaise du 8 avril 1904, par une clause

inaccoutumée, affirmait-elle, dans l'article 8, u que les

deux gouvernements, s'inspirant de leurs sentiments sin-

cèrement amicaux pour l'Espagne, prennent en particu-

lière considération les intérêts qu'elle tient de sa position

jgéographique et de ses possessions territoriales sur la côte

marocaine de la Méditerranée et au sujet desquels le gou-

vernement français devra se concerter avec le gouverne-

ment espagnol. Communication sera faite au gouverne-

lûent de Sa Majesté Britannique de l'accord qui pourra in-

tervenir à ce sujet entre la France et l'Espagne » (1).



Pour sauvegarder l'amour-propre de l'Espagne, le

traité du 8 avril 1904 n'en entraînait pas moins la chute

de ses espérances : désormais, il n'était plus permis à la



(i) Livre Jaune, Accords concilie le 8 avril i904..., pp. 23 et 24.







180 ' QUATKIÉME PARTIE. — CHAPITHE IV



nation espagnole de s'abandonner aux rêves lointains de

la reconquête. Aussi, malgré son article 8, l'accord anglo-

français fut-il accueilli sans grande faveur (1). Bientôt

cependant le calme se fit dans la Péninsule (2), et, le

6 octobre 1904, les gouvernements de Paris et de Madrid

purent signer un traité secret, qui contient, dit-on, dix-

huit articles, dont le texte ne sera divulgué qu'après un

«délai de IS ans ^3). Seule fut rendue publique la décla-

ration suivante: « Le Gouvernement de la République

française et le Gouvernement de S. M. le Roi d'Espagne

s'étant mis d'accord pour fixer l'étendue des droits et la

garantie des intérêts qui résultent pour la France de ses

possessions algériennes et pour l'Espagne de ses posses-

sions sur les côtes du Maroc, et le Gouvernement de S. M.

le Roi d'IOspagne ayant en conséquence donné son adhé-

sion u la Déclaration franco-anglaise du 8 avril 1904, re-

lative au Maroc et à l'Egypte, dont communication lui

avait été faite par le Gouvernement de la République

française, déclarent qu'ils demeurent fermement attachés

à l'intégrité de l'Empire Marocain sous la souveraineté du

Sultan (4). »



Si TEspagne, en adhérant à la déclaration franco-

anglaise du 8 avril, a reconnu par là-même la prépondé-

rance politique de la France au Maroc, elle l'a fait à des

conditions qui demeurent ignorées. Les uns estiment

qu'il s'agit, dans le traité du 6 octobre, d'un partage de

l'Empire cliérifien, partage éventuel, différé pendant une

période de 15 ans nécessaire à l'expérience de pénétra-



(i) Bulletin, avril 1904, pp. Hl et 118; juiq 1904, p. 213.

(t) Eod., mai 1904, p 157 ; juin 1904, p. 213.

(3) Eod , octobre 190i, p. 305.

* (4) Livre Jaune, Affaires du Maroc, p. 164.







LA POLITIQUE DE PÉNÉTRATION PACIFIQUE 181



lion pacifique, dans lequel l'Espagne obtiendrait, comme

en 1902, le royaume de Fez (1). D'autres pensent qu'après

la déclaration du 8 avril et la renonciation à l'Egypte, la

France a pu gagner la ville de Fez et la vallée du Sebou(2).

Les deux opinions paraissent inconciliables avec les

principes nettement affirmés dans la déclaration, à savoir

la prééminence politique de la France, Tintégrité de

l'Empire chérifien. 11 est préférable d'admettre l'hypo-

thèse émise par M. Etienne, vice-président de la Chambre,

la personnalité la plus autorisée en matière coloniale. Le

13juinl904, parlant de l'accord à intervenir, il déclarait:

« Puisque nous prenons l'engagement de maintenir Tin-

légrité de l'Empire chérifien, il est manifeste que nous

ne saurions accorder des droits territoriaux à une puis-

sance quelconque. Mais j'ai confiance que notre gouver-

nement saura satisfaire notre voisine et amie la nation

espagnole en lui oflrant de concourir avec nous au dé-

veloppement économique du Maroc (3).» Plus tard, in-

terviewé par un rédacteur du Temps après la signature

de l'accord, il précisait en ces termes : « Tout un pro-

gramme est à établir. Il y aura des ports à creuser, des

ponts à édifier, des chemins de fer à construire. Il est

naturel que, dans la région où elle a des intérêts, l'Es-

pagne ait sa part de tout cela. Il est naturel que, dans les

conseils d'administration qui sei;ont constitués pour l'ex-



(0 Paul Leroy-Beaulieu, Economiste français, i5 octobre 1904,

P 539.



(2) René Millet, L'accord franco-espagnol et la politique de li'

Ç^idation, Revue politique et parlementaire, 10 novembre i904,

PP m et 8



(3) Discours de M. Etienne au banquel du Comité du Maroc, Bul-

^^in, juin 1904, p. 182.







182 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE IV



ploi talion de toutes ces affaires, TEspagne soit repré-

sentée... Voilà quel peut être, quel doit être, selon moi, le

sens des clauses secrètes (1) ». De son côté, à la Chambre

espagnole, le 13 décembre 1904, le président du conseil,

M. Maura affirmait : « Pour construire au Maroc des che-

mins de fer, des routes, des ports et des phares, une

somme d'un milliard de francs est nécessaire, et comme

l'Espagne seule ne peut la fournir, elle ne peut refuser de

collaborer avec la France dans ce but (2). w



S'il faut croire certains publicistes (3), un nouvel ac-

cord serait venu, le 1*' septembre 1905, à Tépoque du dif-

férend franco -allemand, assurer et fortifier,en vue de la con-

férence d'Algésiras, l'entente conclue entre les cabinets de

Paris et de Madrid. Ce traité aurait associé les deux nations

non plus seulement en vue d'une coopération écono-

mique, mais encore en vue d'une collaboration politique,

en précisant les points où chacun des deux pays serait

appelé à procéder à l'organisation indispensable de la

police.



(d) André Tardieu, op. cit. j p. 77.



(2) Bulletin, janvier 1905, p. 43.



(3) Le Temps, 26 juin 1906.







CHAPITRE V







LA POLiTiuuE L)i: im>nkti;atioiN pacifique







Pendant que se poursuivaient les négociations diplo-

niatiques qui devaient permettre à notre pays d'exercer

librement son action au Maroc, la crise s aggravait, et la

France, sous la pression des événements, devait préciser

'apolitique qu'elle allait suivre pour rétablir, dans l'Em-

pire chérifien, la sécurité et la prospérité.



Une solution, à la fois simple et claire, se présentait

naturellement à l'esprit; c'était d'appliquer au Maroc le

système pratiqué en Algérie ou en Tunisie, organiser une

expédition militaire, suivie d'une annexion ou d'un pro-

tectorat. Certains journaux d'Oran, quelques personnes

^ Alger paraissaient incliner vers cette politique, préco-

nisant l'exercice indéfini du droit de suite, dont l'usage,

"S l'espéraient bien, devait en traîner tôt ou tard un conflit

^^vert avec les troupes makhzéniennes.



Cependant, dès le début, le gouvernement et l'opinion

^^^çaise étaient tombés d'accord pour s'opposer à toute

'^tative d'intervention armée dans les alTaires maro-

^^^iies. La nation refusait de se laisser engager dans une

^^^e ininterrompue de guerres ; elle comprenait que

P^Ur conquérir ce vaste pays, accidenté, habité par 7 ou

" "ïxillions de Berbères fanatiques, d'un courage indomp-







184 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE V



table, il lui faudrait dépenser des capitaux considérables

et un nombre infini de vies humaines. La campagne

qu'entreprit M. Jaurès dans la Petite République pour

combattre les projets d'une grande expédition militaire (1)

était, semble-t-il, inutile. Jamais la métropole ne se laissa

séduire. Dès le 6 avril 1903, M. Révoil télégraphiait de

Paris les instructions suivantes au général commandant

le 19* corps d'armée : « Il ne faut à aucun prix paraître

engager une question marocaine par le sud-ouest (2). »

Plus tard, lorsque les actes d'agression des pillards

marocains rendirent nécessaire le bombardement du

qçar de Zenaga, M. Delcassé s'empressa de marquer au

Sultan et aux ambassadeurs étrangers u le caractère

purement défensif » de l'expédition projetée (3). Enfin,

au mois de juillet 1904, en pleine affaire Perdicaris-Var-

ley, alors que la plupart des consuls étrangers, y com-

pris celui d'Allemagne, demandaient à M. Saint-René

Taillandier si la France n'allait pas « prendre des dispo-

sitions pour le rétablissement de la sécurité », M. Del-

cassé, en envoyant le Kléber et le Ga/ilée dewaini Tanger,

affirma à nouveau que « rien n'était plus loin de notre

pensée, de notre politique et de nos intérêts que de recher-

cher l'occasion d'un coup de force » (4).



La politique marocaine de la France fut nettement

définie dans le débat parlementaire qui s'ouvrit les 19,

20 et 23 novembre 1903, lors de la discussion du budget

des affaires étrangères. Aucun orateur n'essaya de soute-



(1) Robert de Gaix, La France et le Maroc. Bulletin, octobre i903,

p. 302.



(2) Livre Jaune, A ficaires du Maroc, p. 66.

(3)i?orf., pp. 76, 80 et 81.



(i) £od,,pp, 157, 158 et 160.







LA POLITIQUE DE PÉNÉTRATION PACIFIQUE 185'



nir à la tribune de la Chambre que rétablissement de

notre prépondérance au Maroc fût chose inutile et négli-

geable. « Oui, s'écria M. Jaurès, il est à désirer dans Tin-

térêt même du Maroc comme dans Tintérêt de la France

que l'action économique et morale de notre pays s'y

prolonge et s'y établisse (1). » D'autre part, il ne se

trouva personne pour préconiser une intervention

armée. M. Delcassé déclara : notre action, je me hâte

de la caractériser d'un mot, en disant qu'elle doit être

avant tout essentiellement pacifique (2). )> La discussion

porta simplement sur la meilleure méthode à employer

pour parvenir à exercer d'une façon effective la prépon-

dérance d'influence que nous revendiquions. M. Jaurès

soumit à la Chambre le projet de résolution suivant :

tt La Chambre invite le Gouvernement à inscrire dans le

prochain budget des crédits au budget des affaires étran-

gères et des crédits de subvention au budget algérien

pour développer pacifiquement chez les tribus musul-

manes qui avoisinent l'Algérie, et d'accord avec ces tribus

et avec les autorités dont elles relèvent, des œuvres de

civilisation : caisses de réserve contre la famine et dis-

tribution de grains, écoles, infirmeries, soins médicaux,

marchés, voies de communication (3). » M. Eugène

Etienne, tout en estimant que la méthode préconisée par

M. Jaurès ne devait soulever aucune protestation,

demanda que l'on ne négligeât pas de propos délibéré



(1) Journal officieL séance du :iO novembre 1903. p. 2814.



(2) Eod.. séance du 23 novembre 1903, p. 2832.



(3) Eod,, Séance du 23 novembre 1903, p. 2839. Le projet de réso-

lution présenté par M. Jaurès fut renvoyé à la Commission des af-

faires extérieures et ûnal< ment adoplé par la Chambre dans la séaace

du 26 novembre 1904.







186 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE V



Tau ton té du Makhzen (1). Le ministre des affaires étran-

gères fit la déclaration suivante : a Gomme on ne fait

pas de politique avec le néant, il saute aux yeux que cette

politique pacifique ne peut se faire qu'avec le gouverne-

ment marocain. « Mais, me dit-on, son autorité est dis-

cutée. » La vérité me semble bien être celle-ci : le Sultan

actuel, comme ses prédécesseurs, est assez fort pour résis-

ter à la révolte ; il ne Test pas assez pour en venir à

bout. Mais, tel qu'il est, le gouvernement marocain est

encore la seule autorité qui subsiste, la seule avec laquelle,

par conséquent, on puisse pacifiquement porter remède

à des maux trop manifestes.



Ce remède il est dans l'amélioration progressive, par

étapes, des conditions économiques du pays, dans un

effort mesuré et constant vers le bien-être des popula-

tions, qui, vivant mieux et ne se trouvant blessées ni

dans leurs mœurs, ni dans leurs coutumes, ni dans leur

religion n'auraient plus ni raison ni prétexte de troubler

l'ordre et la tranquillité (2). »



Ainsi la France, entraînée dans un grand courant de

concorde, épurait ses procédés, supprimait tout ce qui

pouvait rappeler la force et la violence ; conquérante à

Alger, protectrice à Tunis, elle n'aspirait plus qu'à deve-

nir l'amie et la collaboratrice du Sultan dans une œuvre

de progrès économique et social (3).



(1) Journal officiel, siianre du 'i'^ novembre 1903, p. 4837.



(2) Eod., séance du 'i:\ novembre i903, p. 2832.



(3) Sur la [)olilique rie pènélralion pacifique, on peut consulter:

Lucien Hubert, Politique africaine, Paris, 1904, pp. 33 et s. — Kd-

nàond Doutté, La rt^forme franco-musulmane du Maroc. Bulletin,

novembre 1903, pp. 356-362. — Camille Sabalier, La pénétration

pacifique et le Maroc. Reoue politique et parlementaire, janvier

4904, pp. 27 et s.







LA POLITIQUE DE PÉNÉTRATION PACIFIQUE 187



Point n'était besoin, pour appliquer une telle politique,

d'attendre le résultat des négociations engagées avec

l'Angleterre et FEspagne. D'ailleurs les événements pres-

saient d'agir : les révoltés étaient aux portes de Fez,

le Trésor chérifien était vide, le Sultan risquait à tout ins-

tant d'être submergé. Nous avons vu comment, à la fron-

tière, les autorités militaires algériennes prêtèrent au

qaïd d'Oudjda un concours efficace; l'artillerie du lieute-

nant Mougin, de la section militaire française, sauva par

deux fois la ville des attaques du Rogui (11 avril etl^'juil-

let 1905) (1). A l'intérieur, l'intervention opportune du

sous- lieutenant Ben Sedira, de notre mission militaire,

arrêta, au cours de deux combats consécutifs, la déroute

de la mahallachériQenne qui marchait sur Taza sous le

commandement du ministre de la guerre, El Menebhi

(11 et 30 juin 1903) (2).



Le 18 mai 1904, un des principaux notables de la co-

lonie étrangère de Tanger, M. Perdicaris, de nationalité

américaine, et son beau-Qls,M. Varley, sujet britannique,

furent enlevés par le brigand Raissouli dans leur maison

de campagne, située à trois quarts d'heure de la ville (3).

Le ministre d'Angleterre à Tanger et l'ambassadeur amé-

ricain à Paris ayant réclamé nos bons offices (4), nous

fîmes appel, « à raison de l'amitié que nous portons au

gouvernement chériQen », à l'entremise de nos protégés

les chérifs d'Ouazzan, nous ménageâmes l'acquiescement

du Makhzen aux demandes de Raissouli et, le 24 juin, les



(4) Livre Jaune^ op, cit., pp. 210 et 248.

{l)Eod., pp. 96 et il2.

(3)^0(/., p. 135.

(4) Eod., p. 137.







188 QUATRIÈME PARTIE — CHAPITRE V



deux prisonniers purent revenir à Tanger sous la sauve-

garde des chérifs Mouiay-Ali et Moulay-Ahmed. Ainsi,

grâce à nos soins, toute complication diplomatique était

évitée (1). Pour empêcher le retour de pareils actes de

brigandage, que le succès de Raissouli devait encoura-

ger (2), notre ministre obtint qu'un officier français du

grade de capitaine, assisté de trois sous-officiers algé-

riens, serait chargé de présider à la réorganisation de la

garnison de Tanger, où le lieutenant Ben Sedira était

déjà occupé à former une section d'artillerie (3).



Au début de 1904, le Trésor chérifien était sans res-

sources ; pour solder les échéances du l*' janvier, le

Makhzen avait dû contracter auprès d'une maison de

Tanger un prêt gagé par ses dernières livraisons de

monnaie d'argent, acceptées pour la valeur du métal ar-

gent qu'elles contenaient. Il était devenu impossible de

recouvrer tout impôt intérieur, et par ailleurs, la dépré-

ciation de la monnaie d'argent privait le Sultan de l'ex-

pédient d'une nouvelle émission : le change de la mon-



(1) Livre Jaune^ op. cit., p. 154



(2) Le Makhzen «lut accepter les «'ondilions suivantes :

4o Révocation et remplacement du pacha de Tanger:

2o Versement dune rançon de 3dO.(XK) pesetas ;



3o Ketrait de la niahalia de Tanger;



4o Mise en liberté de certains prisonniers détenus à Tanger;



5^^ Nomination de Raissouli comme gouverneur des villages dont il

a demandé l'autonomie ;



6o Promesse de relâcher, aussitôt après la libération de MM. Perdi-

caris et Varlev, les rebelles qui ont été emprisonnés à la suite de

l'attaque de Tétouan ;



7» Promesse d'emprisonner, sous les mêmes conditions préalables,

les gens dont Raissouli demande Tarrestation.



(3) Livre Jaune, op. cit,, p. 460.







LA POLITIQUE DE PÉNÉTRATION PACIFIQUK 189



naie espagnole avec la monnaie hassanienne variait entre

20 et 30; comme, d'autre part, le change de la monnaie

espagnole était à 33 environ, la monnaie marocaine était

au change de 60 ou 63 sur Tor. Le Makhzen n'avait

d'autre ressource que de recourir à un nouvel emprunt.



Aussi, à la fin de janvier, Bennis, collaborateur de Si

Mohammed Torrès, reçut du ministre des finances Tordr©

d'entrer en pourparlers avec le représentant de la Banque

de Paris et des Pays-Bas. En même temps, une lettre,

émanée du Sultan lui-même contrairement à l'usage,

venait réclamer dans cette affaire les soins et l'intermé-

diaire de M. Saint-René Taillandier, a en raison de l'ap-

pui et de la sollicitude que vous apportez dans tout ce

qui intéresse nos affaires, en en aplanissant les difficultés,

et cela grâce à votre bonne inteivention, établie sur les

principes de l'amitié et les liens de l'intimité (1). » Après

quatre mois de négociations, un firman du Chérif ordon-

nait, le V' juin 1904, à ses deux serviteurs dévoués, Ben.-

Sliman et Ben- Abd-el-Kerim Ettazi de conclure, « pour le

compte du Trésor chérifien (que Dieu le rende abon-

dant I) (2) », un emprunt de 62.500.000 francs, portant

intérêt à 5 p. 0/0, pris à 80 p. 0/0, amortissable en 36

années (3). L'emprunt est « garanti spécialement et irré-

vocablement par préférence et priorité à tous autres

emprunts par la totalité du produit des droits de douane,

tant à l'entrée qu'à la sortie de tous les ports de l'Empire

existant ou à créer (4). » Un prélèvement de 60 p. 0/0 est

opéré directement sur .les recettes, jusqu'à concurrence



(il Livre Jaune, od. cit., p. 4i9.



(2) Eod., p. 442.



(3) Eod., pp. 143 et s ; art. {«'/ 3 et 4.



(4) Art. a.







190 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE V



des semestrialités d'intérêt, de la prime d*amortissement

et des frais de perception (1). Dans ce but, en vertu de

Tart. 12, les banques françaises ont désigné un repré-

sentant, en qualité de délégué des porteurs de titres (2),

et des agents ont été installés par les soins de ce délégué

dans chaque port de TEmpire pour percevoir journelle-

ment les 60 p. 0/0 et exercer un contrôle sur la ges-

tion des oumanas, chargés d'appliquer les tarifs doua-

niers (2). Une partie du nouvel emprunt est aCTectée à

k'embourser les trois emprunts, français, anglais et espa-

gnols, s'élevant en principal à 22.500.000 francs et à

constituer entre les mains de la Banque de Paris et des

Pays-Bas une réserve de 2.000.000 destinée à assurer

Texactilude du payement des semestrialités (3). Enfin

l'art. 33 stipule un droit de préférence en faveur du con-

sortium français : « Si le Gouvernement Impérial du

Maroc désire contracter un emprunt, ou acheter ou

vendre des titres, il en fera part aux banques contrac-

tantes ainsi qu'à d'autres et à conditions et prix égaux,

la préférence sera accordée aux banques contractantes.

S'il désire frapper des monnaies à l'étranger, en dehors

de son Empire, il en fera part aux banques contractantes

comme à d'autres, et à conditions et prix égaux la pré-

férence sera accordée aux banques contractantes. Cepen-

dant, les contrats conclus pour la frappe de la monnaie,

et actuellement en cours, continueront leur effet jusqu'à

leur expiration. De même, si le Gouvernement désirait

faire des achats ou des ventes d'or et d'argent, il en fera



(1) Art. 17.



(2) Livre Jaune^ op. rtV., p. 159.



(3) Arl. 32.







LA/POLITIWE WC PÉNÉTRATION PACIFIQUE J91



aussi part aux banques contractantes et à d'autres pour

connaître leurs prix et conditions, et le Gouvernement

•Impérial du Maroc décidera comme il lui conviendra. »

Lorsque le contrat fut signé, le ministre des finances,

Si Àbdesselam Tazi remercia M. Saint-René Taillandier

du concours qu'il lui avait prêté en aplanissant les diffi-

cultés des négociations : u Comme Taffaire est terminée

dans les meilleures conditions, Dieu soit loué I grâce à

votre bienveillance qui est le résultat d'une amitié sin-

cère et grande, nous prions Votre Excellence de nous

continuer son concours et sa bienveillance à ce sujet,

dans le présent comme dans l'avenir, afin que les clauses

du contrat soient strictement exécutées dans tous les

ports de l'Empire et afin d'éviter toute irrégularité dans

les détails (1). »



Deux mois environ après la signature du traité franco-

espagnol, notre ministre des affaires étrangères estimant

qu'à la suite de ses accords avec lltalie, l'Angleterre et

l'Espagne, la France était désormais en situation de con-

seiller au Makhzen l'adoption d'un programme de relè-

vement militaire, économique et financier, décida d'en-

voyer M. Saint-René Taillandier eu ambassade à Fez.

Dans les instructions qu'il adressait le 14 novembre 1904

au ministre de France (2), M. Delcassé posait en prin-

cipe « qu'une des conditions essentielles du succès de

cette politique toute pacifique doit être une étroite uniodn

entre les deux Gouvernements, union basée sur la con-

fiance d'un côté, et, de l'autre, faite d'esprit de suite, de

loyauté et de ménagements, sans excepter cependant la



(1) Livre Jaune, op, cit,, p, 163.

...(2) -^od., pp. 178 et 8,







192 QUATRIÈME PARnS. — CHAPITRE V



fermeté qui pourra être parfois nécessaire ». Il résumait

ainsi les différentes questions à résoudre :



« .... Le premier progrès à réaliser est de rétablir

Tordre dans l'Empire. Le but principal de vos efforts doit

donc être de faire sentir au Makhzen Timporlance qu'il

-y a à assurer sans retard la sécurité des biens et des per-

sonnes et à mettre fin. à un état d'anarchie de nature à

entraver le développement de la richesse publique, aussi

bien qu'à tarir les ressources du Trésor chérifien. L'ex-

périence de CCS dernières années a prouvé que le Makhzen

était incapable d'obtenir ces résultats par ses propres

forces. Nous sommes tout disposés à lui donner l'appui

dont il a besoin et dont il a, sur plusieurs points déjà, pu

apprécier le caractère bienfaisant. Il ne s'agirait plus que

d'élargir la base des arrangements particuliers précédem-

ment intervenus pour réorganiser ses forces de police et

d'étendre à d'autres parties du territoire chérifien le sys-

tème dont ces accords se sont inspirés. Il importe tout

d'abord d'assurer la tranquillité là surtout où, comme à

Tanger, la population indigène se trouve immédiatement

en contact avec l'élément européen et de prévenir ainsi

des incidents de nature à entraîner des complications

d'ordre international. C'est donc à la périphérie que nous

devrons, dans la plupart des cas, inaugurer au Maroc la

constitution, sous la direction et le contrôle de nos offi-

ciers, de forces de police chérifien nés destinées à rassurer

les résidents étrangers....



Par votre télégramme du 27 août dernier, vous m'avez

fait savoir que le Sultan lui-même avait émis le vœu que

le rétablissement de l'ordre dans la région frontière de

l'Algérie fût mis au premier rang des affaires que vous

auriez à traiter avec lui au cours de votre mission à Fei...







LA POUTIQUS DE PéN^TRATlON PAGtPIQUË 193



Puisque le principe de noire collaboration nécessaire est

admis par le Makhzen et qu'elle est même désirée, vous

ne manquerez pas d'invoquer l'entente déjà établie pour

en étendre le bénéfice aux divers points de la frontière

où la présence de forces régulières est manifestement

désirable... L'état d'anarchie qui se perpétue dans les

territoires marocains voisins de l'Oranie risque, par sa

persistance même, d'empêcher complètement la mise à

exécution des accords de 1901 et 1902 qui, sur ce point,

sont jusqu'ici demeurés à peu près lettre morte... 11 est

de toute nécessité que vous poursuiviez auprès du Makhzen

l'exécution d'arrangements solennellement conclus, et

suivis de promesses réitérées...



Dès à présent, la création d'une banque d'Etat, dont le

principe a été discuté au cours des négociations engagées

à Fez par le représentant des banques, serait en mesure

de rendre de très appréciables services au Makhzen. Une

institution de cette nature pourrait être chargée du ser-

vice de trésorerie du Gouvernement chérifien. Cette

banque d'Etat contribuerait également, dans toute la me-

sure possible, à mettre en œuvre les moyens financiers

de nature à remédier à la dépréciation actuelle de la

monnaie marocaine et à modifier les cours désastreux du

change qui en résultent... Dans une lettre qui vous a été

adressée, le 5 juin 1904, par le Cheikh Tazi, le Ministre

chérifien admettait que cette demande pût lui être pré-

sentée, par votre entremise, après la conclusion de l'em-

prunt, et étudiée par le Makhzen...



La construction d'une route carrossable..., l'établisse-

ment d'une ligne télégraphique entre Mamia et Oudjda

méritent d'être sérieusement appuyées auprès du Makhzen.



Tel était le programme de réformes, raijsonnable et



G.- 13







194 QUATRIÈMK PARTIE. — CHAPITRE V



iirgent, que M. Saint René Taillandier était chargé de

présenter à Fez. En France, la plupart des partisans de

la pénétration pacifique estimaient que la nécessité de

ces mesures s'imposant d'elle-même à l'esprit du Makh-

zen, il serait aisé de les faire accepter Mieux renseigné,

notre ministre à Tanger n'était pas sans inquiétude sur

le résultat de ses démarches. « La versatilité du Makhzen,

écrivait-il dès le 12 décembre 1904, les excitations dont il

est l'objet, et les obstacles que des abus invétérés op-

posent à tout progrès, nous obligent à envisager comme

possible et même probable le cas où nos conseils seraient

impuissants à faire accepter au Sultan le minimum de

réformes que réclame l'état présent du Maroc » ! 1 /.Jamais,

en effet, quel que soit leur caractère d'urgence, le gouver-

nement chérifien n'acceptera, semble-t-il, l'introduction

de réformes préconisées par une puissance européenne si,

derrière les paroles qui persuadent, il ne sent une vo-

lonté prête à agir. Or, en France, on avait beaucoup trop

insisté sur le caractère irrémédiablement pacifique de

notre pénétration ; comme l'écrivait ironiquement

M. Harris, le correspondant du Times à Tanger, u en fait

le Makhzen était devenu un croyant presque aussi ferme

en la pénétration pacifique que les hommes politiques

français professaient l'être eux-mêmes » (2).



Un incident assez grave vint subitement révéler le

nouvel état d'esprit du Makhzen et élever des doutes sé-

rieux sur le résultat des négociations futures. Le 17 dé-

cembre 1904, Si Mohammed Torrès et Mokri transmirent

à M. Saint-René Taillandier la nouvelle inattendue que







(i) Livre /aunCy op. cit., p. 478.

(2) Bulletin. janYier 4905, p. 5.







LA POLITIQUE DE PÉNÉTRATION PACIFIQUE 195



« pour réaliser réconomie de la somme affectée à leur

solde et couper court aux préjugés qui ont cours actuel-

lement parmi les sujets », le Sultan avait décidé de con-

gédier, dans le délai d*un mois, les instructeurs étran-

gers en fonctions à la cour chérifienne (1). Par là, le

Makhzen non seulement témoignait sa répugnance à en-

treprendre de nouvelles réformes, mais encore remet-

lait en question des affaires déjà réglées, des progrès

réalisés. M. Saint-René Taillandier se montra énergique.

Le 21 décembre, il adressa à Ben-Sliman une lettre décla-

rant que le gouvernement de la République Tavait invité

à différer jusqu'à nouvel ordre Taccomplissement de sa

mission auprès de la cour chérifienne, et qu'il avait dé-

cidé en outre de rappeler notre consul, les membres de

notre mission militaire et les Français résidant à Fez (2).

Effrayé, craignant que le rappel de nos ressortissants ne

causât une vive effervescence parmi ses sujets, le Sultan

se hâta de céder. Le 26 décembre, il fit transmettre par

Ben-Sliman à notre ministre à Tanger une sorte de

désaveu des mesures projetées. « Sa Majesté Chérifienne,

y lisait-on, espère que votre heureuse intervention ap-

portera à cette situation un remède prompt et qui aura

pour objet de maintenir intactes les relations de pure ami-

tié qui unissent les deux pays, d'effacer les traces du ma-

lentendu actuel, de faire en sorte que cet incident n'ait

pas de conséquence, de hâter votre ambassade à la Cour

chérifienne où vous serez reçu avec le meilleur accueil et

toutes les marques de considération, et de maintenir

dans leurs fonctions les employés français » (3).



(i) Livre Jaune y op. cit. y p. 183.



(2) Eod.y pp. 485-186.



(3) Eod., p. 190.







I96 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE V



Cette affaire réglée à l'entière satisfaction delà France,

M. Saint-René Taillandier se décida à partir en ambas-

sade. S*élant embarqué le il janvier sur le Du Chayta.

il se rendit, par Larache, à Fez. Les négociations offi-

cielles, retardées par les fêtes de TAïd-el-Kebir, s'ou-

vrirent le 22 février, dans des conditions très excep-

tionnelles. Pour examiner les propositions du ministre

de France, le Sultan avait convoqué une assemblée

extraordinaire, comprenant, avec tous les membres du

Makhzen accompagnés chacun d'un secrétaire, quinze

délégués spéciaux, choisis parmi les notables des prin-

cipales villes de TEmpire, réduits d'ailleurs au rôle d'au-

diteurs muets il). Ces représentants des villes cons-

tituaient, à n'en pas douter, un système d'obstruction

éventuelle, le Makhzen cherchant à se retrancher der-

ri���re une autorité vaguement démocratique pour résis-

ter aux suggestions de notre diplomatie. Aussi, après

avoir entretenu l'assemblée des questions relatives à la

région frontière, après avoir exposé les maux les plus pres-

sants du Maroc et les remèdes qu'ils réclamaient (2),

M. Saint-René Taillandier déclara que, le moment étant

venu de passer à la discussion, les négociations ne pou-

vaient avoir d'autres témoins que les négociateurs eux-

mêmes : les notables délégués, qui n'avaient aucun ca-

ractère représentatif, devaient désormais être exclus des

entretiens (3).



Les pourparlers s'ouvrirent sur leprojetde réforme des

troupes de police. Le 11 avril, Ren-Sliman déclara à notre







({) Livre Jaune, op. cit., p. 199.

(%)Eod., pp. 201-202.

(3) Eod., pp. 204-205.







LA POLITIQUE DE PÉNÉTRATION PACIFIQUE 197



ministre que le Sultan consentait à la création de corps

de troupes réformées selon nos méthodes à Tanger, Rabat

et Casablanca, et proposa spontanément l'application de

cette mesure à Oudjda (1). Cependant, le 13, le sultan

Moulay Abd-el-Azîz déclara, — et notre représentant admit

en principe — que le Makhzen se réservait « de renoncer,

en telle ou telle ville, aux services de nos instructeurs,

mais à la condition qu'il y installerait une troupe ré-

formée par ses propres moyens, quant au recrutement, à

la solde et à la discipline, et offrant ainsi les garanties

nécessaires pour le maintien de Tordre et de la sécu-

rité(2i. » Le 26, après avoir demandé de modifier de façon

inacceptable pour nous la clause résolutoire précédente, le

Makhzen émit Tidéede « faire garantir par les Puissances

Texécution de l'engagement que nous prendrions de re-

tirer nos instructeurs » lorsque le gouvernement maro-

cain serait à même d'assurer Tordre sans leur concours.

M. Saint-René Taillandier répondit que « cette prétention

était inadmissible et que la signature de la France ne sau-

rait être cautionnée « (3). M. Delcassé, en approuvant ce

langage, ajouta : « Vous déclarerez catégoriquement à

Ben-Sliman qu'il ne peut pas plus y avoir de Puissances

intermédiaires entre le Gouvernement français et le Gou-

vernement marocain qu'il n'y a de pays intermédiaire

entre le Maroc et la France algérienne (4). » Les négocia-

tions relatives à la police furent interrompues.



Jusque-là l'opposition du Sultan avait été mesurée et

courtoise ; à partir de l'arrivée à Fez (13 mai 1905) du



(1) Livre Jaune, op. cit., p. 208.

(1) Eod., p. 21i.



(3) Eod., p. 215.



(4) Eod., p. 217.







198 QUATRIÂVB PARTIE. — CHAPITRE T



comte de Tattenbach, ministre d'Allemagne, la mauvaise

volonté du iVlalLhzen s'accroît et ses réponses deviennent

chaque jour plus arrogantes. Le 20 mai, le Sultan n'hésite

pas à déclarer à notre ministre que « l'instruction donnée

aux troupes d'Oudjda n'a jamais donné aucun résultat » (1).

Plus tard, les notables ayant demandé au Sultan de

n'accepter les propositions françaises qu'après s'être assuré

de l'assentiment des puissances signataires de la conven-

tion de Madrid, un ordre chériflen du 27 mai se hâte de

prescrire au représentant du Sultan à Tanger u de de-

mander aux Puissances, par l'intermédiaire de leurs Mi-

nistres, la réunion d'une Conférence à Tanger entre ces

Ministres et les délégués du Makhzen, afin de traiter sur

les propositions faites par le Makhzen en ce qui concerne

les réformes appropriées à la situation présente de l'Em-

pire . (2).



Engagée sur le terrain international, la discussion se

poursuit désormais entre Paris et Berlin. Le 10 juin, pour

ne pas compliquer les négociations entamées avec le gou-

vernement allemand, M. Rouvier, président du conseil et

ministre des affaires étrangères, télégraphie à M. Saint-

René Taillandier Tordre de « suspendre toute action par-

ticulière à Fez » (3).



(1) Livre Jaune, op. cU., p. 221.



(2) Eod., p. 224.



(3) Eod., p. 231.







CHAPITRE VI







LE DIFFEREND FKANCO-ALLEMAND







Au lendemain de 1870, lorsque fut nommé consul

d'Allemagne à Tanger M. Weber. homme affable et stu-

dieux, la politique impériale s'attacha principalement à

encourager l'activité commerciale de ses nationaux au

Maroc (1). Elle obtint du Sultan, pour l'industrie alle-

mande, la construction et l'armement du fort de Rabat (2).

Le comte de Tattenbach étant allé, en 1890, en ambas-

sade à Fez, signa avec le Makhzen un traité de commerce

important par la question de principe qu'il tranchait :

tandis que les plus récents traités, conclus par l'Angle!

terre (1856) et FEspagne (1860), laissaient au Sultan le

droit abusif de dénoncer à son gré tout ou partie de

l'accord, la convention allemande demeurait applicable

jusqu'au jour de sa revision et de la conclusion d'une

nouvelle convention (3). Plus tard, fait sans précédent



({) liuUetin,']yi\n i898, pp. d94el8.



it) Bulletin, janvier i895, p. 28 ; juin 1898, p. 196.



(3) Allemagne et Maroc, l'raiié de commerce signé à Fez le

Jf' juin 1890, Revue générale de droit international public^ i906,

pp. 207 et s. — H. de la Martinière. Le règne de Moulaï-el- Hassan,

Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1894, p. 421.







200 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE VI



dans les annales des légations, M. Schenck, partant en

mission pour Fez, emmena à son bord les commerçants

allemands. Si bien que le commerce de FAllemagne

avec le Maroc, qui n'était guère que de 200.000 francs

en 1884 d), suivit, grâce aux efforts patients et habiles

de ses représentants, une progression remarquable et

atteignit en 1900 le chiffre de 11.443.000 francs (2).

Aussi, lorsque à plusieurs reprises, des bruits circulant

dans la presse européenne annoncèrent que la diploma-

tie allemande était sur le point d'obtenir du Sultan la

cession d'un point situé sur la côte marocaine, aux

environs de l'embouchure de la Moulouya (3), personne

ne voulut y ajouter foi. Si la politique impériale mettait

tous ses efforts à développer les intérêts commerciaux

allemands au Maroc et n'hésitait pas à présenter avec

une vigueur particulière les réclamations de ses natio-



(1) Chiffre fourni par M. Caslonnet des Fosses, op. cit.. Revue de

droit international et de légixlatinn comparée, 1884, p. 508.



(2) Voici la statistique du commerce germano marocain pendant

|es années 1900 à 1905 :



Importations de rAllemagne Exportations du Maroc

Années. au Maroc en Allemagne Total (en ftancs).



1900 Fr. 3.769.000 7.674.000 11.443.000



i9(H 3.332.000 4.039.000 7 37i.OOO



^902 4.687.500 5.312,500 ^0.000.000



^903 5.060.000 5.772 500 40.832.500



i904 3.177.500 6.916.250 10.093.750



(Les résultais, en ce qui concerne les trois dernicres années, sont

extraits du Résumé officiel du commerce extérieur allemand ; les

chiffres des années 1900 et 1901 sont fournis par M.Ch. Fidel, Les in-

térêts français et les intérêts allemands au MaroCy p. 4).



(3) Bulletin^ septembre 1891, p. 17 ; janvier 1895, p. 27 ; octobre

1898, p. 350.







Lfi DIFFÉREND FRANCO-ALLEMAND 2(M



naux maltraités (1), elle paraissait peu disposée, sem-

blait-il, à courir d'autres aventures dans le nord de

l'Afrique .



Cette opinion sembla justifiée par le rJsultat des négo-

ciations diplomatiques qui s'ouvrirent, dans le courant

de l'année 1902, entre le quai d'Orsay et Berlin. Un auteur

anonyme (2) raconte qu'en réponse aux questions qui

lui furent posées, le chancelier comte de Biilow fit

remettre au marquis de Noailles, ambassadeur de France,

une note où était affirmée la nécessité pour le commerce

germanique de disposer d'une station de charbon dans

jin des ports de l'ouest marocain, à Rabat, à Casablanca

ou à Mogador. « L'Allemagne ne soulevait cette question

que dans l'hypothèse où le protectorat français serait

proclamé sur l'intégralité du Maroc, et dans l'espérance,

que, pour échapper à cette obligation, la diplomatie

française lui proposerait certaines concessions d'un autre

genre en Europe. Et l'on put comprendre immédiatement

de quoi il s'agissait.



Coïncidence pour le moins singulière, en même temps

que la France posait ainsi la question du Maroc, la Société

pangermanique, dont le président était alors le député

Hase émettait un vœu demandant le protectorat allemand

sur la côte atlantique du Maroc. Que venait faire ici cette

Société pangermanique qui, jusque-là, ne paraissait avoir

en vue que l'union de tous les groupements allemands

de l'Autriche, de la Hongrie et des Balkans sous le sceptre

des HohenzoUern ? On cherchait évidemment à lier la



(l)^u//é;^m, juillet 4895, p. 189.



(2) •" Comment se fera le partage du Maroc, d'après des indis-

crétions diplomatiques, Le Correspondant, 25 décembre 1903,

pp. 1095 et «.





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