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Le blog de:  azizsalaheddine@hotmail.com

La politique française au Maroc" 3/ 4

25 Mai 2009 , Rédigé par saladin Publié dans #Documents sur mazagan

lOS TROISliME PAKTIB. — CHAPITRE III 

ticjue discrète, de reconquérir auprès de la cour chéri-
fîenne le rôle de conseiller écouté, d' « avocat des musul-
mans » qu'avait tenu autrefois, avec tant d'habileté, leur
prédécesseur. Sir Johii Drummond-Hay.

Moulay-el-Hasèfin mourut le 6 juin 1894, dans la région
de Tadela (^Y.'ïbn successeur fut Moulay-Abd-el-Aziz, fils
du Sul4àn**èt de la belle esclave circassienne Lalla-Reqîia.
La méfnë année il venait d'obtenir, grâce à l'influence de
sa.tfière, bien qu'il n'occupât, par son âge, que le neuvième
rang dans la série des enfants mâles du défunt, le titre
de khalifa ou lieutenant, qui est une désignation formelle
pour la succession au trône (2). Lorsqu'on vit arriver au
pouvoir, dans des circonstances tragiques (3), cet auto-
crate de 13 ans, les puissances redoutèrent les plus graves
complications. Cependant les désordres qu'entraîne tou-
jours au Maroc l'avènement d'un nouveau sultan, ne pré-
sentèrent aucun signe de gravité particulière. L'activité
guerrière de Moulay-el Hassan avait habitué le pays à
obéir. Au surplus, dès bon avènement, Moulay-Abd-el-
Aziz s'était vu soumettre à la tutelle impérieuse de
l'homme qui l'avait porte? sur le trône, le grand cham-
bellan du Sultan défunt, Ténergique Si-Ahmed- Ben-
Moussa. Aussi longtemps que vécut Si-Ahmed, on peut
croire, en voyant le Makhzen s'obstiner dans sa politique
rétrograde et hostile aux étrangers, que le Maroc n'avait
point changé de maître.

Aussi serait-il fastidieux de vouloir donner le détail

(4) Bulletin, juillet 4894, p. 400.

(2) •" Le Sultan du MaroCy Revue de Paris, 15 février 4903,
p. 448. On attribue généralement cet article au docteur Linarès,
médecin du Sultan.

(3) Walter B. Harris, Tafilet, London, 4895, p. 2.



LA POLITIQUE FRANÇAISE A FEZ DE i88i A i900 103

des négociations qui s'engagèrent à Fez, de 1895 à 1900
— réparations exigées à Toccasion du pillage d'un voilier
par des tribus riflfaines (1), du meurtre d'un résident
européen (2), demandes concernant l'administration et la
police de la ville de Tanger (3), envoi à Paris d'une am-
bassade extraordinaire marocaine (4), etc., etc. Outre
qu'en Tabsence de tout document officiel elles demeurent
assez mal connues, on verrait, dans cette énumération,
les mêmes tentatives se renouveler chaque année, la
même force d'inertie leur être opposée, et, finalement, le
même insuccès partiel les couronner. Cependant, si les
détails de cette politique paraissent dénués d'intérêt,
l'impression d'ensemble que l'on en retire, le tableau que
Ton se fait des moyens d'action des puissances et des
procédés d'opposition du Makhzen est tout à fait curieux
et digne de fixer l'attention.

Alors que les représentants des puissances au Maroc
habitent Tanger, le Sultan réside ordinairement à Fez,
séparé de Tanger par une distance que les courriers les
plus rapides ne mettent guère moins de dix jours à fran-
chir. Sans doute les légations communiquent avec le
Makhzen par l'intermédiaire d'une sorte de ministre des
affaires étrangères, le vizir el-ouassitha, qui habite Tan-
ger ; mais, dans la réalité, les questions importantes
n'ont de chances d'être résolues que si elles sont négo-
ciées directement avec le Sultan ou son grand vizir. La

(i) Bulletin, octobre i897, p. 351. — Bernard d'Attanoux (J.), Les
pirates du Rif, Questions diplomatiques et coloniales, i«' dé-
cembre 1897, p. 545.

(2) Bulletin, janvier 4897, p. 24.

(3) Eod,, avril 1898, p. 140; avril 1900, p. 141.

(4) Eod., juin 1897, p. 187 ; juillet 1897, p. 229.



104 TROttlillC PAMTlt. — CflAFmK m

France, dès 1895 < i). pois saccessiTement les aotrespuis^
sances >2;, ont bien installé on consulat à Fez; mais les
consuls y servent surtout d'agents de renseignements et
ne traitent guère que les affaires courantes. Pour les
questions importantes, le consul général de Tanger doit
aller lui-même les négocier à Fez. Traditionnellement, les
puissances profitent, pour présenter leurs réclamations» da
voyage que doit faire tout nouveau représentant pour
présenter ses lettres de créances au Sultan du Maroc. U
semble même, si cette occasion ne s*offre pas, qu'aa
besoin on la fasse naltre.Durant toute cette période les mi-
nistres étrangers se succèdent fort rapidement à Tanger.

Aux demandes des puissances le Makhzen fait une ré-
ponse qui ne varie guère : il ne refuse ni n'accepte, il
demande seulement le temps de réfléchir. Un proverbe
arabe dit: a La persévérance use même le marbre ». Les
diplomates marocains, par leurs lenteurs et leurs tergi-
versations espèrent bien lasser la patience de leur adver-
saire. Voici comment un consul de France a résumé cette
tactique : u A toutes les demandes des représentants, ré-
pondre par des promesses, retarder le plus possible
l'exécution de ces promesses, gagner du temps, susciter
des diflicultés de toute nature aux réclamants, faire en
sorte que, fatigues de réclamer, ils en arrivent à se dé-
sister. En cas de menaces, faire quelques concessions,
mais le moins possible; si, enfin, le canon s'en mêle,
céder, mais au dernier moment seulement » (3).

Dans sa résistance, le Makhzen a l'appui des autres



(1) Bulletin, septembre 1895, p. 283.

(2) £od., octobre 1895, p. 305 ; mai 1902, p. 189.

(3) Frisch, op. cit.^ p. 251.



LA POLITIQUE FRANÇAISE A FEZ DE 4884 A 1900 105

puissances. Le Maroc est à ce moment, de tous les pays
du monde, un de ceux où les compétitions et les intri-
gues diplomatiques sont les plus nombreuses et les plus
ardentes. Sitôt que Ton apprend le départ pour Fez d'une
mission étrangère, l'opinion européenne s'émeut ; dans
la presse circulent des bruits alarmants ; les légations de
tous les pays essayent de pénétrer le but des négocia-
tions que leur collègue, en grand secret, s'apprête à
mener à Fez. Le plus souvent d'ailleurs le Makhzen n'hé-
site pas à leur faire part des affaires en cours : il est tel-
lement sûr de rencontrer chez les autres puissances secours
et assistance contre les prétentions de l'une d'elles !
Parfois même, fort de cet appui, il s'enhardit jusqu'à op-
poser un refus formel aux réclamations qu'on lui pré-
sente.

« C'est grâce aux jalousies de l'Europe que le Maroc,
comme la Turquie, garde son indépendance », écrivait
M. G. Valbert vers 1884 d). Jamais cette parole ne fut
aussi vraie qu'aux environs de l'an 1900.

(I) G. Valbert. o/>. ci7., Reoce des Deux-Mondes^ l'»" décembre
1H84, p. (>9i.



QUATRIÈME PARTIE



LA QUESTION DU MAROC



Un pays situé aux portes de l'Espagne, à deux jours
de Marseille, occupant une situation privilégiée, baigné
par la Méditerranée et TOcéan, commandant le détroit de
Gibraltar, favorisé par la nature, fécond, bien arrosé,
riche en céréales et en produits naturels, encore incom-
plètement connu, ayant conservé la forme féodale et
théocratique des sociétés du moyen âge, fermé au com
merce par Tintolérance de ses habitants ; un tel pays ne
pouvait manquer d'exciter les convoitises de l'Europe.
« Qu'on dise ce qu'on voudra, écrivait en 1884, dans la
(iazeite de Cologtw, l'explorateur Gerhardt Rolhfs, il y a
une question marocaine. On s'applique peut-être à l'é-
touffer, cela n'ira pas longtemps (1) ». 11 devint évident,
lorsque le partage de l'Afrique fut achevé, qu'il ne serait
plus permis d'éluder ce problème : à quelle puissance
allait revenir le soin de pacifier le Maroc, de civiliser ce



(1) Cité par G. Valbert^ op. cit.. Revue des Deux-Mondtê^ i«r dé'
cembre 1884, p. 683.



108 QUATRIÈME PARTIE

pays barbare, usé, inerte, incapable de progresser par
lui-même ?

Diverses circonstances vinrent hâter le moment où se
posa la question marocaine. Ce fut, en France, l'arrivée
au pouvoir d'un ministre des affaires étrangères actif,
ne craignant pas les responsabilités, conGantdans l'avenir,
M. Delcassé (juillet 1898-juin 1905) ; ce fut la présence
à Tanger d'un diplomate habile, M. Révoil ; ce fut encore
la longue et pénible guerre du Transvaal qui, en immo-
bilisant, d'octobre 1889 à juillet 1901, l'énergie et les
forces de la Grande-Bretagne, permit ��� l'Allemagne de
s'emparer des îles Samoa, à la Russie d'occuper la Ma..d-
chourie, et vint conseiller à la Fronce de profiter du
moment pour régler à son profit l'aflaire du Maroc.

Le premier indice d'une orientation nouvelle de la
politique française date de 1898. Le 7 février, en deman-
dant à la Chambre des députés la création d'un vice-
consulat à Oudjda, M. Eugène Etienne, chef du parti
colonial français, affirma que tous nos efforts devaient
tendre à « prendre au Maroc la légitime influence qui
nous est due (1). » A la fin de la même année, dans un
article publié par la Revue des questions diplomatiques
et coloniales^ il précisait sa pensée en ces termes : a Au
Maroc, le maintien du statu quo s'impose, nous ne sau-
rions y contredire, mais il ne faut plus que derrière cette
formule, si large dans la bouche de nos rivaux, s'abrite
pour nous l'unique souci d'éluder les questions les plus
sérieuses, d'écarter les intérêts les plus immédiats (2).»

(1) Journal Officiel^ Chambre des Députés, séance du 7 février
1898, p. 473.

(2) Eug. Etienne, La France et le statu quo marocain^ Revue des
Quesliouâ diplomatiques et coloniales, i«r décembre 1898, p. 385.



lA QUESTION nu MAHOC i09

On dut néanmoins, pour voir appliquer ce timide pro-
gramme, attendre jusqu'aux environs de Tan 1900. Cette
anm'e-ià, si la politique française se garda de toucher à
l'empire chérifien, elle fit occuper le Touat, la vallée de
rOued-Zousfana et de i'Oued-Saoura ; elle osa résoudre ce
problème très simple, devant lequel cependant les diffé-
rents ministres qui, de 1890 à 1898, s'étaient succédé
au quai d'Orsay avaient reculé, par peur de troubler le
statu quo marocain. En 1901, elle entreprit de pacifier
la région frontière par une collaboration effective de
l'Algérie et du Makhzen. Enfin la révolte du Rogui vint
poser définitivement, en 1902, la question du Maroc de-
vant l'Europe.




CHAPITRE PREMIER



L'OCCUPATION DU TOUAT



Au sud de la province d'Oran, à Test du méridien de
Tlemcen, par delà les dunes de l'Erg, s'égrènent, à la
façon d'un archipel au milieu de la mer saharienne, la
série d'oasis que l'on désigne sous le nom de Touat,
de Gourara et de Tidikelt. Le seul produit véritable
de cette contrée, où l'on cite des sécheresses de vingt
années, est la datte; l'orge et le froment, semés à l'ombre
des palmeraies, n'y donnent que des récoltes médiocres.
Les 60.000 habitants sédentaires qui peuplent les oasis se
nourrissent presque exclusivement de dattes et mènent
une vie misérable. Si bien que par la pauvreté des cul-
tures, l'aridité de son sol, le Touat, qui était une dépen-
dance géographique de l'Algérie, en est devenu une
dépendance économique. Chaque année, d'El-Abiod-Sidi-
Gheick, de Brézina, de Moghrar, partent des caravanes
qui vont échanger, contre les dattes du Touat, les céréales
et la laine dont ne peuvent se passer les gens des oasis ;
chaque année émigrent en Algérie de nombreux habi-
tants, attirés vers un pays plus riche, où la vie est plus
facile. « Géographiquement, écrivait, en 1869, Gerhardt
Rohlfs, le Touat se trouve en dehors du Maroc. La posi-



L^OCCUPATION DU TOUAT 111

tion qu'il occupe en fait une annexe de l'Algérie » (1).

A maintes reprises les sultans du Maroc ont essayé
d'imposer leur domination sur cette contrée. En 1588
notamment, Abou-el-Abbas-Ahmed-el-Mansour, le chérif
saadien qui entreprit la conquête du Soudan, s*empara
du Touat ; il n'obtint des habitants qu'une soumission
passagère. Moulay-Ali-Chérif parvint, en 1662, à établir
son autorité sur le Gourara ; mais il vit bientôt les qçours
des oasis se révolter contre sa domination. Enfin en 1808,
pour la dernière fois, une colonne du sultan Moulay-
Soliman réussit à percevoir un léger tribut sur le pays (2).
A partir de cette époque le Maroc se désintéressa d'une
région qu'il n'avait jamais pu véritablement soumettre.
Lorsque le moment fut venu de délimiter les territoires
algériens et marocains, le plénipotentiaire du Sultan parut
ignorer l'existence des oasis : « quant au pays qui est au
sud des kessours des deux gouvernements, dit l'article 6
du traité, comme il n'y a pas d'eau, qu'il est inhabitable,
et que c'est le désert proprement dit, la délimitation en
serait superflue. )>

On se demandera, dans ces conditions, comment des rap-
ports ont pu exister, des liens être noués entre la poli-
tique de la France au Maroc et le développement de notre
colonie vers le sud, la prise de possession de l'hinterland
algérien, Toccupation d'un pays sans maître d'où par->
talent des pillards qui troublaient sans cesse nos nomades,
nos explorateurs, nos convois. Ils naquirent simplement
de nos tergiversations, de notre hésitation à agir, lorsque

\i) (ierhardt Kohlfs, Mein erster Xufenthalt in MarokkOy Brème,
4869, p. 182, cité par Pinon, op, cit., p. 219.

(2) MaûdevilJe (G.), L'Algérie méridionale et le Touat, Questions
diplomatiques et coloniales^ 1er février 1898, pp. 142 et s



ilt QUATRliMK PARTIE. -^ CflAPITRE 1

rheure fui propice. Encouragé par notre attiUide, 0t« 1 J
faut bien le dire, par les incitations de certaines puis^ —
sances européennes, la diplomatie chériflenne, avec stm^
finesse et sa ténacité ordinaires, essaya de s'ingérer dani^»
une affaire qui était purement algérienne. Elle le fit sL
adroitement que la France, un moment, risqua de voîr^
se greffer sur la question du Touat toute la question
marocaine, et le sort de quelques oasis du Sahara troubler
la politique générale de TEurope.

L'existence des oasis du Touat, du Gourara et du Tidi-
kelt ne pouvait rester longtemps ignorée, et, dès 1860,
pour réaliser les projets de pénétration économique du
maréchal Randon, deux officiers, le commandant Goio^
nieu et le lieutenant Burin, s'adjoignirent à la caravane
annuelle qui partait pour le Touat, en vue d'étudier les
moyens de développer nos relations commerciales avec
ce pays et avec le Soudan ; mais, trouvant sur leur pas*
sage les portes des qçours fermées et les habitants en
armes sur les remparts, ils préférèrent revenir sur leurs
pas plutôt que d'empêcher les Arabes de la caravane d'ef-
fectuer leurs transactions. Ce simple retour en arrière
d'une mission pacifique passa, aux yeux des Touatiya,
pour l'échec d'une expédition armée et les jeta vers le
Maroc, dans l'espoir que le Sultan viendrait à leur secours
contre la France (I). En 1873, la marche du générai de
Galliffet sur El-Golea, où les habitants du Touat, dans
l'attente de le voir pousser plus avant, vinrent lui
faire leurs protestations d'amitié, suivie d'un brusque
retour en arrière, vint souligner à nouveau notre fai-
blesse (2). Plus tard, le massacre de la mission Flattera, à

(4) Aug. Bernard elle capitaine Lacroix, op. cit., pp. 35 et s.
(2) Aug. Bernard et le capitaine Lacroix, op. eU., p. 66.



l*o€scupàtion du tooat 143

Hassi-Tadjenout, dans un guet-apens préparé par les guides
à l'instigation des gens dln-Salah (1881) ; les meurtres des
PP. Richard, Morat et Pouplard (1881); l'assassinat du
lieutenant Marcel Palat sur la provocation des gens d'In-
Salah (1889) ; la fin de Camille Douls (1889) ; tous ces
crimes restés impunis portèrent un coup décisif à notre
prestige, et firent douter, dans tout le Sahara, de la puis-
sance de nos armes (1).

Aussi, dès cette époque, une active correspondance
s'échangea entre la cour de Fez et les djemaâ des oasis.
Craignant l'arrivée prochaine des Français et le juste
châtiment des meurtres qu'ils avaient commis, les no-
tables du Gourara, du Touat et du Tidikelt envoyèrent
au Sultan, durant l'année 1886, une délégation pour lui
porter leur hommage et demander son appui. Moulay-
el-Hassan n'hésita pas à leur promettre par écrit sa pro-
tection. Cependant lorsque le chargé d'affaires de France
à Tanger, M. Féraud, questionna le Makhzen sur l'au-
thenticité de cette missive, il lui fut r���pondu que les
lettres émanant de la chancellerie marocaine et com-
muniquées aux autorités françaises étaient apocry-
phes (2).

La convention du 5 août 1890, par laquelle « le Gouver-
nement de S. M. Britannique reconnaît la zone d'influence
de la France au sud de ses possessions méditerranéennes
jusqu'à une ligne de Say, sur le Niger, à Barroua sur le
lac Tchad )) , en nous assurant la possibilité théorique de
.réunir nos colonies du nord et de l'ouest de T Afrique,



(4) Bulletin^ avril 1891, p. 3. — Aug. Bernard et le capitaine Lacroix,
op. cit., pp. 106 et 8.

(2) Pinon, op. cit. y pp. 220-224.

G. -8



114 QIATRIÊME PARTIE. — CHAPITRE I

était un nouveau motif pour occuper les oasis à rat^Bson

de l'imporlance qu elles présentent pour nos commi zaïni-

cations avec TAfrique centrale (1). De fait, on vit pre n ^ que

chaque année, à partir de 1890, des projets d'expédil ion

être préparés, des colonnes organisées, sans que jaii.. lais
arrivât Tordre de départ. Durant Tautomne de lan^^née
1890, en particulier, sur Finvitation du président du
conseil, M. dcFreycinet, le général de Miribel,chef d'éMBftat-
major de l'armée, avait préparé le plan d'une expédili^Son
contre le Touat, par Igli et TOued-Saoura ; le projet fut
ajourné et Ton se contenta de créer un poste à El-Gol _ea,
à cheval sur TOued-Mya et TOued-Seggueur, qui v^k. a à
rOued-Saoura (2). Le gouverneur général de TAlgéi-^^ie,
M. Jules Cambon, ne se lassait pas cependant d'atti Jrer
Tattention de la métropole sur les inconvénients de no «^trc
inaction : u Si nous laissons échapper le Touat, — écszzxri-
vait-il au mois d'août 1891 — qui est la plus graiiHi nde
ligne d'eau et de population se dirigeant à travers le

Sahara vers l'intérieur de l'Afrique, comme, d'autre pi^ ni,
la ligne des oasis Ghadamès-Ghat ne nous apparti^^ ent
plus, nous n'avons plus de voie de pénétration facile ::^ et
sûre dans le Sahara, et le traité conclu avec l'Angleterrel"" .an
dernier relativement à Thinterland algérien, sera deve:^s3nu
une lettre morte entre nos mains 3) «.Le 26 octobre di^^ la
même année, sur une question de M.Deloncle, le mini g==s tre
des allai res étrangères, M. Ri bot, faisait à la tribune de
la Chambre les importantes déclarations que voici : (t Si,

^1) Cf. Ang. Bernani, Fouat et Maroc, Questiofis diplomatiqUr^^^s ti
coloniales, ler juin 1900, p. 054.

(i) Aug. IJernarilel le capitaine Lacroix, op. cit., p. itt.

(3) Documents pour servir à l'étude du Nord-Ouest africain 9 ^''»
p. 64.



L*0GGUPAT10N DU TOUAT 115

dans ces derniers temps, le Maroc a cru pouvoir envoyer
des émissaires pour nouer des relations avec les oasis,
pour y faire réclamer son intervention, je puis dire à
M. Deloncle que le gouvernement français n'a pas hésité
de signifier au Maroc, de la façon la plus claire et la plus
catégorique, qu'il ne tolérerait de sa part aucun acte de
souveraineté sur ces territoires qui rentrent dans la zone
naturelle de Tinfluence française.

Messieurs, cette question n'est pas une question euro-
péenne, ni même une question marocaine ; comme Ta
dit excellemment M. Deloncle, c'est une question de police
au sud de notre Algérie » (1).

Si le gouvernement français hésitait et ne pouvait se
décidera agir, c'est que, malgré la déclaration de M. Ribot,
la question du Touat n'était plus à ses yeux une simple
« question de police au sud de notre Algérie » . « L'action
du Maroc sur notre frontière et au Touat, écrivait en
avril 1893 M. Jules Cambon, se continue avec une per-
sévérance, et j'ajoute avec une intelligence remarquable
des conditions dans lesquelles nous nous trouvons à son
égard, et il n'est pas douteux pour moi qu'elle est dirigée
par des représentants des puissances européennes » (2).
Non contentes d'assurer par leurs conseils le succès des
menées marocaines, l'Italie et l'Espagne prenaient à
témoin l'Angleterre des inquiétudes que leur causaient
ce qu'elles voulaient bien appeler nos projets d'attentat
oontre l'intégrité du Maroc. Et, sincères ou feintes, leurs
plaintes arrêtaient l'action du gouvernement français,
désireux avant tout de maintenir le statu quo marocain.



{{) Bulletin, novembre 1891, p. 5.
<)) Cité par Pinon, op. cit., p. 224.



146 OUATRIÊME PARTIE. — CHAPITRE I

Pendant que de notre côté on tergiversait, le Si
du Maroc multipliait ses entreprises au Touat. 11 si
fort long de les énumérer en détail ; nous nous cou
terons d'indiquer les plus significatives.

Dans le courant de Tannée 1891, deux bandes, comp
chacune une vingtaine de cavaliers, furent dirigées
les oasis par les gouverneurs de Figuig et du Tafl
Elles proclamèrent l'annexion du Touat au Maroc, i
sacrèrent quelques-uns de nos partisans, réquisitionné
des vivres. Peu après, arrivèrent à Timmimoun 50 c
liers de la garde noire du Sultan, avec le fequih El
chidi, et un chérif de la maison d'Ouazzan ; le fec
réunit les notables des qçours pour Tenvoi, à Fez, d
députation chargée de prononcer définitivement le n
chement du Touat au Maroc ; les cavaliers de la gî
noire pourchassèrent nos partisans ; le chérif, qui <
simplement neveu d'El Hadj-Abd-el-Djibar, chef d
branche cadette de la maison d'Ouazzan, se fit pa
pour fils du chérif véritable et mit en œuvre Tascenc
de ce titre usurpé pour détourner de nous les habit
des oasis (1).

Au début de Tannée 1892, Moulay-el-Hassan adr
au chargé d'HfTaires de France à Tanger une lettre c
le priait de lui faire connaître les griefs de la Fn
contre les habitants du Touat, s'engageant à faire
même, dans l'avenir, la police des oasis. M. Souh
suivant une ligne de conduite immuable, répondit « c
n'était autorisé à engager aucune discussion avec le (
vernement marocain au sujet du Touat, le gouvernen
français se réservant d'agir comme il conviendra c

(i) Bulletin, novembre 1891, pp. 4-5



I



l'occupation du touat 117

ces régions qui ne dépendent aucunement du Maroc » (1).
Quelques mois après, les djemaâ de la plupart des districts
envoyèrent à Fez deux grandes députations chargées
d'offrir au Sultan, en signe de fidélité, de Tor, de Tivoirc,
i.xne tête par troupeau (2). Vers le même temps, le Sultan
r&'hésita pas à envoyer un émissaire sommer en son nom
l'officier français qui commandait à Hassi-Inifcl d'avoir
a interrompre les travaux d'un bordj que Ton avait
entrepris de construire (3).

Pendant le cours de 1893, il sembla que la question
du Touat allait être définitivement résolue au profit du
JlVfaroc. Au printemps de celte année, dans le plus grand
secret, Moulay-el-Hassan quitta Fez à la tête de son armée,
^t, par le défilé de Tizi-n'Telremt, se dirigea vers le
Tofîlelt. Il allait, disait il, prier sur le tombeau de son
^^noêtre, Moulay-Ali-Cherif, fondateur de la dynastie
fi^lalienne (4). Il espérait bien, par cette pieuse démarche,
^^ï concilier l'orthodoxie musulmane des Sahariens et en
ï>5Ai-liculier des habitants des oasis. Par ailleurs, on assu-
'^^^ît de source autorisée que Moulay el-Hassan projetait
^^^ descendre jusqu'à TOuad-Guir, où de grands approvi-
^*<^rmements avaient été réunis (5).

I 1 parut, à ce moment, que l'annexion du Touat au
^^^xoc était inévitable.

l^e hasard en avait décidé autrement. Le Sultan était

< t ) Bulletin, février 1892. p. 8.

i^)£od.. mai 1892, note du capitaine Le Chateiier. p. 18; no-
^^»ribrel89i,p. 3.

13) Eod., janvier 1893, p. 7.

(.A) H. de la Martinière, op. cit.. Revue des Deux-Mondes, 15 sep-
^^mbre 1894, p. 432.

^) Bulletin^ août 4893, p. 9; octobre l893, p. 13.



V



116 Ot'ATRlÊUE PAHTIE. — CHAPITRE I

Pendant que de noire côté on tergiversait, le Sultan
du Maroc multipliait ses entreprises au Touat. U sérail
fort long de les énumérer en détail ; nous nous conten-
terons d'indiquer les plus significatives.

Dans le courant de Tannée 1891, deux bandes, comptant
chacune une vingtaine de cavaliers, furent dirig���es sur
les oasis par les gouverneurs de Figuig et du TafiL^sU.
Elles proclamèrent Tannexion du Touat au Maroc, nM> as-
sacrèrenl quelques-uns de nos partisans, réquisitionnèr""^ni
des vivres. Peu après, arrivèrent à Timmimoun 50 ca ^va-
liers de la garde noire du Sultan, avec le fequih El~l^Ka-
chidi, et un chcrif de la maison d'Ouazzan ; le feqB^niih

réunit les notables des qçours pour Tenvoi, à Fez, d'i me

députation chargée de prononcer définitivement le raiaBta-
chement du Touat au Maroc ; les cavaliers de la gai^^de
noire pourchassèrent nos partisans ; le chérif, qui ét^=3ait
simplement neveu d'El Hadj-Abd-el-Djibar, chef d'u-^^ne
branche cadette de la maison d'Ouazzan, se fit pas^^sser
pour fils du chérif véritable et mil en œuvre Tascenda^^Eint
de ce titre usurpé pour détourner de nous les habitar~~i^ils
des oasis (1).

Au début de Tannée 1892, Moulay-el-Hassan adrea^^sa
au chargé d'iiffaires de France à Tanger une lettre où il
le priait de lui faire connaître les griefs de la FranH^cc
contre les habitants du Touat, s'engageant à faire liK.ji-
memc, dans Tavenir, la police des oasis. M. Souha -^rl,
suivant une ligne de conduite immuable, répondit « qu^i^'il
n'était autorisé à engager aucune discussion avec le gc^ t»-
vernemenl marocain au sujet du Touat, le gouvernem^ «ni
français se réservant d'agir comme il conviendra da^jrms

(1) Bulletin, novembre 1891, pp. 4-5



f



L'occupation du touat 119

mêlée d'ctonnement que l'opinion française salua la
nouvelle de la prise d'in-Salah. Le 21 décembre,
IVl. Flamand, chargé d'une mission scientifique dans le
iSud-Algérien, avait été assailli, non loin d'In-Salah, par
1 .200 indigènes. L'escorte, une centaine de goumiers com-
mandés par le capitaine Pein, avait repoussé les assail-
lants, enlevé d'assaut le Qçar-el-Kebir, le plus important
cJes qçours d'in Salah; puis, sans attendre l'arrivée de ren-
forts, elle s'était emparée d'In-Rhar, qu'elle avait dû aban-
donner par la suite.

A ces nouvelles, le gouvernement français sembla

nnarquer un peu d'hésitation. Plus tard, devant lesCham-

bjres, il présenta les opérations sahariennes comme le

^•«^s^ltat non d'un plan d'ensemble, mais d'une série de

^circonstances qui les avaient rendues nécessaires les unes

^p>r*ès les autres (1). A ce moment il penchait, semble-t-il,

I>oiarune action restreinte. L'opinion, la presse, les évé-

*^ ^ nfients eux-mêmes le forcèrent bientôt à achever lœuvre

^^^^rïimencée. En mars, le lieutenant-colonel d'Eu enleva

*^ cqçar Lekhal ; le colonel Bertrand, s'avançant le long

*^^^ rOued-Zousfana, occupa Igli ; lo colonel Ménestrel,

J ^^^i ut au commandant LetuUe, marcha sur Timmimoun

^^-i'^il occupa sans combat. En août la pacification des

^-^^^^is était achevée.

CDn put s'apercevoir alors combien étaient factices les

^^xis que l'on avait voulu créer entre le Maroc et le Touat.

^-^ Makhzen eut beau protester auprès des puissances ;



^ ^ ■ ) Déclarations faites par M. Waideck- Rousseau à la séance de la
^^■ïrjniission du budget du 25 juin. — Bulletin, juillet 1900, p. 246.
'""^^ CJhambre des députés, séance du 2 juillet 19o0, Journal Officiel,
^^^^pte rendu des Chambres, pp. 1734 et s.



120 QUATRIÈME PÀBTII. — CHAPITRE I

aucun écho ne répondit nulle part à sa plainte (1). La
Westminster Gazette parla comme « d'un acte parfaite-
ment naturel et légitime d'une question qui a été Tobjet
de tant de discussions inutiles » (2). A la Chambre des
communes, le 8 juillet, le sous-secrétaire d'Etat aux af-
faires étrangères, M. Broodrick, déclara : « Aucune repré-
sentation n'a été faite par l'Angleterre relativement à
l'occupation d'Igli par les Français. Cependant l'Angle-
terre a reçu de la France, à différentes reprises, l'assu-
rance du désir du gouvernement français de maintenir le
statu quo » (3).

(4) Bulletin, octobre 1900. p. 343.

(2) Cité par Pinon, op. cit., p. 235.

(3) Bulletin, août 1900, p. 287 ; Cf. juin 1900, p. 201.



L^OCCUPATION DU TOUAT 119

mêlée d'étonnement que l'opinion française salua la
nouvelle de la prise d'In-Salah. Le 27 décembre,
M. Flamand, chargé d'une mission scientifique dans le
Sud-Algérien, avait été assailli, non loin d'In-Salah, par
1.200 indigènes. L'escorte, une centaine de goumiers com-
mandés par le capitaine Pein, avait repoussé les assail-
lants, enlevé d'assaut le Qçar-el-Kebir, le plus important
des qçours d'In Salah; puis, sans attendre Tarrivée de ren-
forts, elle s'était emparée d'ln-Rhar,qu'elle avait dû aban-
donner par la suite.

A ces nouvelles, le gouvernement français sembla
marquer un peu d'hésitation. Plus tard, devant les Cham-
bres, il présenta les opérations sahariennes comme le
fe.sultat non d'un plan d'ensemble, mais d'une série de
circonstances qui les avaient rendues nécessaires les unes
après les autres (1). A ce moment il penchait, semble-l-il,
pour une action restreinte. L'opinion, la presse, les évé-
j^ennents eux-mêmes le forcèrent bientôt à achever lœuvre
oonrinaencée. En mars, le lieutenant-colonel d'Eu enleva
le qçar Lekhal ; le colonel Bertrand, s'avançant le long
de l'Oued-Zousfana, occupa Igli ; K' colonel Ménestrel,
joint au commandant LetuUe, marcha sur Timmimoun
qu'il occupa sans combat. En août la pacification des
oasis était achevée.

On put s'apercevoir alors combien étaient factices les
liens que l'on avait voulu créer entre le Maroc et leTouat.
Le Makhzen eut beau protester auprès des puissances ;



(1) Déclarations faites par M. Waldeck-Rousseau à la séance delà
Commission du budget du 25 juin. — Bulletin, juillet 1900, p. 246.
— Chambre des députés, séance du 2 juillet 19o0, Journal Officiel,
compte rendu des Chambres, pp. 1734 et s.



122 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE II

De fait, durant tout le siècle, des troubles éclatèrent
presque sans interruption sur la frontière algéro-maro-
caine. Pour ne rappeler que les faits les plus graves, en
18o2, la tribu des Beni-Snassen vint massacrer les mois-
sonneurs arabes des environs de Lalla-Marghnia ; en
1859, les Beni-Snassen, alliés aux Angad et aux Mehaïa,
attaquèrent un détachement français de cavalerie ; les
Ouled-Sidi-Cheick révoltés trouvèrent chez les Doui-Menia,
les Beni-Guil et les Oulad-Djerir, des vivres, des points
d'appui et des partisans (1) ; le marabout Bou-Amama se
jeta en 1881 sur les chantiers d'alfa situés au sud de
Saïda et provoqua une vive panique parmi les ouvriers
espagnols ; en 1882, le capitaine de Castries, en recon-
naissance topographique avec un détachement de 300
hommes fut attaqué et mis en déroule entre Aïn-ben-
Khelil et le Chott-Tigri par 7000 indigènes, au nombre
desquels on comptait de nombreux Marocains (2) ; en
1897, des troubles ayant éclaté dans Tamalat d'Oudjda,
les partisans du qaïd, fuyant devant les Angad et les
Mehaïa révoltés, vinrent, le 9 janvier, chercher un refuge
en territoire algérien ; nos troupes durent arrêter la
poursuite des vainqueurs au douar de Djeraba, à 1500
mètres de Lalla-Marghnia (3) ; en 1899, les Mehaïa,
battus et poursuivis par les Sedjaa, passèrent une fois de

(\} Aiig. Bernard et le capitaine Lacroix op. cit. y p. 245.

(2) Kouard de (Jard, Lea tî'uilés entre la France et le Maroc^
pp. 77-78.

^3) MandeviHe (G.), Les troubles à la frontière marocaine^ Ques-
tions diplomatiques et coloniales, 15 avril i897, pp. 220 et s. —
P. C . Lett7*e d^ Algérie j Questions diplomatiques et coloniales^
i5 août 1897, pp. 81-82. — ^w/Ze^in, avril 1897, p. 138; mal 1897,
p. 182.



CHAPITRE II

LA FRONTIÉRK ALCÉRO-MAHOCAINE KT LES ACCORDS
I)K rjOI-190i



Si la convention de La Ua-Marghnia, en réglant laques-
lion de frontière, faisait disparaître un sujet de contes-
tations entre la France et le iMaroc, elle ne pouvait sup-
primer la source des difficultés plus sérieuses et plus
profondes, résultant de la présence, sur nos marches
d'Algérie, de populations guerrières, fanatiques et pil-
lardes : incursions de tribus, attaques de poste, pillages
de convois et de caravanes, assassinats et vols (1). Gui-
zot l'avait nettement pressenti, lorsque, au lendemain
de la convention de Lalla-Marghnia, il écrivait : u 11 n'y
a pas moyen d'établir avec de tels gouvernements et de
tels peuples, même après leur avoir donné les plus rudes
leçons, des relations sûres, des garanties efficaces. Il faut,
ou pousser la guerre à fond jusqu'à la conquête et l'in-
corporation complète, ou se résigner aux embarras, aux
incidents, aux luttes que doit entraîner un tel voisi-
nage » (2).

(1) Rouard de Gard, La frontière franco-marocaine et le proto-
^Mle du 20 juillet iQOi, Revue générale de droit international
j^lic, 1902, pp. 263 et s.

(2) Guixot, op. cit., VII, pp. 263 et s.



124 QUATRIÈMK PARTIE. — CHAPITRE II

que la source des désordres provenait de l'absence de
délimitation précise au sud de Teniet-el-Sassi, eurent-ils
la pensée de modifier la convention de Lalla-Marghnia.
Le général Pélissier en 1849, le général Gérez en 1879
demandèrent que la frontière fût prolongée au sud, de
manière a délimiter exactement le territoire dont ils
étaient responsables. Adoptant cette manière de voir, et
estimant « qu'il était de notre intérêt bien entendu
d'amener le Maroc à prolonger au-dessous du Teniet-
Sassi la ligne de démarcation officieuse des deux Etats, »
M. Albert Grévy, gouverneur général d'Algérie, traça, en
1881, une ligne partant du Teniet-el-Sassi et passant par
un point qui se trouve à mi-chemin entre Ichet Sfissifa :
« Toute agression venant de la région ouest, ajoutait-il,
sera repoussée par les armes, mais toute poursuite s'arrê-
tera à la limite des deux Etats (1). w Son successeur,
M. Tirman, adoptant la même ligne de démarcation,
déclara « tout ce qui est à l'ouest doit être considéré
comme marocain et laissé tranquille ».

Si l'adoption d une frontière rigide devait simplifier,
en précisant leur responsabilité, le rôle des généraux et des
gouverneurs d'Algérie, elle ne pouvait en aucune façon
assurer par elle-même la tranquillité de ces régions. La
partie comprise entre le Teniet-el-Sassi et la mer, cepen-
dant exactement délimitée, était-elle à l'abri des incursions
et des attaques des nomades ? De plus, fixer une ligne
frontière, n'était ce pas renoncer au droit de suite, qui,
seul, nous permet d'atteindre les coupables en fuite à tra-
vers le désert. Dès 1849, M. Bourée, notre représentant à

{{) Maadeville (G.), La frontière marocaine et Figuig, Questions
diplomatiques et coloniales j 15 mai 1897, pp. 325 et s.



LA FRONTIÈRE ALOÉAO-MAROGAINK ET LES ACCORDS 123

plus la frontière (1). Tous ces incidents, joints à beau-
coup d'autres, forcèrent nos troupes, pour éviter les
incursions marocaines, à exercer une surveillance inces-
sante, à fournir un service continuel de patrouilles. Il
fallut demander à nos goums des services exceptionnels
et les meilleurs cavaliers des tribus durent monter pen-
dant des mois, parfois même des années, une garde sté-
rile le long de la frontière.

On ne s'étonnera pas que de tout temps la politique
française ait pris souci de mettre fin à ces difficultés. Le
premier moyen dont elle usa, au sortir de la guerre avec
le Maroc, fut de rechercher les coupables, de les pour-
suivre jusqu'en territoire marocain, en vertu du droit de
suite que nous confère la convention de Lalla-Marghnia,
et d'infliger aux tribus rebelles un châtiment exemplaire.
Ce fut le but des expéditions dirigées, sous le second Em-
pire, par les généraux de Montauban, de Martimprey, de
Wimpfen.

Pour être relativement efficace, ce système de défense
demeurait souvent difficile à appliquer. Il n'était pas
toujours aisé de découvrir ou d'atteindre les coupables.
Surtout, ces mesures de police, malgré notre modéra-
tion et le soin que nous prenions de faire ressortir leur
véritable caractère, gardaient toujours un peu l'aspect
d'interventions armées; nos rivaux, à Fez, en profitaient
pour nous dénoncer au Makhzen comme des envahis-
seurs, rêvant la conquête du Maroc.

Aussi les gouverneurs d'Algérie, et les généraux com-
mandant les cercles de Sebdou et d'Aïn-Sefra. préoccupés
avant tout de la sécurité des pays frontière, et estimant

(1) BulUtin, mai 1899, pp. 158-159.



126 QUATRIÈME PARTIS. — CHAPITRE II

lions qui se multipliaient.il mit plus de lenteur et de mau-
vaise volonté à réparer un préjudice dont il ne pouvait,
en bonne justice, être rendu responsable. L'on put s'aper-
cevoir alors de l'inconvénient d'un système qui, d'une
part, ne remédiait en rien à la situation troublée, puisque
le plus souvent les coupables échappaient à l'autorité du
Sultan, et, d'autre part, donnait à notre représentant à
Tanger la posture d'un plaignant perpétuel, d'un quéman-
deur importun , position d'autan t plus désavantageuse pour
la France que l'Angleterre se faisait alors scrupule de ja-
mais présenter la moindre réclamation au Makhzen (1).
C'est à M. Révoil, ministre de France à Tanger
(avril 1900-juin 1901), puis gouverneur général d'Algérie
(juin 1901-avril 1903), que revient le mérite d'avoir rompu
avec ces errements et inauguré une politique qui marque
clairement le caractère nouveau des rapports de la France
et du Maroc (2). Il compritqu'il fallait en finir avec ces per-
pétuels conflits dont nos rivaux profitaient pour prendre
auprès du Sultan l'influence qui semblait réservée à la puis-
sance maîtresse d'Alger et de Tunis. 11 s'avisa que la collabo-
ration sincère des autorités françaises et marocaines sur la
frontière pouvait, mieux que toute autre mesure, assurer la
sécurité des marches algériennes. N'était-ce pas la coopé-
ration des troupes du Sultan et des armées de Louis-Phi-
lippe qui avait permis au général Lamoricière de venir à
bout d'Abd-el-Kader, l'agitateur le plus dangereux, l'en-
nemi le plus insaisissable que nous eussions jamais ren-
contré ? Le Sultan ne devait-il pas accepter avec joie le



(1) Eug.Eiienae, Bulletin, 1904, supplément, p. 217.

(2) Victor Demoatcs, L'œuvre de M. Révoil en Algérie^ Bulletin^
juin 1903, p. 292.



LA PBONTlÈBE.ALGÉRO-MAKOCAlNt: ET LES ACCORDS 125

Tanger l'avait compris : « Une ligne frontière, écrivait-il,
au delà de laquelle commence cette chose sérieuse qu'on
appelle une violation de territoire, éveille des idées dont
la gravité et la rigueur ne sont probablement jamais en-
trées dans Tesprit d'un souverain maure ni de ses minis-
tres... Si cela est vrai, avons- nous bien intérêt à établir
entre le Maroc et nous quelque chose de précis qui enga-
gerait notre respect pourla légalité et n'engagerait jamais
aussi sérieusement nos voisins ?... » Plus tard, vers 1882,
notre ministre des affaires étrangères, M. Waddington,
refusa d'ouvrir les négociations souhaitées par les gouver-
neurs Grévy et Tirman : a En règle générale, disait-il,
l'absence de limites officielles entre deux Etats est toujours
au détriment du plus faible. » « Serait-il sage, écrivait
d'autre part en 1886, le ministre de l'intérieur, de recon-
naître le droit absolu de l'empereur du Maroc sur des
territoires où son autorité n'est que nominale et sur des
tribus auprès desquelles une politique habile et persévé-
rante peut nous permettre de développer les moyens d'ac-
tion que nous créent les rapports de voisinage (1) ».

G*est alors que notre diplomatie s'avisa d'un troisième
procédé. Une tribu de la frontière, une bande de pillards
venait-elle à faire une incursion en territoire algérien, à
razzier nos indigènes, à piller nos caravanes, nous adres-
sions une plainte au Sultan, nous le rendions responsable
du dommage causé, nous réclamions une indemnité. Au
début, heureux de voir reconnaître par la France sa do-
mination sur des tribus du Blad-es-Siba, non seulement
étrangères mais hostiles à sa puissance, le Makhzen payait
de bonne grâce. Bientôt cependant, devant des réclama-
Il) Mande ville (G. )^ loc. cit.



126 QUATRIÈME PARTIS. — CHAPITRE II

lions qui se multipliaient.il mit plus de lenteur et de mau-
vaise volonté à réparer un préjudice dont il ne pouvait,
en bonne justice, être rendu responsable. L'on put s'aper-
cevoir alors de l'inconvénient d'un système qui, d'une
part, ne remédiait en rien à la situation troublée, puisque
le plus souvent les coupables échappaient à l'autorité du
Sultan, et, d'autre part, donnait à notre représentant à
Tanger la posture d'un plaignant perpétuel, d'un quéman-
deur importun , position d'autant plus désavantageuse pour
la France que l'Angleterre se faisait alors scrupule de ja-
mais présenter la moindre réclamation au Makhzen (1).
C'est à M. Révoil, ministre de France à Tanger
(avril 1900-juin 1901), puis gouverneur général d'Algérie
(juin 1901-avril 1903), que revient le mérite d'avoir rompu
avec ces errements et inauguré une politique qui marque
clairement le caractère nouveau des rapports de la France
et duMaroc(2). Il compritqu'il fallait en finir avec ces per-
pétuels conflits dont nos rivaux profitaient pour prendre
auprès du Sultan l'influence qui semblait réservée à la puis-
sance maîtressed'Algeretde Tunis. Il s'avisa que la collabo-
ration sincère des autorités françaises et marocaines sur la
frontière pouvait, mieux que toute autre mesure, assurer la
sécurité des marches algériennes. N'était-ce pas la coopé-
ration des troupes du Sultan et des armées de Louis-Phi-
lippe qui avait permis au général Lamoricière de venir à
bout d'Abd-el-Kader, l'agitateur le plus dangereux, l'en-
nemi le plus insaisissable que nous eussions jamais ren-
contré ? Le Sultan ne devait-il pas accepter avec joie le



(i) Eug.Eiieaae, Bulletin^ 1904, supplément, p. 217.
(2) Victor Démontés, L œuvre de M. Révoil en Algérie, Bulletin^
juin 1903, p. 292.



LA PRONTIÊHK ALOÉRO-MAROGAINB ET LES ACCORDS 127

concours de notre puissance, heureux de voir s'accroître
rétendue du pays soumis à son autorité, du Blad-el-
Makhzen ? Et de son côté la France ne pouvait-elle pas
espérer obtenir du Maroc, pour des services rendus gra-
tuitement et de bonne grâce, un peu de reconnaissance,
un peu plus de confiance et de cordialité ?

L'occupation du Touat et de la vallée de TOued-Zous-
fana, dénoncée comme une agression contre une terre
d*Islam, avait soulevé dans tout le Maghreb une vive agi-
tation. A partir du mois d'août 1900, Teffervescence se
manifesta par toute une série d'agressions contre nos
troupes. A Elmoungâr, oii une harka de 400 Doui-Menia
se jeta sur" une compagnie du 2"* régiment étranger (1),
à Zebaretben Chandam, à plusieurs reprises à Ezzoubia,
les tribus des oasis vinrent attaquer nos troupes. Fait plus
grave, le 30 août, des Berabers assaillirent un détache-
ment français à Sahela Mterfa (2), et, K\18 février 1901,
un millier de Marocains, venus du Tafilelt et ayant formé
leur colonne en pays marocain, attaquèrent à l'impro-
viste le poste de Timmimoun (3).

Un nouvel événement, le meurtre d'uri Français,
M. Pouzet, assassiné au cap d'Eau, sur la côte riffaine,
par le qaïddes Kebdana(6avril 1901)(4), poussa à bout la
patience du gouvernement français et le décida à profiter
de l'occasion qui s'oflrait pour liquider définitivement
les responsabilités encourues. Tandis que deux croiseurs,
le Polhuau et le du Chayla, suivant le procédé, classique
au Maroc, des démonstrations navales, venaient mouiller

(i) Bulletin, août 1900, p. 278 ; septembre 1900, p. 298.

(2) Eod., octobre 1900, p. 324.

(3) Livre Jaune, Affaires du Maroc ^ pp. 1 et 3. ^ .

(4) Livre Jaune, op. cit.^ pp. 4 et 5. o



128 QUATRIÈME PARTIE. — * CHAPITRE II

devant Mazagan,M. Révoîl envoyait à Merrakech le pre-
mier drogman de la légation, M. Fumey, présenter direc-
tement nos réclamations au Makhzen (1). Quels furent
exactement Tobjetet la nature des négociations engagées?
Le Livre faune publié sur les affaires du Maroc ne le fait
point connaître. Assez vite le Makhzen nous accorda sa-
tisfaction, et il fut décidé qu'une ambassade extraordi-
naire marocaine, qu'entre temps le Sultan avait proposé
de nous adresser, se rendrait à Paris (2).

L'ambassadeur marocain était Si-Abdelkerim-ben-
Sliman, ministre des affaires étrangères du Sultan. Un
mois ne s'était pas écoulé depuis son arrivée (22juin)
qu'intervenait, entre M. Delcassé, notre ministre des af-
faires étrangères, et lui, le protocole du 20 juillet 1901 (3).

Le protocole signé à Paris le 20 juillet 1901 a pour ca-
ractère essentiel d'appliquer aux conGns du sud-ouest
algérien les principes inscrits dans la convention de
1845, en particulier de ne pas tracer de frontière rigide(4),
et par conséquent de laisser intact au profit des deux
pays le droit de suite réciproque. « Dans le but de con-
solider les liens d'amitié existant entre eux et de déve-
lopper leurs bons rapports », en évitant le renouvelle-
ment des troubles sur la région frontière, le Makhzen
d'une part, la France de l'autre, établiront « des postes
de garde et de douane en maçonnerie ou sous une autre
forme » à l'extrémité des territoires des tribus qui font
partie de leur Empire. Le gouvernement marocain pourra

(1) / ivrejauney op. cit. y pp. 9 et s.
(±)Eod., pp, 5etll.
(3) Eod , pp. 46 et s.

(À) Eod., p. 19. — Cf. Victor Bérord, Va/jraire marocaine, Paris,
1906, p. 73.



Là frontière AJLOéRO-llAHOGAIME ET LEfi ACCORDS tSd

le» élever au delà d'une ligne partant de Teniet-essassi et
traversant les qçour d'Isch, Figuig, Sidi-Eddaher pour
^itieindre à Elmorra le confluent de TOued-Telzaza et de
l'Oued-Guir. Le gouvernement français établira ses postes
^e garde « sur la ligne voisine de Djenan-eddar, passant
^ur le versant oriental du Djebel Bechâr et suivant cette
direction jusqu'à l'Oued-Guir ». Le Maroc reconnaissait
jpar cette clause la légitimité de notre installation dans
les oasis, sur rOued-Zousfana et TOued-Saoura (1). En
C3e qui concerne les habitants du territoire compris entre
Ees lignes de postes des deux pays, les gens des tribus
des Doui-Menia et des Oulad-Djerir sont soumis à l'auto-
.rite française, sauf la faculté d'émigrer en territoire ma-
xrocain. ft Quant aux gens fixés sur le territoire susdit et
-vivant sous la tente, autres que les Doui-Mcnia et les
Oulad-Djerir, ils demeureront sous l'autorité de l'Em-
;pire marocain » (2). Enfin, pour éviter les inconvénients
^du règlement par voie diplomatique des incidents de
:lE"rontière, il fut convenu que désormais les deux gouver-
Mnemenls « ne s'imputeraient pas réciproquement la res-
>n8abilité des réclamations qui surviendraient à l'avenir
sntre les tribus des deux pays et ne se réclameraient de
fait aucune indemnité pécuniaire, cela dans le but
^d'éviter les difficultés qui sont soulevées périodiquement
^1 ce siyet entre les deux gouvernements. Chacun des deux
^gouvernements désignera annuellement deux commis-
saires, l'un pour la région du nord, et l'autre pour la ré-
gion du sud, pour discuter et régler, au mieux et sans
jvetardjes réclamations qui surviendront entre les tribus,

(4) Art. 2 et 4.
(2) Art. 5.

a -9



130 QUATRIÈME PAHTIE. — CHAPITRE II

et les autorités locales respectives leur prêteront Tappui
nécessaire pour faire rendre justice parles intéressés(l)».
Restait à appliquer le protocole de Paris, notamment à
fixer les points où pourraient être établis les postes de
garde des deux pays. Cette mission échut à une commis-
sion mixte, où le général Cauchemcz assisté du capitaine
Fariau et de M. Ronssin. consul de France, représentait
notre pays et Si-Mohammed-el-Guebbas, le Maroc. Des-
tinée en apparence à régler les conditions d*application
du protocole de 1901, elle réalisa une œuvre d'une portée
politique plus haute et plus complète et essaya de mettre
véritablement en pratique les idées préconisées par
-M. Révoil, précisées en ces termes dans une dépêche
adressée h M. Dclcassé, le 18 janvier 1902 : « Jusqu'à ce
jour, notre situation résultant de notre contiguïté territo-
riale sur la longue étendue de nos confins de l'ouest, loin
d'être pour nous un avantage, n'a été qu'une source de
difficultés et de détriments pour notre influence. Les prin-
cipes les plus divergents ont prévalu tour à tour au styet
des rapports à entretenir, sur nos frontières, entre le
Maroc et nous, mais il paraît bien que les seuls bénéfi-
ciaires de la situation qui nous est faite par ce voisinage
aient été jusqu'à ce jour, si paradoxal que cela paraisse,
le Maroc d'une part, nos rivaux de l'autre ; le Maroc,
auquel l'Algérie achète chaque année 15 à 20 millions
de produits, alors qu'elle réussit à peine à lui en vendre
un million; nos rivaux, auxquels nos incidents et nos
réclamations de frontières ont permis d'entretenir à la
.CourChérifienne des méfiances et des craintes dont notre
influence a toujours souffert.

(^) Art. 9.
.0



UA FRONTIÈRE ALGÉRa-MAROCAINE ET LES ACCORDS 131

X^^heure me parait venue, pour mettre fin à ce double
p^-^j ladîce, d'inaugurer une politique de relations cor-
jj^3i.les, de franche entente et d'appui réciproque entre le
jj^ii-oc et rAlgérie,dans toute la région de TEmpire Ché-
j^l^^n limitrophe de nos possessions. A cet égard, la
Cc>nf^ "fission franco-marocaine peut ouvrir une ère nou-
vel! 1^^^^^® ^^ politique de TAlgérie et, j'ose dire, de la
Yt'^^^^^^ vis-à-vis du Maroc. Les considérations qui pré-
cfeddit suffisent à démontrer l'avantage de cette politique
aix pointde vue de Taccroissement de notre influence et
dia maintien de nos droits ; d'autre part, il ne saurait y
avoir, à mon avis, au moment où le Makhzen se lance
assez inconsidérément dans la voie des réformes, de
meilleurs témoignages de notre exceptionnelle aptitude à
l'aider dans cette voie (1). »

Le premier soin de la commission franco-marocaine
fu.1 de régler, suivant les indications fournies par
M . Révoil, la situation de Figuig, refuge ordinaire des pil-
lards. Le 10 février 1901, Si-Mohammed-el-Guebbas, au
nom du Sultan, installa un nouveau qaïd dans l'oasis,
notifia aux habitants la nécessité d'entretenir des rela-
tioi^s pacifiques avec les Français, enjoignit à Bou-
\nia.ma, notre vieil ennemi, de quitter le pays et con-
sacra, l'accession de la voie ferrée d'Aïn-Sefra jusqu'à
Beni-Ounif. Au mois de mars, les commissaires se mirent
en route pour Bechar et Kenadsa. Conformément au pro-
tocole de Paris, le fequih signifia aux tribus des Doui-
Menia et des Oulad-Djerir qu'elles ne pouvaient demeurer
sur le territoire qu'elles occupaient qu'à condition de se

(i) Z0wre Jaune, op. cit. y p. 28. — Cf. Edmond Doutlé, Les deux
politi^meSf Bulletin, octobre 1903, p. 308.



l'/2 ^tATfc:£M£ PjàiTT.E. CBJkPfîKC U

Vrtjrn^tlr*: i r<iut/^riié fr<inç*i«- < I •- Sa tâche- accomplie, la
commi^'-iioiÈ r^rt în: ^ur Biriii-Oanif. Sans doute, sur son
\iin^hHi£*: Hk <iv<ijt re^.ueillj Je? signe» d'impatience el de
iiîtu'jfftUtnUrfiif^uX : rnai^ pa^ uo «eul coup de fusil ifaYail
^t/- tire contr#r elJe.

I>; retour à Al^er. les chefs des deux missions con-
clunfrit. le 2fi a%'nl illOi. un nouvel accord fâ qui, pour
être de*lirié « i assurer les résultats visés dans le protocole
M^né à Paris le iiO juillet 1901 *•, était cependant plus et
mieux qu'une application stricte du protocole. Sans doute
il fixait, comme il avait été prévu, les points où seraient
ttUiUW^ les fK>sles de garde et de douanes et désignait les
commissaires chargés de trancher, dans le plus bref
délai, les litiges survenus entre les habitants des deux
pays. Mais son but essentiel était d'« affermir définiti-
vement Tentenle » des deux gouvernements el « le
double et mutuel appui qu'ils se prêtent », « d*assurerla
pros|>érilé des deux pays » en rendant « plus ricbes
et plus peuplées les régions limitrophes algériennes el
marocaines (î{). »

Parla, il était le clair développement d'une idée 0^^
n'apparaissait (|u'cn germe daus le protocole, le ^t^
gramme d'une véritable collaboration politique el éccr^^o-

mi(|ue entnî la France et le Maroc. « Art. 1". ^

gouvcîrncmenl chérificn consolidera, par tous les mo^^c^^*
possibles, dans retendue de son territoire, depuis 1"^ ^^'
bouchure iU\ l'Oued-Kiss (Adjeroud) el Teniel-S£^»ssi,
ju(|irà riguig, son autorité maghzcnienne, telle qu*^ «"^

(i) Livre Jaune, op. cit., p. 34.

{t) Kod., pp. 34 cl s.

(3) Prêuiubule de Taccord.



f



LA FRONTIÈRE ALOÉRO-MAROGAINF. ET LES ACCORDS 135

menls, les Algériens n'apercevaient que ce qui était la
réalité présente : un pays à peu près indépendant, le
!^ltan incapable de maintenir Tordre sur la frontière.
Ils ne songeaient pas que celte impuissance n'était que
passagère, que même elle était avantageuse, puisqu'elle
devait nous permettre de mieux faire sentir au Makhzen
la valeur de Tappui que nous lui apportions. Us ne com-
prenaient pas que le succès de cette politique pût faci-
liter pour nous la solution de la question marocaine.
Aussi leur hostilité se manifesta-t-elle violemment lors de
l'agression que commirent, le 31 mai 1903, les habi-
tants du qçar de Zenaga contre M. Jonnart, le nouveau gou-
verneur (1). Le journal VÉc/io d'Uran salua avec joie
u l'incident libérateur » qui devait mettre fin à une « poli-
tique néfaste (2) ». M. Trouin, député d'Oran, écrivit à
M. Delcassé pour protester contre l'intervention que nous
commettions dans les affaires intérieures du Maroc en
soutenant le Sultan contre le prétendant (3).

A ce moment, d'ailleurs, les autorités algériennes ne
laissaient pas que d'encourager ces tendances. Lorsque,
après l'attentat du 31 mai, Si-Mohammed Guebbas vint
présenter au gouverneur général les regrets du gouver-
ment marocain, il ne fut pas reçu. Plus tard, après le

(i) Au cours d'une excursion, des coups de feu furent tirés de Ze-
naga contre M Jonnart et le général O'Gonnor, bien qu'un qaïd de ce
qcar fût venu assurer le gouverneur des meilleures dispositions des
habitants. L'amel de Figuig vint immédiatement présenter ses ex-
cuses à M. Jonnart, réprouvant Tagrcssion u de toutes ses forces, au
nom du gouvernement marocain, que les qçouriens avaient désho-
noré ». {Livre Jaune, op. cit., pp. 81 et s.)

(2) PinoD, op. cit., p. 274.

{3) Bulletin, août 1903, p. 261.



136 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE H

bombardement de Zenaga par nos troupes (8 juin 1903)(1),
tandis qu'à Tanger notre ministre faisait « ressortir Le
soin qu'avait pris notre Gouvernement, tout en remplis-
sant à Figuig une tâche qui eût incombé au Makhzen,de
maintenir le principe de la souveraineté chérifienne (2) »,
le général O'Gonnor adressait aux djemaâ des qçour de
Figuig les paroles suivantes : u Des gens malintentionnés
vous ont dit que la France vous punissait parce que beau-
coup d'entre vous s'étaient déclarés pour le prétendant et
contre le Sultan Abd-el-Aziz. C'est faux ; ils vous ont
ipompés.

« Jamais la France ne fait acte de parti en intervenant
chez ses voisins ; de même les Djemaâ de vos qçour con-
servent toutes leurs libertés et toute leur autorité (3) ».

Cet état d'esprit, si l'on en croit le Livre jatitte, ne se
modifia guère malgré les efforts du gouvernement de la
métropole (4). M. Jonnart écrivait le 1" octobre 1903 :
« La petite armée qui a assiégé Taghit comprenait 3000

Beraber et autres habitants du Tafilelt à mon sens la

responsabilité du gouvernement marocain est directe-
ment engagée » (5). Bien que M. Delcassé estimât avec rai-
son que l'anarchie où se débattait le Maroc ne nous per-
mettait pas de rendrele Sultan responsable des actes dont
nous avions à souffrir (6), des explications furent deman-
dées à Fez et le Makhzen se vit contraint de nous faire
cet aveu humiliant : « S'il était en son pouvoir de châ-

(1) 5wZ/e^m, juillet i903, p. 2^9.

(2) Livre Jaune, op. cit.^ p. 90.

(3) Bulletin, juiliel 1903, p. 220.

(4) Livre Jaune, op. cit., p. 98.

(5) Eod., pp. 108 109.

(6) Eod., p. 113.



LA FRONTIÈRE ALOÉRO-MAROCAlNi: ET LES ACCORDS 135

ments, les Algériens n'apercevaient que ce qui était la
ï'éalité présente : un pays à peu près indépendant, le
Sultan incapable de maintenir i*ordre sur la frontière.
Ils ne songeaient pas que cette impuissance n'était que
passagère, que même elle était avantageuse, puisqu'elle
^devait nous permettre de mieux faire sentir au Makhzen
la valeur de l'appui que nous lui apportions. Us ne com-
prenaient pas que le succès de cette politique put faci-
liter pour nous la solution de la question marocaine.
Aussi leur hostilité se manifesta-t-elle violemment lors de
l'agression que commirent, le 31 mai 1903, les habi-
tants du qçar de Zenaga contre M. Jonnart, le nouveau gou-
verneur (1). Le journal X Echo d'Uran salua avec joie
c* l'incident libérateur » qui devait mettre fin à une « poli-
tique néfaste (2) ». M. Trouin, député d'Oran, écrivit à
W. Delcassé pour protester contre l'intervention que nous
oommettions dans les affaires intérieures du Maroc en
soutenant le Sultan contre le prétendant (3).

A ce moment, d'ailleurs, les autorités algériennes ne
laissaient pas que d'encourager ces tendances. Lorsque,
£iprès l'attentat du 31 mai, Si-Mohammed Guebbas vint
présenter au gouverneur général les regrets du gouver-
mnent marocain, il ne fut pas reçu. Plus tard, après le

(i) Au cours d'une excursion, des coups de feu furent lires de Ze-
naga contre M Jonnart et le général G'Gonnor, bien qu'un qaïd de ce
«^^îçar fût venu assurer le gouverneur des meilleures dispositions des
liabitants. L'amei de F'iguig vint immédiatement présenter ses ex-
cîuses à M. Jonnart, réprouvant l'agression « de toutes ses forces, au
nom du gouvernement marocain, que les qçouriens avaient désho-
Mioré ». [Livre Jaune, op. cit. y pp. 81 et s.)

(2) PinoD, op. cit., p. 274.

(3) Bulletin, août 1903, p. 261 .



136 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE II

bombardement de Zenaga parnos troupes <8 juin 1903)(1>,
tandis qu'à Tanger notre ministre faisait « ressortir le
soin qu'avait pris notre Gouvernement, tout en remplis-
sant à Figuig une tâche qui eût incombé au Makhzen, de
maintenir le principe de la souveraineté chérifienne (2) »,
le général O'Connor adressait aux djemaâ des qçour de
Figuig les paroles suivantes : a Des gens malintentionnés
vous ont dit que la France vous punissait parce que beau-
coup d'entre vous s'étaient déclarés pour le prétendant et
contre le Sultan Abd-el-Âziz. C'est faux ; ils vous ont
tpompés.

f( Jamais la France ne fait acte de parti en intervenant
chez ses voisins ; de même les Djemaâ de vos qçour con-
servent toutes leurs libertés et toute leur autorité (3; ».

Cet état d'esprit, si l'on en croit le Livre Jaujte, ne se
modifia guère malgré les efforts du gouvernement de la
métropole (4). M. Jonnart écrivait le !•' octobre 1903 :
« La petite armée qui a assiégé Taghit comprenait 3000

Beraber et autres habitants du Tafilelt à mon sens la

responsabilité du gouvernement marocain est directe-
ment engagée » (3). Bien que M. Delcassé estimât avec rai-
son que l'anarchie où se débattait le Maroc ne nous per-
mettait pas de rendre le Sultan responsable des actes dont
nous avions à souffrir (6), des explications furent deman-
dées à Fez et le Makhzen se vit contraint de nous faire
cet aveu humiliant : « S'il était en son pouvoir de châ-

(i) ^wZ/crm, juillet i903, p. 2^9.

(2) Livre Jaune, op. cit., p. 90.

(3) Bulletin, juillet 1903, p. 220.

(4) Livre Jaune, op dt,, p. 98.

(5) £od., pp. 108 109.

(6) Eod.y p. 113.



LA PRONTliRfi ▲LOéRO-ilÀROGAI.VE IlT LES ACCORDS l<37

lier les tribus qui se sont rendues coupables d*agression.,
S. M. le ferait, mais vous savez que cela n'est pas pos-
sible n (1). Le 6 mai 1904, M. Jonnart donnait au géné-
ral commandant la division d*Oran les instructions sui-
vantes : u D'une façon générale il convient de ne pas
perdre de vue que, à moins d'instructions formelles du
Gouvernement, nous n'avons à nous préoccuper dans
l'affaire de la frontière que d'assurer notre propre sécu-
rité » (2). Le protocole de 1901 stipulait qu'à l'avenir
nous n'aurions plus à présenter de réclamations pério-
diques au Makhzen pour les incidents de frontière. Tou-
tefois il existait un certain nombre de revendications^
antérieures à l'accord, qui n'avait pas été réglées :
M. Jonnart n'eut garde de les oublier (3).

Toutes ces récriminations, ces plaintes perpétuelles ne
pouvaient resserrer Tentente, fortifier l'appui que les
deux gouvernements s'étaient promis. Sans doute le
Makhzen n'était pas disposé à accepter dans toutes leurs
conséquences les accords qu'il avait signés ; sans doute
il ne voulait pas établir entre le Maroc et l'Algérie toute
l'intimité que les 'protocoles avaient prévue. Néanmoins
il est permis de regretter que, par la faute de la politique
algérienne, la tentative de collaboration franco-maro-
caine n'ait pas été plus large, plus* entière, plus désinté-
ressée (4).

Si-Mohammed-el-Guebbas qui, d'Alger, avait servi de
son mieux la cause de l'entente, quitta cette ville vers la
fin de 1903. Le 4 janvier 1905, le lieutenant Mougin,

(i) Livre jaune, op. cit., p. H4.
(t)Eod,. p. 132.

(3) Eod,, loc, cit,

(4) Victor Bërard, op, cit.^ pp. 91 et s.



138 QUATRIÈME PAHTIK. — CHAPITRE II

chef intérimaire de la section de nos instructeurs à Oud-
jda, ayant offert son concours contre Bou-Hamara, il lui
fut répondu qu'il n'était là qu'à titre d' « invité » (1). Au
lendemain de la visite de Guillaume II à Tanger, le qaïd
d'Oudjda reçut Tordre de cesser ses relations amicales
avec les autorités françaises. Trois semaines après, l'amel
de Figuig prescrivit aux gens de Zenaga, qui nous
avaient témoigné une absolue fidélité, de ne plus se
compromettre avec nous (2).

(1) Livre Jaune, op. cit.. p. i91.
i2) Le Temps, 45 mars 4906.



CHAPITRE [II



LE PROULEMK MAROC MN



Lorsque le régent Si-Ahmed mourut, le sultan Mou-
lay-Abd-el-Aziz prit en mains le pouvoir (13 mai 1900).
Tous ceux qui Font approché le disent doux, affable, un
peu timide, sans cruauté, non sans intelligence, mais
d'une intelligence appliquée principalement aux choses
de la mécanique. 11 n'aimait ni la guerre ni les affaires.
C'était un grand enfant qu'une éducation presque exclu-
sivement féminine avait mal préparé au métier d'empe-
reur(l).

Si-Ahmed, avant de mourir, lui avait recommandé El-
Hadj-Mok ta r- Abdallah, son cousin, et Si-el-Mehedi-el-
Menebhi, sa créature. 11 nomma le premier grand vizir
et le second ministre de la guerre. L'un était un savant
théologien qui n'avait aucune pratique des affaires, l'autre
un parvenu sans instruction ni moralité.

On vit alors reparaître à la cour un personnage que
Si-Ahmed avait tenu à l'écart, le qaïd Mac-Lean. Ancien
sous-ofQcier de la garnison de Gibraltar, qu'il avait dû

(4) •", U Sultan du Maroc, Revue de Paris, !•' février 1903.
p. 451. — Âug. Bernard, Le Sultan Abd-el-Aziz, Bulletin, juin
1904, p. 204.



140 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE III

quitter pour des raisons mal connues, Mac-Lean avait été
placé auprès de Moulay-el-Hassan par les soins de Sir
John Drummond-Hay en qualité d'instinicteur de Tinfan-
tcrie chérifîenne (1877); c'était surtout un courtier en mar-
chandises de tout genre (1). A la mort de Si-Ahmed, il
sut, par ses flatteries, par le soin qu'il prenait d'aller au
devant des fantaisies du Sultan, obtenir à la cour une
place considérable. 11 donnait des ordres aux ministres:
En même temps. le correspondant du Times à Tanger,
M. Walter Harris, pénétrait dans l'intimité du Chérif.

Pour flatter le goût très vif que montrait le Sultan en
faveur des inventions mécaniques, ses conseillers anglais
l'initièrent aux plus récentes nouveautés de la civilisa-
tion. Le qaïd Mac-Lean s'entremit pour faire venir de
Londres toutes sortes d'amusements coûteux et inutiles :
appareils de photographie, automobiles, cinématographes,
téléphones, petit chemin de fer, ménagerie, mobiliers,
conserves alimentaires, vêtements

Tout ceci n'était que jeu d'enfant. Le qaïd, M. Harris,
le consul d'Angleterre, Sir Arthur Nicolson, essayèrent
d'utiliser, pour le plus grand profit de la politique britan-
nique, l'esprit novateur d'Abd-el-Aziz. On projeta d'en
voyer à Londres une ambassade extraordinaire avec, à sa
tête, Si-Abdelkerim-ben-Sliman, le nouveau ministre des

(il « Vêla eu Tjin: (ropéra-coiiiiquc. une immense rapière au côte,
monte sur un sir»erbe cheval re^u en cadeau, escorté de rieux cava-
iieps. on le voyail souvent, au coucher du soleil, se dirigeant vers le
Palais. Le vulgaire croyait que Mac-Lean allait faire rapport au Sultan
sur i'instruclii)n des troupes, alors qu'en realité ce farouche guerrier
devait allumer lui-même des lampes compliquées, qu'il avait vendues
et dont le payement n'était exigible qu'après plusieurs échéances. »
"• Le Sultan du Maroc. Revue de Paris, 1*' février 1893, p. 447.



LE PROBLÉMR MAROCAIN 143



m vrai musulman celui qui laissait des cartes postales pho-

I tographiques reproduisant ses traits circuler au Maroc ?

Au milieu d'octobre, un nouvel événement vint accroître
l'indignation populaire ; dans les rues de Fez, un mission-
naire anglais, le docteur Cooper fut assassiné par un fa-
natique d'une tribu voisine u qui avait tiré sur lui im-
-nnédiatement comme il aurait tiré sur un autre chrétien. »
Le meurtrier s'était réfugié dans le sanctuaire inviolable
de Moulay-ldriss. Cependant, sans respect pour ce lieu
d'asile, le Sultan sur la plainte de M. Harris et de M. Has-
*^rig8, vice-consul britannique, donna l'ordre à cinquante
^oicJats d'aller se saisir du coupable et le fit exécuter sur-
*^~ohamp (1). Tous les musulmans s'indignèrent de voir,
^ la requête de deux étrangers, leur souverain violer la
Plï-i^s sainte des mosquées et punir de mort un des leurs
^ peine coupable d'avoir tué un roumi.

CHommeil arrive toujours, les mécontents trouvèrent un

^*^^cif. Un chérif, ancien cavalier dans l'armée de Moulay-

^1 ^Hassan, un certain Bou-Hamara (l'homme à l'ânesse),

^^ 5ion vrai nom Djilali-ben-Driss-Elyousfi-Ezzerhouni,

^^^^yade se faire passer pour Moulay M'hammed, le frère

^* *^^ d'Abd-el-Aziz en surveillance à Meknès, et se fit pro-

^■^^^«mer sultan par la tribu puissante des Riata. Il décla-

'"^ i t- « être celui qui fait la guerre sainte au nom de Dieu »,

^^ cjui est la formule même du Mahdi. Le Makhzen en-

^^ira en toute hâte un petit détachement avec ordre de

^■^>[iparer de lui : le rogui, entouré de ses partisans, le

^ ^ t- en fuite, et, peu après, pénétra dans Taza. Une ma-

^ lia du Sultan, forte de deux mille hommes, sous les or-

* *^ fidélité. Lettre du Rogui Bou-Hamara aux gens dOudjda, le
^ '^ yuin £905, Bulletin, décembre 1905, p. 461.

^^ ) Bulletin, novembre 1902, p. 395 ; février 1903, p. 22.



144 QUATRliMiS PARTFB. — GflAPiTRE lll

dfes de Moulay-el-Kebir, s*étant portée à sa ranoottlre, fiii
balhse, et le camp chérifien, arec les canons, les fusil» et
lea munitions tomba au pouvoir du prétendant (1). A ces
nouvelles, à Fez, les commerçants fermèrent leurs bouti-
ques et la ville entière se prépara à soutenir un siège. Le
29 janvier 1903, le rogui s'était établientre Aïn-El-Tin et
Khemis-el-Gour, à quatre heures de la capitale, et sem-
blait prêt à avancer lorsque les troupes chérifiennes, après
un combat assez vif, Tobligèrent à fuir avec ses cavaliers
vers la montagne des Riata (2).

Ainsi le résultat le plus clair des réformes inaugurées
par le Sultan sur les conseils de son entourage britan-
nique était, d'une part, un Trésor grevé d emprunts élra»-
gers et de l'autre une violente crise intérieure, qui, pour
ne pas mettre en péril la dynastie filalienne, n'en posait
pas moins, avec une acuité particulière et une urgence
incontestable, la question marocaine devant l'Europe.

A raison de la contiguïté de ses possessions du nord de
l'Afrique avec l'Empire chérifien, la France possède au
Maroc des intérêts et des droits qui ne sauraient être
comparés, pour le nombre et la qualité, à ceux d'aucune
autre puissance.

Le Maroc n'est qu'un fragment de la vaste région qui
s'étend, le long de la Méditerranée, du golfe de Gabès à
l'Atlantique et que le Sahara sépare, à la façon d'une
mer, du continent africain. Les Arabes la désignent sous
le nom de Maghreb, et il est difficile de trouver un trait
caractéristique, un signe qui permette de différencier

(1) Livre jaune, op, cit,, pp. 50 et 55.

(2) Eod., pp. 54, 56-57.



LE PROBLÉMR MAROCAIN 143

vrai musulman celui qui laissait des cartes postales pho-
tographiques reproduisant ses traits circuler au Maroc ?
Au milieu d'octobre, un nouvel événement vint accroître
^indignation populaire ; dans les rues de Fez, un mission-
naire anglais, le docteur Cooper fut assassiné par un fa-
natique d'une tribu voisine « qui avait tiré sur lui im-
-médiatement comme il aurait tiré sur un autre chrétien. »
Le meurtrier s'était réfugié dans le sanctuaire inviolable
de Moulay-ldriss. Cependant, sans respect pour ce lieu
d'asile, le Sultan sur la plainte de M. Harris et de M. Has-
tings, vice-consul britannique, donna l'ordre à cinquante
soldats d'aller se saisir du coupable et le fit exécuter sur-
le-champ (1). Tous les musulmans s'indignèrent de voir,
à la requête de deux étrangers, leur souverain violer la
plus sainte des mosquées et punir de mort un des leurs
à peine coupable d'avoir tué un roumi.

Comme il arrive toujours, les mécontents trouvèrent un
chef. Un chérif, ancien cavalier dans l'armée de Moulay-
el-Hassan, un certain Bou-Hamara (l'homme à l'ânesse),
de son vrai nom Djilali-ben-Driss-Elyousfi-Ezzerhouni,
essaya de se faire passer pour Moulay iM'hammed,le frère
aîné d'Abd-el-Aziz en surveillance à Meknès, et se IBt pro-
clamer sultan par la tribu puissante des Riata. Il décla-
rait « être celui qui fait la guerre sainte au nom de Dieu »,
oe qui est la formule même du Mahdi. Le Makhzen en-
voya en toute hâte un petit détachement avec ordre de
s'emparer de lui : le rogui, entouré de ses partisans, le
nnit en fuite, et, peu après, pénétra dans Taza. Une ma-
Ir^alla du Sultan, forte de deux mille hommes, sous les or-

c± 'infidélité. Lettre du Rogui Bou-Hamara aux gens dOudjda^ le
:^ 2 juin 1905, Bulletin, décembre i905, p. 461.

(1) Bulletin, novembre 1902, p. 395; février 1903, p. 2|.



144 QUATRPiMe parth. — chapitre m

dfes de MouIay-el-Kebir, s*étaat portée à sa rencoatre, fiii
balhse, et le camp chérifien, arec lescanoas, les ffisil^et
lea muaitions tomba au pouvoir du prétendant (1). A ces
nouvelles, à Fez, les commerçants fermèrent leurs bouti-
ques et la ville entière se prépara à soutenir un siège. Le
29 janvier 1903, le rogui s'était établi entre Aïn-El-Tin et
Khemis-el-Gour, à quatre heures de la capitale, et seno-
blait prêt à avancer lorsque les troupes chérifiennes, après
un combat assez vif, Tobligèrenl à fuir avec ses cavaliers
vers la montagne des Riata (2).

Ainsi le résultat le plus clair des réformes inaugurées
par le Sultan sur les conseils de son entourage britan-
nique était, d'une part, un Trésor grevé d'emprunts étran-
gers et de l'autre une violente crise intérieure, qui, pour
ne pas mettre en péril la dynastie filalienne, n'en posait
pas moins, avec une acuité particulière et une urgence
incontestable, la question marocaine devant l'Europe.

A raison de la contiguïté de ses possessions du nord de
l'Afrique avec l'Empire chérifien, la France poss���de au
Maroc des intérêts et des droits qui ne sauraient être
comparés, pour le nombre et la qualité, à ceux d'aucune
autre puissance.

Le Maroc n'est qu'un fragment de la vaste région qui
s'étend, le long de la Méditerranée, du golfe de Gabès à
l'Atlantique et que le Sahara sépare, à la façon d'une
mer, du continent africain. Les Arabes la désignent sous
le nom de Maghreb, et il est difficile de trouver un trait
caractéristique, un signe qui permette de difierencier

(1) Livre jaune, op. cit., pp. 50 et 55.

(2) Eod., pp. 54, 56-57.



^



Lfc; PROBLÂME MAROCAIN 145

nettement les trois pays qui la composent. Au Maroc,
en Algérie et en Tunisie, le système orographique
est identique : des chaînes de montagnes, parallèles à
la mer, séparant le pays en étroits compartiments du
nord au sud, mais n'offrant, au voyageur qui se dirige
du golfe des Syrtes vers TOcéan, aucun obstacle, aucune
frontière naturelle. Partout on retrouve le même fonds de
race berbère, la même langue, la même religion, les
mêmes mœurs, la même organisation familiale. A plu-
sieurs reprises, le. pays a été réuni sous une domination
unique : les Carthaginois ont colonisé toute la côte: les
Romains, après la destruction de Carthage,ont conquis de
proche en proche la Numidie et les Mauritanies ; Sidi-
Okba, le conquérant arabe a poussé jusqu'à l'Océan (1).

Des trois pays qui constituent le Maghreb, Tun d'eux,
l'Algérie, est devenu une partie de la France. Mais cette
France d'outre-mer, encore incomplètement francisée,
avec ses 700.000 colons européens en face de 4 millions
d'indigènes, réclame des précautions particulières et im-
pose des devoirs spéciaux. Notamment, le souci de la
tranquillité algérienne ne nous permet pas de laisser
l'anarchie se développer librement dans l'Empire chéri-
fien.

L'Islam ne connaît pas de frontières; quelles que soient
les divisions territoriales qui les séparent, ses sectateurs
constituent une nationalité unique. Nulle part cependant
cette solidarité n'est plus étroite qu'entre le Maroc et l'Al-
gérie; tous les grands agitateurs algériens, Abd-el-Kader,
les Ouled-Sidi-Gheick, Bou-Amama, ont trouvé près de

(4) René Millet, Nos frontières de l'Afrique du Nord^ Rev, pal.
tlparl.y i«r janvier 4903^ pp. 40 et s.

G. —10



146 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE III

leurs frères marocains un refuge et un appui. Récipro-
quement tous les troubles qui surgissent au Maroc ont
leur contre-coup en Algérie: ce sont des incursions de
tribus marocaines sur notre territoire, des attaques mul-
tipliées de nos postes-frontières; ce serait, si les circons-
tances étaient favorables, une révolte générale des mu-
sulmans d'Afrique. Si Tanarchie du Maroc constitue un
obstacle primordial à la pacification et à Torganisation
définitive de TAlgérie, la France a un droit supérieur à
poursuivre la solution de la crise marocaine.

Par ailleurs, notre pays ne saurait admettre qu'une
puissance, sous couleur d'y rétablir la sécurité, vienne
s'installer dans l'Empire chérifien. H deviendrait trop
facile à une politique sans scrupules, par des agents
recrutés au Maroc, par un mot d'ordre donné aux chefs
des confréries religieuses qui étendent leurs ramifications
sur toute la Berbérie (1), d'agiter les tribus musulmanes
d'Algérie et de préparer ainsi les voies à une agression
plus brutale.

A côté de cet intérêt politique singulier, notre pays
possède au Maroc des intérêts économiques considé-
rables. En effet, si la France, dans le commerce total du
Maroc, n'occupe que le deu\icme rang, elle suit immé-
diatement l'Angleterre et dépasse de beaucoup l'Alle-
magne qui vient après elle. Voici les chiffres fournis
pour les années 1902, 1903 et 1904, i)ar les rapports de
M. Luret, chef par intérim du service du contrôle des
douanes marocaines :

(1) Kiiouard Cal. op. cit.. Revue des Detcx'-Mondes, 45 septembre
4898. p. 389.



LE PROBLÂME MAROCAIN 147

Gcmmeroe total du Maroc (importations et exportations; (1)

Année 1902 Année 1903 Année IL04

Trance 21.098.158 24.321.035 22.709.259

Algérie 11.802.000 10.492.000 6.704.573

Grande-Bretagne. 43.011.598 48.036.094 39.266.480

Allemagne 9.317.667 10.522.183 10.900.875

Ispagne 8.723.335 7.903.076 7.662.972

TBelgique 2.856.715 3.010.373 2.430.047

lÉtals-Unis 865.013 1.583.306 1.268.856

JVutriche 1.183.557 1.432.508 1.401.886

lÉgypte 1.303.232 2.010.990 2.353.907

atalie 1.864.639 922.620 1.810.127

T»aysBa8 100.089 590.905 81.163

^Portugal 1.031.425 509.125 407.248

"Turquie et Tripoli 8.456 7.295 »

Xivers 481.750 1.154.375 992.150



103.347.628 109.495.888 97.689.513

L'état général de la navigation pour les années 1903
«t 1904 donne à notre pays le deuxième rang pour le
3iombre et le tonnage des navires entrés dans les ports
marocains :

(1) Le Commercf du Maroc en 1903 et 1904, Rapports officiel»
/rançais. Bulletin, 1906, Suppl. pp. 64 et s. — On pourra utilement
«somparer ces chiffres avec ceux que donne, pour l'année 1884, M. Cas-
"tonnet des Fosses, op. cit.. Rev. de dr. intern. et de Ugitl. comp.,
HH, 1884, p. 508.



CHAPITRE IV
LA POLITIQUE DES ACCORDS INTERNATIONAUX



Que la France, pour résoudre la question marocaine, se
décidât à une intervention armée, ou bien que, par des
moyens pacifiques, elle essayât d'établir sa prépondérance,
elle avait, dans les deux cas, à tenir compte des intérêts
et des droits que peuvent posséder au Maroc les autres na-
tions. Utiliser, en effet, le droit de suite que nous confère
le traité de 1843 pour annexer le Maghreb, risquait, au
premier empiétement de nos troupes, de jeter le Makhzen
dans les bras de l'Angleterre, toujours prête à Tac-
cueillir. D'autre part, toute tentative de réforme, en l'ab-
sence d'une entente internationale préliminaire, devait se
heurter a l'opposition des puissances et entraîner, en cas
d échec, une diminution de notre prestige au Maroc. Ne
Teùt^lle pas voulu, notre diplomatie se voyait contrainte
de conclure avec les nations européennes des protocoles
de désintéressement, des accords reconnaissant la prépon-
dérance de l'influence française dans TEmpire chérificn.
La difficulté consistait à offrir aux différentes puissances
des compensations telles que chaque partie pût gagnera

réchange.

En premier Heu loul pays, quelle que fût son impor-
Unce, avait un intérêt primordial àvoirmamtenir, dans



LA POLinQUK DES ACC'JRDS INTERNATION A IX 151

la mesure on elle existe encore, la liberté tlii Jotr;:: :;
Gibraltar. Or. le porl de Tanger, mieux que la l'^rrc r. s-
(le Gibraltar, pourrait commander le passap? : Îî ■ ■ >
Tendroil le plus resserré, sur la cole africaino. 1.-. -'*' ^-^ ■-
lorze kilomètres a peine sé[)arent les deux rives, .r ?;-::•:.-
Moussa, le Mont-aux-Singes, se dresse à Sîi*» n".- :ri:> ---
dessus du niveau de la mer. La Franco. in>:u..:T .>i*
l'Empire des chérifs, n'allait-elle pas élever •!'> 'l::.^z.\^'
tionssurla cole et su[)primer du même coup Ir .::^ «-^
sage lie la Métlilerram^e à TOcéau ? Sur ce pi":: _ :"- ^
aisé de s'entendre». Noire i)ays avait trop rei -".• :• •. ' .►--
même une pareille alternative pour ne j*..- *•» • * --
prendre les iinpiiétudes des autres nalions • . i :• ■.: :■ "-
être bors de toute discussion, arfirmaii }L T»-' •-- - *■ i
Chand)re (1). c'est cpi'aucun cbangemen:!': :tî'i- r.v ij-
porlésur la cote marocaine de la Méiliierrui- ri: ^ :-r
nature à afTecler à un degré (pielcouqùT ^ '^r-'r : - t^
saire du détroit de Gibraltar. » M. I:»:aJ»* :j-...i.-i.-
« Nous estimons (pie les détroits jrrriit^i t^ :■ • '-:.:
tous être neutralisés. Nous voudrions rie r :r'ri ; .-.-
braltar, (pii est un passage obligat'»:.*^ Oî'Tii ^zr- :• ..-
toutes les puissances sans exceplioD. ^!»ifr '■•iiLt. ..-• -
était possible, neutraliser compiètrtiiar £ ûfr::.- :- . .
braltaret ce. au grand avantage drinihi:?- w> ; Z^- -^
Aussi sommes-nous résolus à déciiirr dkj; ^r»:- _ - _.
aurions au Maroc une situation :irv]iiiiiûîn-:v ;. .- -
ferons pas de Tanger une viljr fcTifcr. ^ ;. .;.
tralisera. si l'Europe le désire » *.

i 1) (lliamhio tlfs (l.'jniU's. séanc* ai ... aaa 'ji^iVi. j- -, /:-
plomatiijut's. \V' s«ri(\ 1903, p. ili

["i) Kii<:. liltionm-. Dincouî^g proMMOf m ^kt £<» ' ' ■jêt'

niale, le IG juin \'MX Bulletiiu iWILmm. }. .2r



n^



r



152 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE IV

En second lieu, un grand nombre de puissances avaient
au Maroc des intérêts commerciaux. La France n'allait-
elle pas appliquer à TEmpire chérifien le système protec-
tionniste de sa métropole et de ses colonies, ruinant delà
sorte l'initiative persévérante, les efforts patients des négo-
ciants étrangers? Sur ce point encore Taccord était facile.
Il n'y avait guère en FrancequeM.de Lanessan pour sou-
tenir «que nous ferions un marché de dupes en assumant
le protectorat du Maroc moyennant la neutralisation de
Tanger et le régime de la liberté commerciale » (1). M. Eu-
gène Etienne, dans un important discours prononcé le
16 juin 1903 au dîner de l'Union Coloniale, affirma :
« On dira... la France voudra suivre la voie du protec-
tionnisme dans laquelle elle est entréedepuis bientôt douze

ans La réponse est très facile. Nous avons déjà donné

sur d'autres points du globe que nous occupons l'exemple
d'un libéralisme qui nes'est jamais démenti : Lorsque nous
nous sommes installés sur la côte occidentale de 1 Afrique
et dans le golfe du Bénin nous nous sommes trouvés en
contact aussi bien avec l'Angleterre qu'avec l'Allemagne.
La Gôte-d'lvoire française louche à la Côte-d'Or anglaise
et aux pays des Achantis ; notre Dahomey est limitrophe
de la colonie allemande du Togoland. Or, nous avons
conclu avec l'Angleterre d'un côté, avec l'Allemagne de
l'autre, des arrangements en vertu desquels les marchan-
dises de ces deux pays ont accès dans nos territoires aux
mêmes conditions que nos propres marchandises. Les unes
et les autres jouissent du même traitement.

Nous sommes tout disposés à faire la même déclaration
en ce qui concerne le Maroc. Il est entendu que nous ou-

(i) Bulletin, août 1903, p. 264.



LA POLITIQUE DES ACCORDS INTERNATIONAUX 153

vrîrons largement les portes du Maroc aux produits des
autres puissances, qu'ils seront soumis aux mêmes con-
ditions que les nôtres. Sous une réserve toutefois, c'est
que le régime qui fait tant d'honneur à la Grande-Bretagne,
dont elle est si fière jusqu'à ce jour, ne vienne pas à être
modifié à notre détriment. II ne faudrait pas qu'au lende-
main du jour où nous aurions pris cette résolution méri-
toire TAngleterre nous fermât ses propres marchés» (1).

La neutralisation du détroit, la liberté commerciale,
étaient certes des concessions importantes ; ce n'était là
cependant que des mesures conservatoires tendant simple-
ment à maintenir au Maroc le statu quo antérieur. D'autre
part, on ne pouvait raisonnablement espérerque les puis-
sances directement intéressées tiendraient l'augmentation
de trafic que devait amener la pacification du pays pour
un bénéfice équivalant à la reconnaissance de la prépon-
dérance de l'une d'elles sur le Maghreb. La France se
voyait obligée, pour résoudre la question marocaine,
d'accorder à diverses puissances certaines compensations.

Quels allaient être les objets d'échange? 11 semble bien
qu'ici la politique suivie par notre ministre des affaires
étrangères ail marqué quelque hésilation. Des informa-
tions, trop nombreuses et trop précises pour être absolu-
ment inexactes, nous le montrent, vers la fin de 1902, prêt
à signer avec l'Espagne un traité de partage de l'Empire
marocain. Une telle solution était fâcheuse à divers points
de vue. Toute division territoriale, dans ce pays acci-
denté, difficile, habité par des populations nomades, où
les fauteurs de désordres seraient assurés de l'impunité
en passant d'un territoire dans l'autre, ne peut qu'aboutir

(i) Bulletiriy 4903, suppl. p. 178.



154 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE ÏV

à une véritable anarchie; en outre le morcellement du
Maroc opposerait, semble-t-il, un obstacle insurmontable
au développement politique, économique et social que
l'avenir réserve sans doute à la race berbère. Aussi, aux
premiers bruits de partage, la Chambre française s'émut.
Les divers orateurs, qui, dans les séances des 10 et
11 mars 1903, montèrent à la tribune, s'accordèrent pour
blâmer la politique du ministre des affaires étrangères.
M. Raiberti affirma : « Aujourd'hui moins que jamais il
semble que nous ne puissions nous départir de la poli-
tique traditionnelle de la France à l'égard du Maroc, la
politique d'intégrité o (1). Et comme, dans sa déclara-
tion, M. Delcassé avait paru oublier ce point, M. Ribot
s'écria : « C'est déjà trop que dans cette Revue (Revue
politique et parlementaire) on parle de pourparlers qui
auraient eu pour objet un partage éventuel du Maroc. De
partage éventuel du Maroc il n'y en a pas de possible :
il faut que nous le disions nettement a cette tribune »» (2).
Notre diplomatie devait chercher ailleurs qu'au Maroc
les compensations qui devaient lui gagner la neutralité
bienveillante des puissances.



j I. — L'accord rranco-italien.

L'Italie jouait au Maroc un rôle assez effacé, lorsque, vers
1884, le consul Scovasso essaya avec succès de la mettre au
premier plan. Coup sur coup, une ambassade brillante fut
dépêchée à Fez et des cuirassés italiens firent devant Tanger

(1) Archives dipioma figues, i903, 3e série, p. 183.

(2) £od., i903, 3« série, p. i'6±.



LA POUTIQUE DES ACCORDS INTERNATIONAUX 155

une démonstration navale. En même temps, la politique
italienne s'unissait tantôt à l'Allemagne, tantôt à T An-
gleterre, tantôt à l'Espagne pour contrecarrer les visées
. A^nçaises au Maroc. Ces manœuvres lui permirent d'ac-
<iuérir assez vite, auprès des éléments rétrogrades et fana-
tiques de l'Empire chérifien une influence particulière,
dont elle profita pour organiser à Fez une fabrique d'ar-
mes et une cartoucherie, créées et dirigées par des offi-
ciers italiens, et pour obtenir la commande d'une petite
canonnière (1). Cependant, ces concessions devinrent la
«ource d'innombrables difficultés; elles obligèrent les suc-
C5es«eurs de M. Scovasso à Tanger, MM. Cantagalli et
^^^Mitile, à présenter d'innombrables réclamations au
^^^s^Mizen, et il ne semble pas qu'en fin de compte elles
^^*^ Hit beaucoup servi rinfluence italienne (2).

I-i'ltalie n'avait au Maroc aucune ambition territoriale.

*^^^ politique qu'elle poursuivait était inspirée, pour une

^'^"ge part, par ses sentiments gallophobes. De plus, si

^* 1^ faisait de tels efforts pour acquérir au Maroc une in-

^^-»^nce considérable, c'était afin d'en faire, le moment

^'^^«Tàu, un objet d'échange contre la reconnaissance de la

'^^"^pondérance italienne en Tripolitaine. Aussi, lors-

^^-** après le désastre d'Adoua (3) et la chute du ministère

^^*^ispi, les Italiens firent de sang-froid le bilan de leur

ï-^^^ l itique gallophobe et s'aperçurent que la Triple-Alliance,

^*^ leur faisant courir des risques considérables, ne leur

^^^^•^^ait, dans la Méditerranée, aucune garantie, et, par les

*^*"ï^iements qu'cile occasionnait, grevait lourdement le

<^) Bulletin, novembre I89i, p. 178; novembre 189:i, p. :H38.
<^) Eod., février 1895. p. 47 ; avril 1895. p. \ii ; novembre 1899,

13 j 5 mai 1896.



156 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE IV

Trésor, que la dénonciation du traité de commerce con-
clu avec la France avait eu des résultats désastreux pour
leur pays, il fut facile, à la faveur du rapprochement éco-
nomique et continental qui réunit les deux pays, de s'en-
tendre également sur les questions méditerranéennes.

Si les termes mêmes de Taccord secret intervenu,
durant Tannée 1901, entre M. Delcassé et le ministre des
affaires étrangères italien, marquis Visconli-Vcnosta,
demeurent inconnus, son existence, pas plus que son
contenu, ne sauraient faire doute (1). Le 14 décembre 1891,
en réponse à une question de M. Guicciardini, M.Prinetti,
ministre des affaires étrangères dans le cabinet Zanardelli,
déclara à la Chambre italienne qu'un échange d'explica-
tions entre les deux gouvernements avait démontré « une
concordance parfaite de vues sur ce qui peut intéresser
leurs situations respectives » (2). Le 14 mai 1902, M. Del-
cassé affirma de son côté à la Chambre des députés que les
aspirations légitimes des deux nations ne sauraient se
heurter nulle part et « que la Méditerranée, qui les avait
éloignées Tune de l'autre, devait les rapprocher et les
maintenir unies » (3). S'il faut en croire un écrivain
anonyme, que l'on dit appartenir à l'entourage du mar-
quis de Noailles, ancien ambassadeur de France à Berlin,

(1) >!. Prinetli, interviewé en avril i9(K) par un rédacteur de la
Stampu. répondit : t Durant mon minist»* re, j'ai eu plusieurs fois,
dans mes relations avec ramhassadciir de France. l'occasion de con-
firmer et de river l'accord que le marquis Visconti-Venosta avait
déjà conclu au sujet d.î la Méditerranée. Mais je n'ai pas eu k mo-
difier d'aucune façon ni la substance ni la forme qui sont restées in-
tactes ». Le Temps, i3 avril 1906.

(2) Bulletin, janvier 1902, p. 13.

(3) Journal Officiel, séance du 3 juillet 1902, p. 208i.



LA POLITIQUE DES ACCORDS INTERNATIONAUX lo7

il fut spécifié dans raccord que u la France reconnaissait
les droits de ritalie sur la Tripolitaine, en échange de
quoi ritalie déclarait se désintéresser du Maroc « (I).

Il semble que de cet accord les deux parties à la fois
aient à se louer. L'Italie avait dans TEmpire chérifien
peu d'intérêts politiques, moins encore d'intérêts écono-
miques (2) ; mais le succès de notre politique marocaine
dépendait de sa neutralité bienveillante. La France, de
son côté, pouvait aisément se désintéresser du sort des
vilayets africains, de valeur médiocre, où Tltalie voyait
un champ décolonisation indispensable aux paysans des
Fouilles et des Calabres.

§ 2. — l^uccord franco-anglais.

De tout temps, TAngleterre n'a vu au Maroc que la
position stratégique qui fait de ce pays le véritable maître
du détroit de Gibraltar (3). Si, dans un moment de lassi-'i
tude, devant les luttes incessantes que la garnison devait
soutenir contre les tribus voisines, elle a pu abandonner
Tanger(1684) que lui avait apporté en dot (1662) l'infante

(i) "*, Comment se fera le partage du Maroc d'après des indis-'.
crêtions diplomatiques. Le Correspondant, i5 décembre 1903,
p. 109(3.

(i) L'auteur anonyme Je l'arlicle t Lœuvre de la France au
Maroc w. publié dans la Revue politique et parlementaire , n« du
40 février 1904, estime, pour Tannée 1901, à un million et demi de
francs le commerce de l'Italie et de l'Autriche avec le Maroc.

(3) Bernard d'Attanoux, op. cit.. Questions diplomatiques et colo-
niales, 15 mai 1897, pp. 334 et s. — Frisch, op. cit., pp. 267 ets.—
Maurice Paléologue, Le Maroc, notes et souvenirs. Revue des Deux-
Mondes, 15 avril 1885, pp. 901 et s.



158 QUATRIÈME PARTIE. — CHAPITRE IV

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