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La politique française au Maroc" 1/3

25 Mai 2009 , Rédigé par saladin Publié dans #Documents sur mazagan

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THÈSE

POUR LE DOCTORAT



FACULTÉ DE DROIT



MM. VIGIE. Doyen, professeur de Droit civil, chargé du cours

d'Enregistrement.
BRÉMOND. Assesseur, professeur de Droit administratif.
GLAIZE. professeur de Procédure civile, chargé des cours

de Voies d'exécution et de Législation financière.
LABDRDE. professeur de Droit criminel, chargé du cours

de Législation et Economie industrielles.
CHAR.MONT. professeur de Droit .civil
CH.VI'S.^E. professeur de Droit roiiiain.
MEYNIAL. professeur d'Histoire du Droit.
VALERY, professeur de Droit commercial, chargé du cours

de Droit international privé.
DECLARtlTL.! .professeur de Droit romain, chargé du

cours d'Histoire du Droit public françai.<.
MARGAT. professeur de Droit civil.
PERREAU, professeur de Droit civil appmfondi.
MOYE. profes.seur df^ Droit intfTnational public.
RIST. professeur d'Economie politique.
PORTE, professeur-adjoint, chargé d'un cours d'Économie

politique.
GIDEL. chargé de cours de Droit constitutionnel.
ROCHETTE. secrétaire
LAURENS, professeur honoraire.
GIR.VI'D. Secrétaire honoraire.

MEMBRES OU JURY :



MM MOYE. Président,
VALÉRY, /

(ilDEL. <



Assesseurs.



La Faculté n'entend donner aucune approbation ni improbation
aux opinions émises dans les thrses: ces opinions doivent ôtrc consi-
dérées roinnic propres à leurs auteurs.



UNIVERSITÉ DE MONTPELLIER. — FACULTÉ DE DROIT

LA

POLITIQUE FRANÇAISE

AU MAROC



THÈSE POUR LE DOCTORAT POLITIQUE

Sontfnne dcTaot la FitiilK de Droit de l'IlDiTeriité de Montpellier



André GOURDIN

LA L Ré AT DE L^IHIVERSITÉ DE MONTPELLIER (PACL'LTé DE DROIT)



PÂIUS

LIBRAIRIE ROUVELLE OE DROIT ET DE JURISPRUOERCE

AHTllUH ROUSSEAU, ÉDITEUR

14. ItlIK. SOIJKKI.OT KT KUK TOUl.MKlt. 13

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AVANT-PROPOS



Récemment ont paru, à quelques mois d'intervalle,
deux Livres jaunes sur l'affaire marocaine, le premier
destiné à préciser la politique suivie parla France de 1901
à 1905 (1), le second contenant les protocoles et comptes
rendus de la conférence d'Algésiras (2). L'Allemagne a
publié de son côté un Livre blanc sur le Maroc (3).

Quelque importantes que soient ces publications, on
aurait tort de penser qu'elles permettent, dès maintenant,
une étude précise et complète de la politique française
au Maroc. Si même l'on tient pour véridiques ces Livres
jaunes ou blancs, dont Bismarck disait qu'ils servent à
déguiser la vérité, on s'aperçoit bien vite qu'un grand
nombre de points ont été volontairement laissés dans
l'ombre. Le Livre jaune sur les Affaires du Maroc, en
particulier, omet les négociations internationales, à coup

(i) Livre Jaune, Documents diplomatiques , Affaires du Maroc,
i90i-i905, Paris, 4905.

(2) Livre Jaune, Documents diplomatiques, Protocoles et comptes
rendus de la Conférence d'Algésiras (pour faire suite à « Affaires
du Maroc, 1901-4905 », Paris, 4906.

(3) Livre blanc. Documents sur le Maroc, Traduction intégrale.
Publication du Comité du Maroc, Paris, 1906.



2 AVANT-PROPOS

sûr longues et difficiles, qui ont abouti aux accords con-
clus par la France avec Tltalie, TAngleterre et l'Espagne ;
il est muet sur les efforts que, de 1890 à 1900, la diplo-
matie française dut employer pour écarter l'Angleterre de
la rive marocaine du détroit de Gibraltar.

Pour combler les lacunes des documents officiels, on
est contraint de recourir à des publications spéciales,
comme le Bulletin du Comité de l'Afrique française^ à
des articles de Revues, à des indiscrétions dont il est aussi
difficile de découvrir la source que de vérifier Texactitude.
Si bien que, longtemps encore, tout effort en vue de syn-
thétiser la politique suivie par la France au Maroc risque
d'aboutir à une œuvre imparfaite. Si, en effet, les docu-
ments publiés dans les Recueils de traités, le témoignage
des hommes qui furent mêlés aux événements permettent
de se faire, des époques anciennes, une représentation voi-
sine de la vérité historique, il est un assez grand nombre
de périodes pour lesquelles on doit s'en rapporter à des
témoins peu sûrs, dont on ne peut, au surplus, contrôler
la véracité ; ce qui, si Ton y joint la difficulté d'apprécier
des événements d'une actualité encore brûlante, ne peut
manquer de conduire, on l'avouera, à des résultats singu-
lièrement incertains.



PREMIÈRE PARTIE



LA POLITIQUE FRANÇAISE AU MAROC AVANT
LA CONQUÊTE DE L'ALGÉRIE



La politique de la France à l'égard du Maroc, avant la
conquête de TAlgérie, a eu simplement pour but, d'une
part, de réprimer les actes de piraterie et de brigandage
des corsaires de Salé, de Tétouan et d'autres ports de la
côte marocaine, — Ton ne saurait s'en étonner si Ton songe
qu'en 1636 le chevalier Isaac de Razilly dans un mémoire
au cardinal de Richelieu estimait que les Marocains avaient
pris, en huit ans, u plus de six mille chrétiens et quinze
millions de livres, dont la France en avait souffert les deux
parts de la perte » (1) — d'autre part de conclure des traités
de paix et de commerce (2), presque aussitôt violés que
conclus, et qui demeurent simplement les témoins des dis-
positions bienveillantes delà cour de Fez envers notre pays.
L'indigence de cette période s'explique aisément si l'on
songe que la France n'avait encore avec le Maroc aucun

(1) Mémoires du chevalier de Razilly à Monseigneur V illustris-
sime cardinal de Richelieu^ chef du Conseil du Roy et superinr
tendant du commerce de France^ cité par Rouard de Gard (E), Les
traités entre la France et le Maroc, Paris, 1898, p. 5, note 1 .

(2) Les traites conclus entre la France et le Maroc se trouvent re-
produits dansTouvrage de M. Rouard de Gard, op. cit., pp. 191 et s.



4 PREMIÈRE PARTIE

point de contact et que les rivalités continentales accapa-
raient l'attention de ses hommes d'État.

Il fut un temps cependant où l'on pouvait penser que
le Maroc allait s'ouvrir de lui même à la civilisation euro-
péenne (1) et que la France allait contribuer à son déve-
loppement pour une large part. Il semble bien, en cfifet,
qu'au \vr siècle les bourgeois et les marchands étaient
assez nombreux dans le royaume de Fez pour faire préva-
loir leurs tendances libérales sur le fanatisme du peuple
et son hostilité contre les étrangers. Ne vit-on pas Bou-
Hassoun, le dernier des Mérinides ouattas, s'enfuir en Eu-
rope après^la prise de Fez par le chérif saadien Mohammed,
essayer, à Augsbourg, d'intiTCSser Charles-Quint à son
sort, et, ne pouvant y parvenir, tenter à Lisbonne de
gagnera sa cause le roi de PortugalJcan 111 (2) ? El-Galeb,
le fils du chérif qui avait jadis invoqué contre les Mé-
rinides ouattas leurs compromis avec les Infidèles, s'était
mis en rapports constants avec Philippe II, et c'est la
présence de Tune de vSes armées dans le Kifif qui permit à
l'amiral espagnol d'enlever Badis (Penon de Vêlez) devenu
un repaire redoutable de pirates turcs (1564).

On sait d'autre part que le Maroc faisait alors avec
l'Europe un commerce régulier. Le Sultan de Fez avait
accordé au roi de France, le 15 août 1533, la libre navi-
gation sur les cotes de ses Etats et en 1570 des marchands
de Rouen s'étaient associés pour trafiquer avec Safi, Santa-
Cruz, le Sous; ils échangeaient des toiles blanches contre
du sucre ; le sucre marocain était alors connu dans toute

(1) Henri Lorin, Le Maroc au XVh siècle, Journal des Savants,
décembre i905, p. 675.

(2) De Casiries, Les sources inédites de l'histoire du Maroc, 1530
à 1845, l. 1, Paris, 1905, p. i55.



LA POLITIQUE FRANÇAISE AU MAROC 5

l'Europe. Des marchandises de Marseille arrivaient
jusqu'à Fez. Pour aider au développement du commerce,
le roi Henri III délivrait en 1S77 une commission de
consul de France à Guillaume Bérard, « considérant qu'il
est nécessaire pour le bien de nos sujets trafiquant es
royaumes de Maroc et de Fez, pays, terres et seigneuries
qui en dépendent, qu'ils aient es dites parties un consul
créé et autorisé par nous pour y avoir l'œil et intendance
sur toutes les affaires qui peuvent concerner notre service
et nos dits sujets » (1).

Mais, en Espagne, Philippe II et ses successeurs persé-
cutent les Morisques et les « Andalous » émigr���s appor-
tent en Afrique la haine des Infidèles. Aussi, lorsqu'en 1610
un prétendant indigène cède Larache aux Espagnols,
l'indignation est telle que de toutes parts les marabouts
se séparent de la dynastie saadienne et préparent l'avè-
nement des Alides du Tafilelt. D'autre part, les musulmans
chassés d'Espagne, gens souvent riches et instruits,
groupés en colonies sur tous les points de la côte afri-
caine, se voient contraints d'exercer le métier de pirate, la
seule industrie qui leur soit désormais permise. Leur
flotte, nombreuse et menaçante, élève entre le Maroc et
l'Europe un obstacle que de longtemps le commerce
ne pourra franchir. De nouveau le Maghreb est complè-
tement isolé de l'Europe.

Ce fut pourtant vers cette époque qu'un esprit aventu-
reux, le chevalier Isaac de Razilly, officier de la marine
royale, entreprit, sinon de mettre le Maroc sous la
suzeraineté du roi de France, du moins de reprendre les
ports de la côte atlantique abandonnés par les colons et

{{) De Castries, op, cit,j I, p. 274.



6 PREMIÈRE PARTIE

les soldats portugais. En 1619, il était allé trouver le
Sultan et lui avait proposé un arrangement que rinsuffî-
sance de ses pouvoirs ne lui avait pas permis de con-
clure (1). En 1624, il obtint d'être envoyé en mission
auprès de la cour de Merrakech, en compagnie de trois
capucins, chargés en apparence de donner leur assistance
aux captifs, et, en vertu d'instructions secrètes, de
recueillir pour le Père Joseph, TEminence grise, des ren-
seignements sur l'état du pays. La mission échoua : le
Sultan, qui venait d'être volé par un sieur Cathelane et
se trouvait fort irrité contre les Français, fit jeter en
prison de Razilly, les Pères capucins et les gens de
l'escorte (2).

Cet insuccès ne parvint pas à détourner Razilly de son
dessein ; il songeait toujours à fonder un établissement
français sur la côte marocaine et, dans un mémoire au
cardinal de Richelieu daté du 26 novembre 1626, il
exposait son plan en ces termes : « Les navyrres de Salle,
subjects de l'Empereur du Marocque prennent très grand
nombre de navyrres de ce royaume et gastent nostre traf-
ficq. Fauldroyct les prévenyr, et aller mouiller l'ancre à
la rade du dict Salle avec six navyrres dont l'un empes-
chera qu'ils ne puissent entrer ny sortyr sans estre pris. Et
du mesme voyage l'on pourra traicter la paix avec ledit
empereur de Marocque et retirer les pauvres Françoys
détenus esclaves pour la trahison et vol de Cathelane et
aultres... Et du mesme voyage que l'on aura retyré les
esclaves, l'on pourra laisser cent hommes à l'isle de

(1) Rouard de Gard, op. cit,, pp. 5 et s.

(2) Gastonnet des Fosses, Le Maroc^ ses relations avec l'Europe,
Revue de Droit international^ 1884, p. 217.



LA POLITIQUE FRANÇAISE AU MAROC 7,

Montgaddor,sittuée à pointée de canon de la terre ferme, à
32° de latitude, isle très aysée à fortiffyer. 11 y (audroyt
mettre six pièces de canon .. Fauldroyt establir dans
ycelle ung commerce de thoille, fer, drap, et aultres me-
nues marchandises, jusqu'à la somme de cent mil escus par
an. L*on aura de la pouldre d*or en payement, dattes et
plumes d'autruche. Et Ton pourroy t thirer quelques che-
vaux barbes des plus forts et meilleurs de l'Affricque. Le
proffict de la vente des marchandises pourroyt monter
à 30 pour 100 de gain, d'aultant que le voyage est fort
court; car des costes de France, ayant bon vent. Ton y
peut estre en huict jours. C'est avoyr ung pied dans
TAflricque pour aller s'estendre plus loing (1). »

Le cardinal, qui était favorable aux entreprises loin-
taines comme en témoigne la création de deux compa-
gnies pour le Canada et les Antilles, prit ce projet en
considération. Après la prise de La Rochelle, Richelieu
écrivait au chevalier le 18 juin 1629 (2) : • Si vous esti-
mez estant sur les lieux quel'isle de Montguedor se puisse
conserver et que la prise en soit utile, je vous laisse, de
la part du Roy, la liberté de vous en emparer et d'y
laisser cent hommes. » Huit vaisseaux de guerre étaient
mis à la disposition de Razilly et venaient s'embosser au
commencement d'août 1629 devant Salé et Safïi. Mais le
mauvais temps, fréquent dans ces parages, les contrai-
gnait bientôt à lever Tancre et toute la flotte fran-



(i) .Mémoires du chevalier de Razilly y cité par Rouard de Gard,
op. cit.n p. 8.

(2) Documents inédits de r histoire de France. Lettres y instruc^
tiens diplomatiques, papiers d'Etat du cardinal de Richelie^,
t. ill, p. 353. \ ,



8 PREMIÈRE PARTIE

çaise devait revenir sans avoir pu remplir sa mis-
sion (1).

Cet échec déconcerta la cour et le projet de fonder un
établissement au Maroc fut abandonné. On ne saurait
d'ailleurs le regretter beaucoup : il est permis de croire
que le pays où s'étaient usées Ténergie et les richesses
du Portugal, où devait s'user plus tard la ténacité
anglaise, quand l'Angleterre allait recevoir Tanger du
Portugal comme dot de Catherine de Bragance, ré-
servait à la France bien des mécomptes, que Téchec de
l'expédition de 1629 lui a radicalement épargnés.

A dater de ce moment la politique Irançaise n*eut
d'autre préoccupation au Maroc que de châtier les pirates
et d'obtenir la délivrance des captifs. En 1630 fut conclu
une trêve de deux ans entre le chevalier de Razilly et le
gouverneur de Salé. Un an après, deux traités successifs
intervinrent le 17 et le 24 septembre 1631 entre Louis XIll
et l'Empereur du Maroc (2). Le roi de France s'in-
terdisait de prêter appui aux Espagnols contre les
sujets marocains ; la liberté du commerce était recon-
nue au profit des nationaux des deux pays; des consuls
français pouvaient être établis dans les ports marocains
et y exercer un pouvoir de juridiction dans les diffé-
rends entre Français. Enfin les deux parties s'obligeaient
à rendre la liberté aux captifs et s'engageaient à ne plus
faire de prisonniers dans l'avenir. Toutefois cette der-
nière stipulation ne devait pas être observée longtemps
et dès le 18 juillet 1635 (3) intervenait un nouveau traité

(i) Castpnnet des Fosses, op, cit.j Revue de Droit international,
1884, p. 217.

(2) Rouard de Gard, op. cit., pp. 191 et 195.

(3) Eod., p. 198.



LA POLITIQUE FRANÇAISE AU MAROC



9



pour que fussent délivrés sans rançon les captifs pris et
retenus depuis la paix.

Pendant le règne de Louis XIV les rapports sont fré-
quents entre Versailles et Fez, et les traités de paix con-
clus avec le Sultan, comme le va-et-vient des ambassades
pacifiques, témoignent assez du rang de tout pœmier
ordre que tient l'influence française au Maroc.

Comme, malgré le traité de 1633, les corsaires de la
côte marocaine multipliaient les prises et que le Sultan
ne pouvait ou ne voulait les châtier, une flotte française
de six vaisseaux, commandée par le chevalier de Château-
Renaud, était venue, en 1680, bombarder les principaux
ports du Maroc. Pour obtenir le rappel de ces navires,
qui paralysaient le trafic de son pays, le sultan Moulay-
Ismaël envoya en ambassade à Paris le gouverneur de
Tétouan, Mehemed-Thumin (1), et le 29 janvier 1682 était
signé, à Saint-Germain-en-Laye, un traité de paix et de
commerce (2): « Tous les Esclaves François qui sont à
présent dans l'étendue des terres de la domination dudit
Empereur du Maroc, pourront estre racheptez moyennant

trois cents livres pièce 11 ne sera donné aucun secours

ni protection contre les François aux Vaisseaux de Tri-
poly, Alger, Tunis, ni ceux qui auront armé sous leur
commission. » Enfin le Sultan du Maroc garantissait à
nos nationaux la liberté de naviguer et de trafiquer dans
son royaume.

Le traité, d'après une clause formelle, devait être
approuvé par le Sultan, et M. de Saint-Amand fut envoyé
au Maroc pour en obtenir confirmation. Mou^ay-Ismaël

(i) Rouard de Gard, op. cit., p. 15.
(2) Eod,y p. 200.



10 PREMIÈRE PARTIE

accueillit notre ambassadeur avec des marques d'estime
et lui déclara « qu'il sçavait bien que le Roy descendait
en ligne directe d'Héraclius et qu'aucun prince avant lui
n'avait porté si loin la gloire de la monarchie fran-
çaise » (1).

C'est grâce à ces dispositions conciliantes que l'on put
procéder, le 13 décembre 1682, à l'échange des ratifica-
tions (2).

Le traité de 1682 ne réglait que les relations maritimes
et commerciales entre les deux pays. Moulay Ismaël con-
çut, semble-t-il. un projet plus ambitieux : il songea à
compléter le traité de Saint-Germain-en-Laye par une
alliance offensive contre l'Espagne, et dans ce but, il
pria Louis XIV, par l'entremise du consul Estelle, de lui
« envoyer un des Grands Seigneurs de sa Cour ». Du
reste, il se gardait de dévoiler sa véritable pensée et se
bornait à parler de la libération des captifs : « La princi-
pale affaire dont nous avons à traiter avec vous, est au
sujet des esclaves de votre nation, qui sont chez nous,
afin d'en faire l'échange d'un chrétien pour un Maure,
tête pour tête - (3). Louis XIV accédant au désir de Mou-
lay-Ismaël, envoya au Maroc M. de Saint-Olon, avec mis-
sion de procéder au renouvellement du traité de 1635.
Mais Moulay-lsmaël répondit au projet de notre ambassa-
deur par « des propositions si extraordinaires et si oppo-
sées à la lettre qu'il avait écrite au Roy » (4), que M. de

(1) Mercure Galant, 1683, avril, p. 276, cité par Rouard de Gard,
op. «7., p. 18.

(2) Rouard de Gard, op. cit., p. 19.

(3) De Saint-Olon, Relation de l'Empire du Maroc oà Ion voit la
situation du pays, p. 189, cilé par Rouard de Gard, op. cit., p. 23.

(4) De Saint-Olon, op, dt., p. 480, cilé par Rouard de Gard^p. 25.



LA POLITIQUE FRANÇAISE AD MAROC 11

Saint-Olon ne crut pas devoir s'y arrêter. Il retourna en
France sans avoir pu remplir sa mission. 11 est permis de
penser que Moulay-lsmaël, déçu et froissé de ne pouvoir
obtenir Tappui qu*il espérait contre les Espagnols, avait
jugé inutile de poursuivre les négociations économiques
qui n'avaient à ses yeux qu'une importance secon-
daire. C'est ce qui ressort de la lettre qu'il écrivait, le
13 août 1693, à M. de Saint-Olon : « Lorsque vous avez
été en notre présence, nous avons cru que c'était pour
nous proposer quelque affaire importante ; et pour nous
dire que vous étiez prest de vous joindre à nous contre
les Espagnols, et de concerter ensemble la manière de les
attaquer et de les vaincre, moyennant quoy nous aurions
fait tout ce que vous auriez souhaité de nous avec raison...
mais comme vous n'êtes venu que pour parler des esclaves
français et non pour autre chose, et que vous n'avez
pas exécuté la commission que nous avions donnée au
fils Estelle, marchand chrétien, de nous choisir et apporter
des corps de cuirasse, quelque sabre riche et singulier,
quelque précieux bijou du trésor de votre Empereur et
autres raretez magnifiques, et qui pussent être de notre
goût, nous n'avons pas jugé à propos de vous écouter (1 ». »
Après l échec de la mission de M. de Saint-Olon, les
hostilités redoublèrent sur mer entre navires marocains
et français, jusqu'au jour ou le Sultan donna ordre à
Abdallah ben Aïcha, amiral de la flotte marocaine, de
signer une trêve avec le comte d'Estrées, puis de se ren-
dre à Versailles pour conclure un arrangement définitif.
L'ambassadeur marocain vint à Paris dans le courant de
Tannée 1699, visita la ville, fut invité aux fêtes de la

(1) De Saint-Olon, op, cit., p. 195, cité par Rouard de Gard, p. 26,



12 PREMIÈRE PARTIE

cour, se fit remarquer par ses réparties aimables et spiri-
tuelles, mais se rembarqua sans qu'aucun arrangement
pût être signé (1).

De retour au Maroc, Abdallah ben Aïcha fit part à Moulay-
Ismaël (le ce qu'il avait vu clans son voyage ; notamment,
il lui fit un portrait si aimable de Mademoiselle de Blois,
fille de Louis XIV et de La Vallière, alors veuve du prince
de Conti, qu'il inspira à ce prince le désir de la prendre
pour femme. En 1700, l'ancien ambassadeur demandait
officiellement à M. de Pontchartrain, pourMoulay-lsmaël,
la main de Mademoiselle de Blois. La princesse était
alors l'un des ornements de la cour de Versailles et l'on
devine aisément l'accueil que l'on fit à une démarche
aussi inattendue. Ce fut un beau prétexte à madrigaux
et à épigrammes. Louis XIV lui-même se divertit fort de
l'incident (2).

La guerre de la Succession d'Espagne ébranla notre
prestige à la cour marocaine. En 170 i, l'Angleterre qui
soutenait l'archiduc Charles d'Autriche contre Philippe V,
s'emparait de Gibraltar, s'y installait et mettait tous ses
efforts à acquérir la prépondérance au Maroc, de qui dé-
pend la rive africaine du détroit; on la voit, après la
mort de Moulay-lsmaël, conclure une série de traités en
1728, 1750, 1761, 1783, 1791, 1800. Vers ce temps-là
d'autres puissances, la Hollande, le Danemarck, l'Au-
triche, les États-Unis, l'Espagne entrent en relations
avec le Maroc et obtiennent des garanties pour leur com-
merce et la protection de leurs nationaux établis sur les

(I) Houard de Clard, op, cil., p. 30.

(â) Castonnet des Fosses, op. cit., Revue de Droit international,
1884, p. îîiO. — Segonzac (marquis de), A travers le Maroc. Confé-
rence faite à la Société normande de Géographie. Rouen, 4903, p. 5.



LA POLITIQUE FRANÇAISE AU MAROC 13

côtes (1). Seule la France semble négliger ce pays. Cepen-
dant Ghoiseul tente de réprimer la piraterie dans la Médi-
terranée et fait bombarder, en 1768, Salé et Larache par
une flotte française. Le 28 mai 1767 intervient entre p
Louis XV et Moulay-Mohammed un traité de paix et d'à- /
mitié (2) dont Tarticle 11 contient une disposition no-
table : les indigènes employés comme interprètes parles
consuls et les courtiers indigènes des marchands français
sont soustraits à la juridiction locale et au payement des
charges personnelles. C'est la première fois que le droit
de protection à Tégard de sujets marocains nous est for-
mellement reconnu.

La cour de Fez ne pouvait que se montrer hostile à la
Révolution française. Moulay-Soliman, si Ton en croit une
lettre dont Tauthenticité est douteuse, aurait offert son
concours, en 1793, aux puissances coalisées contre la
France (3). Cependant lorsque Bonaparte débarqua en
Egypte, l'Angleterre ne put obtenir que le Sultan prit
parti contre nous (4). D'autre part, il semble bien que le
retentissement des victoires d'Austerlitz et d'iéna ait accru
le prestige français au Maroc : l'ambassade extraordinaire
que le Sultan Moulay-Soliman envoya à Napoléon en 1807,
pour le complimenter de ses triomphes, en est une preuve
suffisante.

Toutefois l'Empire n'engagea avec le Maroc aucune né-
gociation importante. Il faut attendre jusqu'à la Restau-
ration pour voir le gouvernement tenter de resserrer les

(1) Caslonnet des Fosses, loc\ cit.

(2) Rouard de Gard, op. cit., p. 205.

(3) Eod., p. 36.

(4) L. Ordëga, France et Maroc, Revue politique et littéraire
(Revue bleue), 4 novembre 1893, p. 585.



14 PREMIÈRB PARTIS

liens d'amitié existant entre les deux pays. En réponse à
une lettre écrite par Louis XVIII, l'empereur du Maroc
fait paraître un ordre confirmant et complétant le traité
de 1767 (1), (( vu, dit-il, l'amitié que la Nation française
porte à notre Cour et son attention pour ce qui regarde
nos affaires, raison qui nous la fait distinguer des autres
puissances et préférer dans notre amitié. »

A la mort de Louis XVIII, Charles X continuant la
politique de son prédécesseur envoie, dès son avènement,
une ambassade au Sultan pour « renouveler le traité et en
assurer les bases en le confirmant » (2). « Pour satisfaire
à ces intentions et désirant d'autant plus maintenir la
paix et les traités, que le gouvernement français est au-
près de notre cour le plus favorisé », le Sultan fait paraître
un nouvel ordre impérial — 28 mai 1825 — qui concède
à la France le traitement de « celle des nations chrétiennes
la mieux accueillie et la plus favorisée ».

(1) Rouard de Gard. op. cit., p. 21 J.

(2) Eod., p, 212.



DEUXIÈME PARTIE



LA GUERRE AVEC LE MAROC



CHAPITRE PREMIER



AVANT LA (.UERRE



L'expédition d'Alger, organisée en 1830 par le ministère
Polignac sous le prétexte apparent de venger Toutrage
reçu en 1827 par Tun de nos consuls, en réalité pour
procurer, avant les ordonnances de juillet, un peu de
gloire militaire à la monarchie défaillante (1), puis la
conquête de TAlgérie, résolument entreprise et vigoureu-
sement menée à partir de 1834 (2), allaient conduire nos
troupes jusqu'à Tlemcen et la Tafna et nous mettre en
contact direct avec les tribus marocaines. De ce voisinage
devaient naître presque aussitôt des difficultés intermi-
nables, des querelles incessantes, dues au fanatisme de

(i) Paul Leroy- Beaulieu, Algérie et Tunisie, 2« édit., Paris, 4897,
page 2.

(2) A. Debidour, Histoire diplomatiqtte de l'Europe^ Paris, 1891,
t. 1, pp; 346 et 347.



i6 DEUXIÈME PARTIB. — CHAPITRE I

ces populations, à leur esprit aventureux et combatif« à
l'incompréhension que témoignent les musulmans pour
la notion de frontière, telle qu'on la conçoit dans les Etats
civilisés. La guerre devait être menée contre le Maroc, un
traité de paix signé, la frontière exactement délimitée,
sans que pour cela les conflits fussent supprimés dans
l'avenir, car ils proviennent naturellement et comme
nécessairement du seul contact d'une population semi-
barbare, vivant sous un gouvernement impuissant, avec
un pays civilisé.

Quand fut décidée, après un blocus de trois ans, l'expé-
dition d'\lger, le gouvernement français prit soin d'en
aviser officiellement le sultan Moulay-Abderraman (1822-
1889) et de l'assurer que la France ne nourrissait à son
égard que des dispositions pacifiques. Abderraman, qui
jusque-là nous avait été favorable, protesta de son désir
de vivre en paix avec nous, et, de fait, observa durant
le siège, conformément aux engagements pris dans le
traité de 1682, une stricte neutralité (1). Mais la prise
d'Alger devait avoir dans tous les pays musulmans, et en
particulier au Maroc, un retentissement considérable. Et
le Sultan, poussé par l'orgueil fanatique de son entourage
et aussi par les intrigues des puissances étrangères, devait
bientôt essayer de profiter des événements pour étendre
sa puissance sur une partie des anciennes provinces de
la régence d'Alger.

Sur les instigations des agents du Makhzen, les habi-
tants de Tlemcen invoquèrent l'appui du Sultan contre
des tribus hostiles, et Moulay-Abderraman envoya son
neveu Moulay-Ali, avec une petite armée, prendre pos-

(1) Ordéga, op, cit. Revue politique et littéraire^ 1893, p. 586.



AVANT LA GUERRE 17

session de la ville. Il fallut une sommation énergique du
général Clauzel pour faire évacuer Tlemcen. Les troupes
marocaines parties, les agents du Sultan n'en continuè-
rent pas moins à fomenter des troubles dans la province
d'Oran (1), et aux réclamations que notre consul général
à Tanger lui adressa, Moulay-Abderraman ne craignit pas
de répondre que « depuis Constantine jusqu'à Tlemcen,
les Arabes Tavaient reconnu pour leur Empereur et que
la religion lui commandait de prendre sous sa protection
tous les Musulmans ». Pour mettre fin à cette ingérence
intolérable dans nos affaires, une ambassade extraordinaire
fut envoyée au Maroc ; le comte de Mornay, notre ambas-
sadeur, exigea et obtint du Sultan u la promesse solen-
nelle de renoncer à toute prétention sur une partie quel-
conque du territoire algérien », promesse qu'il confirma
dans une lettre adressée au roi Louis-Philippe a pourvu
que les Français puissent se maintenir en Algérie ».

Ce point réglé, un nouvel ordre de difficultés ne tar-
dait pas à surgir. La réputation de sainteté d'Abd-el-
Kader, son prestige s'étendaient bien au delà de la fron-
tière algérienne, et aux prédications de guerre sainte les
tribus du Sultan répondirent en venant se ranger sous
ses ordres ; elles prirent part, sans que Moulay-Abder-
raman voulût ou pût les empêcher, à plusieurs combats
que livra l'émir contre les généraux Clauzel et Bugeaud.
Aussi, en 1836, le gouvernement de Louis-Philippe décida
à nouveau d'envoyer à Fez le baron de la Rue pour rap-
peler le Makhzen au respect de ses engagements ; une
fois de plus le Sultan s'engagea, par écrit et sans réserve,

(1) De la Martinière, Grande Encyclopédie, au mot « Maroc >»
page 276.

0.-2



18 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE I

« à reconnaître les droits exclusifs de la France sur
toutes les provinces de Tancienne Régence d'Alger et à
ne jamais se départir de la neutralité la plus absolue,
quelles que fussent les chances de la lutte à poursuivre
contre les tribus insoumises » (1).

La mission du colonel de la Rue rendit pour quelque
temps Moulay-Abderraman plus circonspect ; jusqu'en
1842, il parut vouloir demeurer fidèle à sa parole d'ob-
server strictement les règles de la neutralité. Il fallut
toute rhabileté d'Abd-el-Kader, jointe aux intrigues des
puissances étrangères, pour voir les difficultés renaître,
s'aggraver, les esprits s'exciter, au point d'amener une
guerre dont ne voulaient ni la France ni même le Sultan.

Déjà, en 1842, le général Bedeau, appelé au comman-
dement de Tlemcen, avait eu à lutter contre les tribus
marocaines de la frontière, notamment les Beni-Snassen,
qui soutenaient Abd-el-Kader. Notre ministre des affaires
étrangères, M. Guizot, pria M. de Nion, consul général
de France à Tanger, de faire au Sultan les représenta-
tions les plus sérieuses ; il lui fut répondu « qu*Abd-el-
Kader avait sans doute avec lui un certain nombre de
volontaires du iMaroc, attirés dans son camp par des pro-
messes de pillage, mais que le caïd d'Oudjda. la ville la
plus rapprochée de la frontière, avait reçu de l'empereur
Tordre formel d'empêcher toute intervention de ses
sujets en faveur de l'émir et d'arrêter même les chefs qui
lui auraient prêté secours » (i).

Dix mois environ plus tard, le 30 mars 1843, le général



(1) Oniéga, loc\ cit.

(i) Ganiille Roussel, La conquête de l'Algérie, J^aris, i889, t.
p soi.



AVANT LA GUERRE 19

Bedeau était assailli tout à coup, à deux lieues de la fron-
tière, par une bande marocaine au milieu de laquelle il
reconnut des cavaliers réguliers du qaïd d'Oudjda. Le
général riposta vigoureusement, mit ses agresseurs en
déroute, et, dans une entrevue avec le qaïd, obtint la puni-
tion des coupables.

Les affaires demeurèrent en cet état jusqu'à Tannée
1844. Vers ce temps-là, Abd-el-Kader, vaincu et pour-
chassé dans rintérieur de T Algérie, abandonné par la
plupart des tribus, ayant perdu une grande part de son
prestige depuis la prise de sa smalah par le duc d*Au-
male, s'était établi à Touest de la province d*Oran, sur la
frontière marocaine et, de là, poursuivait incessam-
ment la guerre contre la France. Nous avions beau re-
pousser victorieusement ses attaques, infliger aux agres-
seurs de justes châtiments; Abd-el-Kader trouvait au delà
de la frontière un refuge assuré où, à Tabri de nos pour-
suites, il pouvait réparer ses forces pour de nouvelles
incursions. Le gouvernement français ne pouvait à aucun
prix accepter plus longtemps une situation pareille (1).
Il ne suffisaitpas d'ailleurs à Abd-el-Kader de trouver au
Maroc un asile. Visant plus haut, il espérait bien forcer le
Sultan à sortir de la neutralité qu'il avait observée jusque-
là, et à prendre nettement fait et cause pour lui contre la
France. N'avait-il pas battu, en entrant sur les terres de
l'Empire, des tribus en révolte contre leur souverain, et
envoyé en hommage à Fez les prisonniers et une partie
du butin (1)? N'avait-il pas substitué, dans les prières
publiques, le nom d'Abderraman à celui du Sultan de

(1) Guizot, Mémoires pour servir à V histoire de mon temps j
Paris, 4864-4867, tome VU, p. 445.



80 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE I

Stamboul (1)? Vers la fin de 1843, il se décida à agir
ouvertement et envoya en députalion à Fez Miloud-ben-
Arach et Barkani avec Tordre de demander formellement
au Sultan assistance contre les chrétiens (2).

Instruit par Texemple du dey d'Alger, Moulay Abder-
raman redoutait une guerre contre la France ; d'autre
part s'il révérait Abd-el-Kader comme un prophète, il ne
doutait pas de son ambition et le craignait comme un
rival. Mais dans tout TEinpire les esprits étaient exaltés;
la djihad, la guerre sainte que tout bon musulman doit
désirer de ses vœux, était prêchée, d'Oudjda à Mogador,
par les khouans des confréries religieuses (3). u On écrit
de Fez, disait dans une dépêche du 13 mai 1844, M. de
Nion à Guizot, que la guerre sainte contre les Français
est hautement proclamée. Ce ne sont plus seulement
les Kabyles de la frontière qui prennent part au mouve-
ment, ce sont aussi plusieurs grandes tribus du centre.
Un seul mot d'ordre circule aujourd'hui dans tout
l'Empire : « Dédain des menaces de TEspagne, haine et
vengeance contre les Français, confiance dans la protec-
tion de l'Angleterre (4) ». Les agents de l'émir nous repro-
chaient d'encourager l'Espagne à venger le meurtre de
son agent consulaire à Mazagran et de préparer un conflit
entre cette puissance et le Maroc ; ils nous peignaient
comme les provocateurs de la résolution prise par la
Suède et le Danemarck de ne plus payer tribut ; ils rap-

(1) Caslonnct des Fosses, op. cit.. Revue fie Droit International^
4884, p. 225.
(i) Camille Roussel, o/^. cit., l. 1, p. 305.

(3) Pène-Siefert, La politique française au Maroc, Revue poli
ligue et parlementai re, août 4893, p. 269 .

(4) Camille Rousset, op. cit., t. I^ p. 313.



AVANT LA GUERRE



21



pelaient les difficultés qui s'étaient élevées récemment
avec la France à propos des territoires do la frontière et
nous accusaient d'avoir envahi le Maroc et de nourrir des
projets de conquête à son égard (1). Par ailleurs le gou-
vernement britannique, jaloux de nos succès en Algérie,
faisait passer sans relâche à Témir de nouveaux moyens
de résistance (2). Le gouverneur de Gibraltar, Sir Robert
Wilson, s'entremettait en sa faveur pour obtenir du
Sultan le titre de khalifa (3). Le consul général de Grande-
Bretagne à Tanger, Sir John Drummond Hay, encoura-
geait la résistance et laissait entendre que l'Angleterre
interviendrait (4). Ballotté entre ces influences contraires,
le Sultan hésitait et ne savait quel parti prendre. Lorsque
M. de Nion, par ordre de notre ministre des affaires
étrangères, lui adressa, le 27 décembre 1843. une note
« réclamant l'adoption franche et loyale des mesures qui
pouvaient seules, en mettant fin à une pareille situation,
assurer le maintien des relations paciûques «, Abderra-
man, très perplexe et désirant gagner du temps, n'imagina
rien de mieux que d'interdire au consul de France de cor-
respondre avec lui autrement que par l'intermédiaire du
gouverneur de Tanger (5).



{i) .Marlens, Nouveau recueil général de Traités^ t. VU, p. 85.
(^) Debidour. op. cit., t I, pp. 347 et 407.

.'3) Moniteur Universel, ii juillet 1844. Discours du prince de la
Moskowa à la Chambre des i^airs, séance du 10 juillet i844, p 2127.

(4) Lorsque, le 13 juin, lord Clarendon demanda à lord Aberdeen
de désavouer toute participation dans les hoslilités du Maroc, le
secrétaire d'Etat pour les affaires étrangères se borna à répondre :
« Le gouvernement français ne se plaint pas de nos consuls. > Mo-
niteur universel, ii juillet i844, loc. cit.

(5) Camille Rousset, op, cit.,, t. I, p. 306.



22 DEUXIÈME PARTIE — CHAPITRE I

Pas plus que le Sultan la France ne désirait un conflit.
Le gouvernement de Louis-Philippe n'avait nulle envie
d'entreprendre au Maroc une guerre de conquête ; il
comprenait ce qu'une telle guerre aurait d'indéterminé
quant à l'espace, au temps, aux dépenses ; il savait que,
dans les Chambres, les partisans de l'occupation illimitée
eux-mômes auraient trouvé un tel projet absurde. « Ce
qu'il faut faire maintenant, déclarait Thiers à la Chambre,
c'est de peupler notre colonie, de la mettre en état de se
nourrir... (1). i) Il connaissait enfin les jalousies que la
conquête de l'Algérie avait fait naître chez les puissances,
et ne doutait pas que toute guerre avec le Maroc, eût-elle
pour cause la légitime défense, serait tenue en Angle-
terre pour un premier pas vers la conquête et risquerait
d'entraîner à sa suite un conflit européen. Le seul désir
du gouvernement était de mettre fin à une situation into-
lérable en éloignant Abd-el-Kader de la frontière algé-
rienne. Ce résultat, il espérait bien l'obtenir par des
moyens pacifiques. Mais les événements devaient se
succéder de telle sorte que le gouvernement de Louis-
Philippe, malgré son désir de conserver la paix, se vit
contraint de transformer en une guerre ouverte la guerre
de fait qui existait à la frontière.

Pour se couvrir contre les attaques d'Abd-el-Kader,
qui se trouvait avec sa deïra dans la région des Chott,
le général Bedeau avait obtenu du maréchal-gouverneur
Bugeaud, l'autorisation d'établir un poste permanent
dans la plaine des Angad. Arrivé à Marnia, le général
crut devoir en informer le qaïd d'Oudjda : « Ce posté, lui

(1) Moniteur universel, 22 Janvier 1845. Discours Thiers à la
Chambre des députés, séance du 21 Janvier, p. 134.



AVANT LA GUERRE



23



écrivait il, sera construit sur notre territoire. Les troupes
qui Toccuperonl surveilleront les Angad qui dépendent
de notre autorité, comme les mghazni d'Oudjda peuvent
surveiller les Angad qui dépendent du Maroc. » Le
17 avril le qaïd El Gennaouï répondit qull avait eu grand
peine à dissuader les Arabes de venir attaquer les Fran-
çais. En conséquence, il priait le général de retarder la
construction du fort pendant un mois, pour avoir le
temps de recevoir, sur un aussi grave sujet, les instruc-
tions de son maître. Mais Lamoricière et Bedeau, sans
tenir compte de cet avis, entreprirent le 27 avril la cons-
truction de la redoute.

Le 6 mai, le chef des Oulad-Ria, Bel Hadj, assura que
partout, au Maroc, on prêchait la guerre sainte et qu'il y
avait sur la frontière, sous les ordres de Si-Arbi-el-Kebibi,
un camp de réguliers noirs ; le 16 mai, un juif de Me-
droma annonça que les Marocains avaient pris leurs
dispositions de combat. Mais Tennemi attendu ne vint
pas.

La redoute de Lalla-Marghnia mise en défense, Lamo-
ricière porta son bivouac près du marabout de Sidi-Aziz,
à deux lieues de la frontière. Le 30 mai, dans la matinée,
on aperçut brusquement une troupe de cavalerie, dra-
peaux déployés, qui marchait contre le camp ; les tentes
furent repliées à la hâte et lorsque les Marocains atta-
quèrent, une charge vigoureuse les dispersa. On sut par
les prisonniers qu'un grand personnage allié à la famille
impériale, du nom de Sidi Mamoun bcn Cherif, était arrivé
le matin mêmeàOudjdaavec 500 cavaliers et avait voulu,
malgré les objurgations du qaïd, engager la bataille
contre les Français. « Quoi qu'il en soit, écrivait La-
moricière dans son rapport au gouverneur de l'Algérie,



24 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE I

la guerre existe de fait... Il est grand temps d'agir d'une
manière décidée, afin de dissiper les inquiétudes de
nos amis et d'arrêter l'exaltation croissante de nos enne-
mis (1). »

(4) Camille Rousset, op. cit,. t. I, pp. 340 à 3i9.



CHAPITRE 11



LA GUERRE



A la nouvelle du combat du 30 mai, le Roi, de Tavis
unanime de son conseil, décida que, sans voir dans cette
agression Tindice d'une rupture voulue et ordonnée par
Tempereur du Maroc, il serait adressé au Sultan une
demande formelle de réparations pour Tattaque des Ma-
rocains sur notre territoire, et qu'en même temps des
mesures efficaces seraient exigées pour mettre TAlgérie à
l'abri des menées d'Abd-el-Kader. Il décida que des
renforts seraient expédiés sur-le-champ au maréchal
Bugeaud et qu'une escadre, commandée par le prince de
Joinville, irait croiser sur les côtes du Maroc « pour
donner à la négociation l'appui moral de sa présence, et
s'il y avait lieu, le concours de sa force ».

Conformément aux décisions prises, M. Guizot (1),
ministre des affaires étrangères, adressa le l2 juin à
M. de Nion les instructions suivantes : « Vous devrez, au
reçu de la présente dépêche, écrire immédiatement à
l'empereur... Vous demanderez :

l"" Le désaveu de l'inconcevable agression faite par les
Marocains sur notre territoire ;

(i) Guizot, op. cit., t. Vil, p. 149.



26 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE II

2^ La dislocation du corps de troupes marocaines
réunies à Oueschda sur notre frontière ;

3** Le rappel du caïd d'Oueschda et des autorités ayant
poussé à l'agression ;

4° Le renvoi d*Abd-el-Kader du territoire marocain.

Vous terminerez en répétant :

1** Que nous n'avons absolument aucune intention de
prendre un pouce de territoire marocain, et que nous
ne désirons que de vivre en paix et en bons rapports avec
l'empereur ;

2** Mais que nous ne souffrirons pas que le Maroc
devienne pour Abd-el-Kader un repaire inviolable d'où
partent contre nous des agressions pareilles à celle qui
vient d'avoir lieu, et que si l'empereur ne fait pas ce qu'il
faut pour les empêcher, nous en ferons nous-mêmes une
justice éclatante. »

M. Guizot, dans la même dépêche, annonçait à M. de
Nion la prochaine arrivée sur les côtes du Maroc d'une
escadre commandée par le prince de Joinville; « du
reste, ajoutait-il, les instructions de Son Altesse Royale
sont pacifiques et partent de ce point que la guerre entre
la France et le Maroc n'est pas déclarée. Sa présence sur
les côtes de cet empire a plutôt pour but d'imposer et
de contenir que de menacer. Nous aimons à penserqu'elle
produira sous ce rapport un effet salutaire (1). «

Des instructions analogues, conçues dans le même
esprit pacifique, furent adressées par le maréchal Soult,
président du conseil et ministre de la guerre, au maréchal
Bugeaud et par le ministre de la marine, amiral de Mackau,
au prince de Joinville : « La prudence, disait l'amiral

(1) Marlens, N. R. G., l. Vil, pp. 8J et s.



LA GUERRE 27

dans sa dépêche du 16 juin, nous conseille d'éviter soi-
gneusement tout ce qui, de notre part, pourrait pro-
voquer ou décider une rupture définitive. Cette considé-
ration suffit pour caractériser la nature de l'expédition
qui se prépare : Il s'agit d'imposer et de contenir plutôt
que de menacer et de frapper (1). »

A. ces nouvelles, le gouvernement anglais, comprenant
que la France était enfin lasse du jeu des notes diploma-
tiques et que l'heure des résolutions décisives était pro-
chaine, manifesta, plus encore que le public de Londres,
une émotion qui redoubla lorsqu'on apprit que le prince
de Joinville avait été désigné pour commander Tes-
cadre (2). M. Guizot, qui ne pouvait ignorer les appré-
hensions des ministres de la reine, écrivit à notre ambas-
sadeur à Londres, le comte de Saint-Aulaire, pour que
lord Aberdeen en fût informé : « Avant 1830, disait-il, le
territoire qu'on nous conteste aujourd'hui a constamment
fait partie de la régence d'Alger; nous occupons depuis
longtemps ce territoire sans objection, sans contestation,
soit de la part des habitants eux-mêmes soit de la part
des Marocains. C'est Abd-el-Kader qui, dans ces derniers
temps, a cherché et trouvé ce prétexte pour exciter et
compromettre contre nous l'empereur du Maroc.

A vrai dire, ce n'est pas à l'empereur, c'est a Abd-el-
Kader que nous avons affaire là. Il s'est d'abord réfugié
en suppliant, puis établi en maître dans cette province;
il s'est emparé sans peine de l'esprit des populations ; il
prêche tous les jours, iléchaufiTe le patriotisme arabe et le

(i) Martens. N. R. G., t. Vil, p. 85

Ci) Le prince de Joinville venait de publier, dans le numéro du
15 mai 1844 de la Revue des Deux Mondes, une < Note sur Télat
des forces navales de la France » qui avait fort ému Topinion anglaise.



28 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE II

fanatisme musulman ; il domine les autorités locales,
menace, intimide, entraîne l'empereur, et agit de là
comme d'un repaire inviolable pour recommencer sans
cesse contre nous la guerre qu'il ne peut plus soutenir
sur son ancien territoire : Jugurtha n'était, je vous en
réponds, ni plus habile, ni plus hardi, ni plus persévé-
rant que cet homme-là, et s'il y a de notre temps
un Salluste, l'histoire d'Abd-el-Kader mérite qu'il la
raconte. Mais en rendant à l'homme cette justice, nous ne
pouvons accepter la situation qu'il a prise et celle qu'il
nous fait sur cette frontière.

Voilà près de deux ans que cette situation dure et que
nous nous montrons pleins de modération et de patience.
Nous avons obtenu des désaveux, des promesses, des ajour-
nements et quelquefois des apparences : au fond les
choses sont restées les mêmes; pour mieux dire elles ont
toujours été s'aggravant. Depuis six semaines la guerre
sainte est prêchée dans tout le Maroc ; les populations se
soulèvent et s'arment partout; l'empereur passe des re-
vues à Fez ; ses troupes se rassemblent sur notre fron-
tière; elles viennent de nous attaquer sur notre territoire.
Cela n'est pas tolérable. Plus la démonstration qui est
devenue indispensable sera forte et éclatante, plus elle
produira sûrement l'effet que nous cherchons. La pré-
sence d'un fils du roi y servira bien loin d'y nuire, car
elle prouvera l'importance que nous y attachons et notre
parti pris d'y réussir » (1).

La communication de M. de Saint-Aulaire, très nette et
très sincère, ne put parvenir à calmer complètement les
appréhensions du gouvernement anglais; en particulier

^1) Camille Rousset, op. cit., t. I^ pp. 336 et s.



LA GUERRE 29

le premier ministre, Sir Robert Peel, continua à penser
que les mesures de défense dont parlait la France mas-
quaient en réalité les préliminaires d'une conquête. Si
bien que, prenant peur, le cabinet de Saint-James mo-
difia tout à coup les lignes de sa politique marocaine.
Jusque-là il avait encouragé le Sultan à la résistance;
brusquement il prescrivit à ses agents d'essayer d'obtenir
du Maroc des concessions suffisantes pour nous ôter tout
prétexte de guerre. « J'ai vu hier lord Aberdeen, annon-
çait le 17 juin M. de Saint-Aulairc; il m'a annoncé qu'il
envoyait immédiatement à Tanger l'ordre au consul
anglais M. Drummond-Hay d'aller trouver Abderraman
en personne et d'employer tous les moyens en son pou-
voir pour empêcher la guerre (1).» Et, bien que la France
eût décliné officiellement la médiation de l'Angleterre (2),
Sir John Drummond-Hay n'en allait pas moins à Rabat,
d'ordre de son gouvernement, presser fortement le Sul-
tan d'accorder toutes les satisfactions que réclamait la
France ; lord Aberdeen écrivait aux lords commissaires
de l'amirauté « de prendre bien soin de faire savoir aux
autorités marocaines qu'en envoyant ces forces sur les
côtes du Maroc, le gouvernement de Sa Majesté n'a pas
eu l'intention de prêter aucun appui au gouvernement
marocain dans sa résistance aux demandes justes et mo-
dérées de la France, si malheureusement cette résistance
devait avoir lieu « (3).

Pendant ces négociations, le maréchal Bugeaud, parti

(1) Camille iioussei, op, cit., 1. I, p. 338.

(2) Ordéga. op. cit.. Revue politique et littéraire^ 1893, 2e se m.,
p. 587.

(3) Martens, N. ft. G., t. VU, p. 105.



30 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE II

j^n hâte de Dellys pour Lalla-Marghnîa à la première
nouvelle de Tagression du 30 mai, ne restait pas inactif.
Dans une lettre du 10 juin au maréchal Soult, il avait
résumé son opinion sur le conflit franco-marocain :
« Quelques actes de vigueur sur les Marocains peuvent
seuls, dans la situation où nous sommes, maintenir Tauto-
rité morale que nous avons acquise sur les peuples par
nos succès. » Dans la même dépêche, le maréchal faisait
part au ministre de ses intentions : « J*ai le projet de
demander, dès mon arrivée, des explications sérieuses
aux chefs marocains. Si leurs intentions sont telles qu'on
puisse espérer de revenir à i'état pacifique, je profiterai
de Toutrage qu'ils nous ont fait, en nous attaquant, sans
déclaration préalable, pour obtenir une convention qui,
en réglant notre frontière, établira d'une manière précise
les relations de bon voisinage.

Les principales bases de cette convention seraient :
1** la délimitation exacte de la frontière ; 2** que les deux
pays s'obligent à ne pas recevoir les populations qui
voudraient émigrer de l'un dans l'autre : 3** que l'empe-
reur du Maroc s'engage à ne prêter aucun secours en
hommes, en argent ni en munitions de guerre à l'émir
Abd-el-Kader. Si celui-ci est repoussé dans les États maro-
cains, l'empereur devra le faire interner avec sa troupe
dans l'ouest de l'empire où il sera soigneusement gardé.
A ces conditions, il y aura amitié entre les deux pays. Si
au contraire les Marocains veulent la guerre, mes ques-
tions pressantes les forceront à se déclarer. Nous ne
serons plus dans cette situation équivoque qui peut sou-
lever en Algérie de graves embarras. J'aime mieux la
guerre ouverte sur la frontière que la guerre des conspi-
rations et des insurrections derrière moi. S'il faut faire la



LA GUERRE 31

guerre, nous la ferons avec vigueur, car j'ai de bons
soldats... Je vous avoue que si j'eusse été à la place de
M. le général de Lamoricière, je n'aurais pas été si
nnodéré et j'aurais poursuivi rennemi, Tépée dans les
reins, jusque dans Oudjda (1). «

Le 12 juin, le maréchal avait opéré sa jonction avec
Lamoricière; le 14, il faisait proposer au qaïd d*Uudjda
une entrevue pour laquelle Bedeau, qui croyait encore au
rétablissement de Tétat pacifique, s'était spontanément
offert. Le 15 juin, à l'endroit convenu, le général et le
qaïd se rencontraient. La discussion des articles était à
peine entamée, que les cavaliers marocains se rappro-
chaient en proférant à grands cris des injures et des
menaces à l'adresse des parlementaires français. Il fallut
au qaïd près de trois quarts d'heure d'efforts pour les faire
reculer un peu. Le calme rétabli, u Nous ferons un arran-
gement pour Abd-el-Kader, dit le qaïd ; nous nous consul-
terons pour qu'il quitte la frontière, pour qu'il aille au-
delà de Fez s'il le faut, mais vous reconnaîtrez que la
limite entre les deux États de Maroc et d'Algérie sera fixée
par la Tafna. » Le général répliqua : « Etait-ce la Tafna
qui faisait frontière au temps des Turcs? — Du temps
des Turcs, peu importait que des Musulmans fussent
entremêlés ; mais avec vous, chrétiens, la séparation que
j'indique est nécessaire, m Le général ayant déclaré à
nouveau cette prétention inadmissible, le qaïd dit encore :
« Eh bien, il n'y a rien de fait. Si le refus est maintenu,
je suis pressé, il faut nous retirer. — Mais alors, reprit le
général, si l'entrevue se rompt sans qu'aucune garantie
nous soit donnée contre le retour des actes dont nous

(1) Camille Roussel, op. cit., t. i, pp. 322 et 323.



32 DEUXIÈME PARTIg. — CHAPITRE II

avons à nous plaindre, c'est donc la guerre. — C'est la
guerre, répliqua le qaïd (1).

Comme le général et sa suite se retiraient vers le camp,
les cavaliers marocains se mirent à les poursuivre et à
tirer contre eux des coups de fusil. Bugeaud, averti,
accourait avec 4 bataillons ; il prenait Toffensive et une
charge vigoureusement menée par le colonel Yusuf et le
commandant Walsin-Estherhazy, atteignait les cavaliers
marocains, les dispersait et couchait 300 des leurs sur le
terrain.

Le lendemain, le maréchal écrivit au qaïd qu'il allait
marcher sur Oudjda : « J'aurais le droit, écrivait-il, de
pénétrer au loin sur le territoire de ton maître, de brûler
vos villes, vos territoires, vos moissons... Je veux me
contenter d'aller à Oudjda... Jeté déclare en même temps
que je n'ai aucune intention de garder Oudjda, ni de
prendre la moindre parcelle du territoire de l'empereur
du Maroc, ni de lui déclarer ouvertement la guerre. »

Le 19 juin le maréchal occupait Oudjda.

Instruit directement par le gouverneur de l'Algérie de
l'agression du 30 mai, M. de Nion s'était empressé de
demander des explications sur cette affaire à l'empereur
du Maroc. Le 28 juin, ayant reçu les instructions du
ministre des affaires étrangères, il adressait au Sultan
une nouvelle note reproduisant fidèlement les conditions
que le gouvernement français avait résolu d'imposer au
Maroc. En réponse à la première note de M. de Nion, par-
venait le 7 juillet au consulat de France à Tanger, une
lettre où Sidi Mohammed Bendris, secrétaire des comman-
dements impériaux, en termes arrogants, rejetait tous les

(1) Camille Rousset, op. cit., 1. 1^ p. H26.



LA GUERRE 33

torts sur le général français et réclamait « qu'on fasse de
lui un exemple sévère ». La lettre se terminait par des
menaces : « En apprenant une telle nouvelle (le combat
d'Oudjda), tous les musulmans ont porté leurs regards de
ce côté et soit cavaliers, soit fantassins, ont renouvelé
leurs clameurs pour aller faire la guerre sainte. On a dû
leur promettre de leur en donner Tordre dès que les cir-
constances l'exigeront (1). >) Cependant, deux jours après,
le 9 juillet, arrivait une dépêche de Sidi-Bou-Selam, pacha
de Larache, conçue dans un esprit de conciliation qui
marquait clairement les hésitations du Makhzen en cette
afiaire. Le Sultan assurait « que ce qui est arrivé n'est pas
l'effet de ses ordres, mais bien celui du hasard... Des
événements de cette nature ne doivent en rien porter
atteinte au maintien de la paix, car aussitôt que Sa Majesté
a été informée, elle a été aussi surprise que mécontente.
Sa Majesté a fait parvenir ses ordres à son fils Sidi-Moham-
med qui a partagé son mécontentement. Ce prince a
aussitôt puni les coupables comme ils le méritaient, en les
chassant de l'armée et en destituant leurs principaux
chefs . (2).

Le jour où cette dépêche arriva, le prince de Joinville
mouillait devant Tanger, venant de Mers-el-Kébir, où il
avait stationné du 27 juin au 7 juillet, pour se concerter avec
le maréchal Bugeaud sur la meilleure conduite à tenir.
M. de Nion se rendit à son bord et lui présenta les preuves
de l'embarras où se perdait le Sultan. Le prince, voyant
combien il était difficile de démêler la vérité, se décida à
aller mouiller en observation avec toute sa flotte à Cadix

(4) Martens, N. R. G., t. VII, p. 400.
(2) Eod., pp. 403 et 404.

a -3



34 DEUXIÈME PARTIB. — CHAPITRE II

« bien décidé à ne pas paraître sur les côtes du Maroc, à
moins que le maréchal Bugeaud, poussé à bout, ne
déclare la guerre, ou à moins d'ordres contraires du
gouvernement » (1).

Cependant, à la frontière, les difficultés s'aggravaient;
on y annonçait la prochaine arrivée de Moulay-Moham-
med, fils du Sultan, à la tête d'une innombrable armée;
et si les messages du nouveau qaïd d'Oudjda, Si Hamida,
étaient pacifiques, annonçant à la fois Finternement
d'Abd-cl-Kader et la venue prochame de Moulay-Mo-
hammed, qui devait tout accommoder, on recevait par
ailleurs des confidences toutes contraires : « Le fils de
Tempereur ne peut venir à la frontière que pour la
guerre. 11 est suivi de très grandes forces, il a trente
pièces de canon, des pelles, des pioches pour faire le
siège de Lalla-Marghnia ; on ne fait pas tant de prépa-
ratifs si Ton vient pour la paix (2). » Le 4 août, le maré-
chal reçut une nouvelle lettre du qaïd d'Oudjda : Moulay-
Mohammed venait d'arriver à la frontière « avec son
infanterie victorieuse et ses nombreuses armées formi-
dables par Dieu et victorieuses par lui » ; Abd-el-Kader
serait interné dans l'intérieur du Maroc ; mais, cette satis-
faction donnée à la France, le qaïd reprochait au maré-
chal d'avoir construit un établissement militaire h Lalla-
Marghnia, sur un territoire que d'ailleurs le Sultan ne
revendiquait plus. Le maréchal répondit que les Français
avaient le droit de faire chez eux ce qui leur plaisait.
Depuis ce jour-là, toutes relations cessèrent entre les
deux camps.

(1) Guizot, op. cit., t. VII, p. 161.

(2) Camille Roussel, op. cit., t. I, p. 346.



LA OUIRRE 35

Pendant ce temps, la correspondance était active entre
Bugeaud et le prince de Joinville. Le gouverneur de
TAlgérie, appréciant sur place toute la gravité de la
situation, pressait le prince d'ouvrir le feu contre les
ports marocains. Le prince se retranchait derrière les
instructions du ministre de la marine prescrivant de
n'agir qu'en cas d'outrage à nos nationaux ou d'insulte
à notre pavillon. Bugeaud répliquait : « Le drapeau
de l'armée est aussi respectable que le pavillon, ou pour
mieux dire, c'est tout un ; or, notre drapeau n'a-t-il
pas été attaqué le 30 mai et outragé le 15 juin ? »

Le 25 juillet, le prince de Joinville écrivit à l'amiral
de Mackau : « M. le maréchal Bugeaud me dit que la
guerre n'est pas déclarée diplomatiquement, mais qu'elle
existe de fait. II ajoute que je suis libre de suivre une
marche différente de celle de l'armée de terre et d'em-
ployer des moyens dilatoires alors qu'il en est venu à une
offensive ouverte. Mes instructions me prescrivent de
commencer les hostilités dans le cas prévu d'une sem-
blable déclaration de la part du maréchal. J'ai fait mon
possible pour lui faire partager mon opinion : comme
vous le voyez par sa lettre, je n'ai pas réussi. Il suit une
marche contraire à mes idées ; mais outre que mes ins-
tructions me prescrivent d'agir comme lui, je crois qu'à
une grande distance de France, quelle que soit la diflTé-
rence d'opinion, il faut unité de vues et d'action entre
les agents du gouvernement. Or, entre M. le maréchal et
moi, c'est moi qui dois céder ; je m'incline devant son
grade, son âge, son expérience. Puisqu'il fait la guerre
sous sa responsabilité, puisqu'il a recours à ce moyen
extrême pour obtenir la paix, puisqu'il me place dans
un des cas prévus par mes instructions, celui oii la



36 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITHE II

guerre serait positivement déclarée et engagée, je me tais
et je ferai tous mes cfTorts pour le seconder (1). »

Le même jour, 2o juillet, M. de Nion adressa au Sultan
une note en forme d'ultimatum : huit jours étaient
accordés au Makhzen pour accepter les dernières condi-
tions de la France, les demandes primitives ayant été
modifiées sur l'intervention du gouverneur de l'Algérie.
C'était : « l"* la dislocation des rassemblements extraor-
dinaires de troupes marocaines qui existent dans les
environs d'Oudjda, sur notre frontière; 2"^ la punition
exemplaire des auteurs des agressions commises contre
nos troupes depuis le 30 mai ; 3" l'expulsion d'Abd-el-
Kader du territoire du Maroc; 4° une délimitation des
frontières de l'Algérie et du Maroc, conformément à l'état
de choses existant et reconnu du Maroc lui-même sous
la domination des Turcs à Alger (2). »

Le 2 août le délai de l'ultimatum expirait ; mais on
n'avait pas de nouvelles du consul d'Angleterre qui s'était
rendu a Rabat pour presser l'Empereur d'accepter les
demandes de la France. Le 4 août, on reçut du pacha d'EI
Araïsch une réponse à l'ultimatum, dont les termes
avaient été discutés et arrêtés par les conseillers du Sultan
avec le consul général d'Angleterre (3). Elle exigeait que
la redoute de Lalla-Marghnia fui évacuée et le maréchal
Bugeaudpuni (4). Le S, on apprit que SirJ. Drummond-
Hay, ayant échoué dans sa mission, s'était embarqué à
Mogador. Le août au matin, l'escadre attaqua les forti-

(1) Caiiiilie Roussel, op, cit., t. I, p. 348.
(i) Martens, N. R. G., t. VU, p. lOti.

(3) Ordega, op. cit., Revue politique et littéraire, i893, 2* sem.,
p. 587.

(4) Camille Roussel, op, cit., t. I, p. 349.



LA GUERRE 37

fîcations de Tanger et mît les batteries hors de service,
tout en respectant le quartier des consuls.

Puis le prince de Joinville vse dirigea vers Mogador (1) ;
le 15 août les batteries de mer de cette place étaient bom-
bardées et détruites ; oOO marins, débarqués malgré une
vive résistance de la garnison, s'emparaient de Tîlot qui
est à rentrée du port et s*y installaient Cela fait, le prince
de Joinville, avec la plus grande partie de son escadre,
revenait mouillera Cadix.

L'armée déterre, durant ce temps, ne restait pas inac-
tive. Lorsque le maréchal reçut la nouvelle du bombar-
dement de Tanger, plein de joie, il écrivit au prince :
« Le 14, au plus tard, j*ai la confiance que nous aurons
acquitté la lettre de change que la flotte vient de tirer
sur nous. » Comme il Favait annoncé, le 14 août, l'armée
française avec 8500 fantassins, 1400 cavaliers et 16 canons,
mettait en déroute sur les bords de l'Isly l'armée maro-
caine, forte de 31.000 hommes, qui comptait dans ses
rangs la cavalerie noire de la garde de rEmpereur,les Abid-
el Bokhari. Les Marocains laissaient sur le terrain
800 morts, la tente et le parasol de Moulay- Mohammed,
18 drapeaux, 11 pièces de canon et un butin immense.

Sans pousser plus avant sa victoire, le maréchal Bugeaud
ramena à Lalla-Marghnia, puis à Djemma-Ghazaouat ses
troupes harassées de fatigue.

!) Mogador, principal centre commercial de l'emi ire, était la pro-
priété particulière du Sultan, qui en louait les maisons et trouvait là
le plus clair de ses revenus.



CHAPITRE III



LA CONVENTION DE TANGER DU 10 SEPTEMBRE 18i4



Lorsque la nouvelle des victoires françaises arriva à
Londres, elle excita la plus vive émotion. Depuis la crise
de 1840 en eflTel, les deux nations conservaient l'une à
regard de l'autre une susceptibilité jalouse, une défiance
perpétuelle que l'habileté des diplomates et tout leur désir
de maintenir Tentente n'avaient pu endormir. La visite
de la reine Victoria à Louis-Philippe, en septembre 1843,
avait paru attester par sa cordialité le rétablissement de
raccord. Cependant lord Aberdeen et Guizot, quoique
personnellement liés d'amitié, n'obtinrent l'un de l'autre
que de bonnes paroles, de vagues assurances que les
événements semblèrent prendre à tâche de démentir
aussitôt. En Espagne, en effet, dès le mois d'avril 1844,
Louis-Philippe achevait au profit de l'influence française
la défaite du parti britannique ; le générai Narvaez arrivait
aux affaires et se proposait de marier à la satisfaction
exclusive de la France, la reine Isabelle et sa jeune sœur,
rinfante Louise-Fernande. En Grèce, Collettis, chef du
parti français, soutenu par l'ambassadeur de France,
était appelé au ministère, malgré l'hostilité de la cour de
Londres, pour remplacer Mavrocordalo.

Mais plus encore que nos succès diplomatiques, les



LA CONVENTION DE TANGER OU 10 SEPTEMBRE 1844 39

succès de notre politique coloniale irritaient la jalousie
de nos voisins d'Outre-Manche. L'année même — 1842 —
où les Anglais subissaient un désastre en Afghanistan, la
France avait pris possession de Mayottc et de ÎSossi-Bé,
s'était emparée des îles Marquises et avait étendu son pro-
tectorat sur les îles de la Société. Surtout, ce que l'opinion
anglaise ne pouvait supporter de sang-froid, c'était de
voir la France poursuivre sans ménagements la conquête
de l'Algérie et, grâce à la nouvelle tactique du maréchal
Bugeaud, sur le point d'obtenir la pacification complète
de cette Régence, qu'au début l'Angleterre nous avait
jugés incapables de coloniser.

On ne s'étonnera donc pas si les succès du maréchal
et du prince, salués avec orgueil à Paris, excitèrent à
Londres, dans l'opinion publique et dans la presse, une
colère inimaginable. Au sein même du gouvernement,
le Premier ministre, Robert Peel, témoigna aussitôt d'une
double crainte que le ministre des affaires étrangères,
lord Aberdeen, malgré ses efforts habiles et sincères, ne
parvint pas à calmer : « l'une que, malgré nos déclara-
tions contraires, nous ne prissions possession permanente
de quelque partie du territoire marocain ; l'autre que
nousne donnassionsun grand développement à nos forces
navales pour les diriger un Jour contre l'Angleterre » (1).
Rappelant les engagements d'évacuation que la France
dans son opinion avait pris envers l'Angleterre lors de
la conquête d'Alger (2), « il est trop tard sans doute,
disait-il, pour réclamer de la France l'exécution de ses



(1) Guizot, op. cit., t. VII, p. 163.

(i) Camille Roussel, La Conquête (V Alger, Paris, 1879, pp. 81 et s.
— Pène-Siefert, op. cit,^ Rev. pol. et parl.y 4ÎM)3, p. 269.



40 DEUXIEME PARTIE. — CHAPITRE III

engagements ; mais c'est à cause de ce tort originel que
maintenant le Maroc et Tunis sont en péril ; si nous ne
tenons pas à la France un langage très décisif, si nous
ne sommes pas prêts à agir dans Tintérêt de Tunis et du
Maroc, ces deux Etats auront le sort de l'Algérie et de-
viendront, si ce n'est peut-être de nom, du moins en fait,
des portions de la France » (1).

Cependant, quelle que fût Firritation du gouvernement
anglais, il ne pouvait trouver dans Taffaire du Maroc une
seule raison plausible de chercher querelle à la France ;
depuis le début du conflit, il connaissait nos griefs ; il
avait trouvé nos demandes « justes et modérées » ; la
France n'était pas l'agresseur; enfin, malgré les craintes
qu'affichait Robert Peel, le gouvernement de juillet, dans
ses actes aussi bien que dans ses paroles, se montrait peu
désireux de conquérir le Maroc. Joinville n'avait débarqué
que quelques hommes dans l'îlot qui est devant Mogador,
et Bugeaud s'abstenait de pénétrer dans l'intérieur du
pays. Il fallait à l'Angleterre un autre prétexte pour mani-
fester sa mauvaise humeur.

Elle le trouva dans un incident qui, à toute autre
époque, eût passé sans doute inaperçu. En mars 1844,
un intrigant du nom de Pritchard, missionnaire, apothi-
caire, négociant et consul de Grande-Bretagne, avait été
arrêté à Taïti et expulsé de l'île comme fauteur de désor-
dres ; il avait à ce moment renoncé à son titre de consul
et par conséquent n'était plus couvert par l'immunité
diplomatique. Cependant lorsqu'il arriva en Angleterre,
vers la fin de juillet, le patriotisme exalté des Anglais
l'accueillit presque comme un martyr. Robert Peel ne



(i) Guizot, op, cit., t. VII, p. 164.



LA CONVENTION DB T/INGER DU IQ SEPTEMBRE 1844 . 41

craignit pas de déclarer à la Chambre des Communes
que l'Angleterre avait été grossièrement insultée et qu'une
réparation lui était due. Devant ces menaces, Topinion
française n'était pas restée indifférente, et des deux côtés
du détroit s'élevaient des provocations, des injures et des
défis. Il semblait, vers la fin d'août, que V « entente cor-
diale » dût finir par une prochaine déclaration de guerre.

Le gouvernement de Louis-Philippe était partisan de
la paix. Craignant que la récente visite à Windsor —
juin 1844 — du tsar Nicolas I", dont il connaissait l'aver-
sion et le dédain pour la monarchie de juillet, ne cachât
la menace d'une ligue anglo-russe, il se décida, avec une
humilité d'autant plus excessive que la France avait pour
elle le bon droit, à aller pour ainsi dire au-devant des
exigences britanniques. Le 29 août, Guizol faisait exprimer
au Foreign-Office, par l'intermédiaire de M. de Jarnac,
notre ambassadeur à Londres, « son regret et son impro-
bation » du traitement qu'avait subi Pritchard. Le 30,
pour en finir avec l'affaire marocaine, source véritable
des difficultés, le gouvernement de Louis-Philippe décidait
qu'il ne serait rien modifié aux demandes antérieures de
la France et que nos plénipotentiaires iraient eux-mêmes
offrir la paix au Sultan. « Le Roi vous ordonne. Messieurs,
écrivit Guizot au duc de Glûcksberg et à M. de Nion, de
vous transporter devant Tanger à bord de l'un des vais-
seaux de notre escadre et de faire remettre aux autorités
de cette place une lettre adressée à l'Empereur, dans
laquelle vous lui annoncerez que s'il accepte purement et
simplement les conditions de votre ultimatum que je
viens de rappeler, vous êtes encore autorisés à traiter sur
cette base (1). »

(1) Martens, N. R. G., t. VII, p. i\t.




42 • DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE III

Par un heureux hasard rhumiliation d'une pareille
démarche fut épargnée à la France. \vec le temps, Moulay-
Abderraman avait compris que toute nouvelle défaite,
en diminuant son prestige, augmenterait celui d'Abd-el-
Kader et rendrait son rival plus redoutable. Il s'était
décidé à faire la paix (1). Les instructions du gouverne-
ment français n'étaient pas parvenues à destination,
lorsque M de Nion reçut, le 3 septembre, de Sidi-Bou-
Selam, chargé des pleins pouvoirs de FEmpereur, une
lettre ainsi conçue : u Nous nous adressons à vous, vu
que S. M. vient de nous charger d'accorder les quatre
demandes que vous aviez formulées contre elle (2). »

Avant d'aller plus avant, de Nion et Glùcksberg vou-
lurent s'assurer de la réalité et de l'étendue des pouvoirs
du plénipotentiaire marocain. A cet effet, ils envoyèrent
le 6 septembre les interprètes Warnier et Fleurât à Tan-
ger, d'où ceux-ci revinrent le lendemain, rapportant une
lettre de Sidi-Bou-Selain au prince, attestant « qu'il avait
entre les mains l'ordre de l'Empereur de faire la paix » (3).

Aucun doute ne subsistant, le prince de Joinville, avec
une partie de l'escadre, amena de Nion et Glùcksberg
devant Tanger. Le qaïd de la ville s'empressa de venir à
bord pour affirmer une fois de plus que le désir de
l'Empereur était de faire la paix. Le 10 septembre, au
matin, M. Warnier se rendit à terre avec un projet de
traité, rédigé par les plénipotentiaires français sur les
bases indiquées par le gouvernement du Roi ; il déclara
à Sidi-Bou-Selam « que pour obtenir la paix, il fallait



(i) Guizot, op. cit., t. VII, p. 171.
(2)Marlens, N. R. G , t Vil, p. lU.
(3)i5orf., p. 119.



LA CONVENTION DE TANGER DU 10 SEPTEMBRE 1844 43

que le traité de paix fût signé dans la journée, sans qu'on
y changeât un mot ; que, dans le cas contraire, c'était la
guerre » (1).

Cette dernière menace n'avait d'autre but que de sauver
les apparences. De Nion et Glûcksberg, devant les succès
de nos armes, avaient espéré des conditions meilleures,
et ils ne doutaient pas que le Sultan s'estimât heureux
d'obtenir la paix à si bon compte. Défait, le pacha accepta
les demandes de M. Warnier « avec joie ». Les plénipo-
tentiaires français descendirent à terre, salués par l'artil-
lerie de la ville. Quelques heures après, le traité était
signé.

La « Convention conclue à Tanger, le 10 septembre 1844,
pour régler et terminer les différends survenus entre la
France et le Maroc » (2), se borne à reproduire les condi-
tions de l'ultimatum du 28 juillet. Le Sultan s'engage à
licencier u les trouprs marocaines réunies extraordinaire-
ment sur la frontière des deux Empires, ou dans le voisi-
nage de ladite frontière » (3), à punir « les chefs maro-
cains qui ont dirigé ou toléré les actes d'agression commis
en temps de paix sur le territoire de l'Algérie contre les
troupes de S. M TEmpereur des Français « (4j ; u à ne
donner ni ne permettre qu'il soit donné, dans ses États,
ni assistance, ni secours en argent, munitions ou objets
quelconques de guerre à aucun sujet rebelle ou à aucun
ennemi de la France » (3).

L'article 4 porte : n Hadj-Abd-cl-Kader est mis hors la

(1) Marlens, N. R. G., t. VII, pp, 422-li3.

(2) Eod.. pp. 378 à 384.
(.3) Art. ier.

(4) Art. 2.

(5) Art. 3.



44 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE III

loi dans toute retendue de l'Empire du Maroc aussi bien
qu'en Algérie. 11 sera, en conséquence, poursuivi à main
armée par les Français sur le territoire de l'Algérie, et
par les Marocains sur leur territoire, jusqu'à ce qu'il en
soit expulsé ou qu'il soit tombé au pouvoir de l'une ou
l'autre nation. Dans le cas où Abd-el-Kader tomberait au
pouvoir des troupes marocaines, S. M. l'Empereur du
Maroc s'engage à l'interner dans une des villes du lit-
toral ouest de l'Empire jusqu'à ce que les deux gouverne-
ments aient adopté de concert les mesures indispensables
pour qu'Abd-el-Kader ne puisse en aucun cas reprendre
les armes et troubler de nouveau la tranquillité de l'Algérie
et du Maroc. »

Enfin, d'après l'article 5, « la délimitation des frontières
entre les possessions de S. M. l'Empereur des Français et
de celles de S. M. l'Empereur du Maroc reste fixée et con-
venue conformément à l'état de chose reconnu par l'Etat
marocain à l'époque de la domination des Turcs en Al-
gérie. L'exécution complète et régulière de la présente
clause fera l'objet d'une convention spéciale négociée et
conclue sur les lieux, entre les plénipotentiaires désignés
à cet cfl'et, par S. M. l'Empereur des Français et un dé-
légué du Gouvernement marocain. S. M. l'Empereur du
Maroc s'engage à prendre sans délai, dans ce but, les
mesures convenables, et à en informer le Gouvernement
français. »

En somme, la convention de Tanger, conclue sous la
menace d'un conflit avec l'Angleterre, ne faisait guère que
consacrer à nouveau la promesse du Sultan, maintes fois
accordée et jamais tenue, d'observer strictement la neutra-
lité dans les affaires d'Algérie.

La France ne prenait aucune ville à ce souverain ; pour



LA CONVENTION DE TANGKR DU 10 SEPTEMBRE 1844 45

rendre les négociations plus faciles, nos plénipotentiaires,
sur Favis de Bugeaud et du prince de Join ville, avaient re-
noncé à demanderune indemnité pour frais de guerre (1).
Après nos victoires, le gouvernement de Louis-Philippe
se contentait des conditions qu'il exigeait du Sultan avant
sa défaite ; en particulier, en ce qui concerne Abd-el-
Kadcr, il lui suffisait d'une simple promesse sans garan-
ties, d'un engagement dont il ne pouvait surveiller l'exé-
cution et que la mauvaise foi du Makhzen allait rendre long-
temps illusoire.

Aussi ne s*étonnera-t-on pas qu'un pareil traité ait été
accueilli chez nous avec quelque tristesse. Bugeaud ne ca-
chait pas sa déception : « Applaudissez-vous tout seul,
je vous en prie, écrivait-il à Lamoricière ; car, moi, je
ne m'applaudis pas le moins du monde, et je ne vou-
drais à aucun prix apposer ma signature au bas de ce
traité » (2).

Aux Chambres, lorsque vint, en janvier 1845, la dis-
cussion de l'adresse en réponse au discours du trône,
les orateurs de l'opposition attaquèrent vivement la poli-

(1) On a souvent reproché, lanlùt à Guizot — Ordéga, op. cit.,
ftecpol. et liff., 1893, p. 588 — tantôt à Louis-Philippe — Pène-
Siefert. op. cit., Rev. pnl. et pari.. 1903. p. 273 — d'avoir dit à cette
occasion (juc « la France était assez riche pour payer sa gloire. »
Guizot semble s'en défendre : « Bien des gens, écril-il dans ses
Mémoires^ nous conseillaient plus «l'exigences, l'occupation prolongée
de quelques villes niarocaines, une forte indemnité pour frais de
guerre. Nous écartâmes ces idées ; non par une générosité inconsi-
dérée et parce que la France était, comme on le dit alors, assez riche
pour payer sa gloire, mais pour des raisons plus sérieuses, i Nous
n'avons pas retrouvé, dans les discours de Guizot au Parlement, les
paroles incriminées.

(i) Camille Housset, op. cit., p. 369.



iu\tm nnukrocaine 4» mioMre def alain» étrangères. A la
Cb;»rrfbre 4e^ psiiir«. danf la «éaïkce da 15 janrier. le
\trif%t'A 4e la Mff^^kowsi nlkéfita pa« à déclarer : « C'est la
crainte d^r compromettre l'^aKiaiiee anglaise qui paralyse
entre r^^j mairie et dê% leor origine toate* le? mesares qui
rofm fK>nt dictée* par rînlérêt du pay*. — C'est elle qui
•K>fj% le nom de mo^lération lirre l'exécution d'un traité
\tu\H)riHtîi \tfmr l'avenir de l'Algérie à la discrétion de
hnrUitrf'n nans loyauté •! . > M. Guîzot dans une réponse
éloquenUî, en%H\H de se défendre : « Ce que je m'attendais
2i entendre à cette tribune, s'écria-t-il. et ce que j'y por-
tifrai moi même, c'ef»t la justice rendue à la loyauté, à la
nH^ftnmt avec laquelle le gouvernement anglais a compris
Utn motif» de notre conduite et les nécessités de notre si-
tuation (2). • A la Chambre des députés, — séance du
21 Janvier — M, Thiers. dans un long discours, regretta
que le gouvernement n'eût pas exigé de garanties pour
rcx(;ciition du traité. « C'est à TafTaire de Taïti, affirma-
t-il, cpie vous avez sacrifié nos intérêts au Maroc (3). »
(i(^pori(lant, le maréchal Bugeaud, après avoir avoué le peu
de HaliHfaction que lui avait inspiré tout d'abord le traité,
ti cauH(5 (le l'absence de garanties concernant Abd-el-
Kudor, déclara ([ue depuis l'examen des circonstances
oxtérieurcîs avait modifié son impression première.

Lt^H CliambroH adoptèrent intégralement le projet
d'adroHm» proHenté par le gouvernement en réponse au
diHcourH du trAno (4).

(I) Mo^ïitfur ufuverseL 10 janvier 1845, p. 88.
(i) Moniteur universel, i(i janvier 1845, p. 89.
(W) Moniitiur universel, 'ii janvier 1845, p. i35.
(A) Moniteur universel, 45 janvier 1845, p. 164.



CHAPITRE IV



L.\ CONVENTION DE LALLA-MARGHNIA
LA REDDITK^N D'ABD-EL-KADER



M. Guizot, désireux de voir se terminer au plus tôt
l'aflaire marocaine, s'empressa, dès que la convention
de Tanger eût été ratifiée, de réclamer au Sultan Tcxécu-
lion des clauses qui y étaient stipulées. La réponse, sui-
vant l'habitude du Makhzen ayant été dilatoire, M. Guizot
écrivit le 17 novembre 1844 au chargé d'affaires de France,
M. Mauboussin : « Insistez... pour qu'on vous notifie en
termes formels et qui n'aient rien d'ambigu ce que l'em-
pereur a fait pour exécuter ces différentes clauses et aussi
l'article 5, relatif à la délimitation des frontières. Cette
opération est urgente et indispcnsalDle (1). »

Cette fois la démarche de notre représentant à Tanger
fut favorablement accueillie. Aussitôt M. Guizot s'occupa
de désigner le plénipotentiaire français, chargé, en vertu
de l'article 5 de la convention de Tanger, de délimiter les
territoires algériens et marocains, u Je me concertai avec
le maréchal Soult, écrit-il dans ses Mémoires (2), pour
que cette mission fût confiée à un homme capable de



(4) Marlens, N. R. G., t. IX, p. 560.
(2) Guizot, op. cit., t. VII, p. 479.



48 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE IV

comprendre à la fois la guerre et la politique, et déjà
éprouvé dans les affaires de TAlgérie. Notre choix s'arrêta
sur le général comte de la Rue, vaillant officier et homme
du monde, ferme et prudent, habile à démêler et à déjouer
les ruses ennemies et sachant faire dans sa propre con-
duite la juste part de l'adresse et de la franchise. » On lui
adjoignit le commandant de Martimprey et M.Léon Roches,
naguère prisonnier d'Abd-el-Kader, qui « avait acquis
dans les périlleuses aventures de sa vie une rare habileté
à traiter avec les musulmans » (1). Le représentant du
Sultan fut Sidi-\hmida-ben-Ali-el-Sudjâaï, assisté de Si
Selaoui.

Les dernières instructions du ministre de la guerre et
de M. Guizot, remises au général de la Rue le 10 et le
14 janvier 1845, portaient que la délimitation devait être
fixée « conformément à l'état de choses reconnu par le
gouvernement marocain à l'époque de la domination des
Turcs en Algérie » (2). Le maréchal Soult invitait Lamo-
ricière à mettre à la disposition du comte de la Rue les
travaux préliminaires de démarcation exécutés par les
officiers d'état-major et du génie et joignait à ses instruc-
tions cinq plans levés à différentes époques. 11 ajoutait :
a Toute latitude de temps vous est d'ailleurs laissée pour
mener heureusement la négociation (3). *

Le général gagna la frontière occidentale de l'Algérie,
s'entretint avec les chefs des tribus, se concerta avec les
plénipotentiaires marocains. Deux mois ne s'étaient pas
écoulés depuis son départ, qu'il signait, le 18 mars 1845,



(1) Guizot, op. cit., t. VII, p. 479.

(2) Martens, N. R. G., t. IX, p. 501.

(3) Eod.^ p. 562.



CONVENTION LALLA-MARGHNIA. REDDITION D^ABD-EL-KADER 40

avec Sidi-Ahmida, la convention de Lalla-Marghnia, qui
fixe encore de nos jours la frontière algérienne de l'ouest
et règle nos rapports de voisinage avec le Maroc.

La convention de Lalla-Marghnia délimite les terri-
toires algériens et marocains suivant un mode qui varie
d'après la nature du sol et les mœurs de ses habitants»
Elle suppose la division du pays en trois régions dis-
tinctes :

!•* Région comprise entre l'Oued- Adjeroud et le col de
Teniet el-Sassi.

Pour cette région la convention de 1845 fixe une ligne
séparative, frontière véritable entre le Maroc et l'Algérie.
a Cette ligne commence, dit l'article 3, à l'embouchure de
rOued (c'est-à-dire cours d'eau) Adjeroud dans la mer,
elle remonte avec ce cours d'eau jusqu'au gué où il prend
le nom de Kiss : puis elle remonte encore le même cours
d'eau jusqu'à la source, qui est nommée Ras-el-Aïoun...
Elle marche sur Teniet-el-Sassi, col dont la jouissance
appartient aux deux empires » (1).

2* Région comprise entre le col de Teniet-el-Sassi et
l'oasis de Figuig.

Dans cette région où la terre ne se laboure pas, où les
tribus, pour trouver les pâturages et les sources nécessaires
à leurs troupeaux, doivent parcourir d'immenses espaces,
il eut été difficile d'établir une ligne de démarcation pré-
cise, respectueuse des coutumes des habitants. En effet, si
les tribus nomades ont un territoire sur lequel, depuis
des siècles, elles vivent, les limites de leurs terres de par-
cours ne sont pas exactement définies et varient suivant
les ressources de l'année. Déjà, lorsque le vieux général

(1) Mariens, N. R. G., t. VIU, p. 143.

Q -4



50 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE IV

turc, Mustapha ben Ismaïl, à qui nous avions demandé
quatre ans auparavant de nous dresser une carte fron-
tière, était arrivé à Koudiat-el-Delbagh, il s'était arrêté,
disant : « Le pays au-delà ne peut se délimiter : c'est le
pays des fusils ». Et la carte porte : « Le désert — il
n'appartient à personne (1). n C'est pourquoi la conven-
tion de Lalla-Marghnia ne trace point de ligne frontière
dans cette région et se borne à partager les tribus et les
qçours entre les deux pays.

« Dans le Sahara (désert), dit l'article 4, il n'y a pas de
limite territoriale à établir entre les deux pays, puisque la
terre ne se laboure pas et qu'elle sert seulement de pacage
aux Arabes des deux Empires qui viennent y camper pour
y trouver les pâturages et les eaux qui leur sont néces-
saires. » L'article 4 S 2 et 3 partage entre la France et le Ma-
roc les tribus qui nomadisent dans cette région; l'article 5
S 2 et 3 u est relatif à la désignation des kessours (villages
du désert) des deux empires ».

3" Région située au sud de l'oasis de Figuig.

L'article 6 déclare : « Quant au pays qui est au Sud des
kessours des deux gouvernements, comme il n'y a pas
d'eau, qu'il est inhabitable, et que c'est le désert propre-
ment dit, la délimitation en serait superflue. »

Si l'on essaye d'apprécier la convention de Lalla-
Marghnia, il apparaît avec évidence que la délimitation
des frontières fut menée avec une hâte excessive, et que

(l) Documenis pour servir à i étude du Nord-Ouest africain,
réunis et rédigés par les ordres de M. Jules Carnbon, gouverneur
général de l'Algérie, par MM. U,-M.-P, de la Martinière et le capi-
taine Lacroix. Gouvernement général de l'Algérie, service desalTaircs
indigènes, i8a4-i897, i. U, p. 25.



CONVENTION LALLA-MAROHNIA. HEDDITION d'aBD-EL-KADER 51


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