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Le blog de:  azizsalaheddine@hotmail.com

HISTOIRE :"La question du Maroc"2/3

25 Mai 2009 , Rédigé par saladin Publié dans #Histoire et socièté

- 75 -- 

dans l'expectative ; un goum a été organisé chez les
Doui Menia, ce qui a permis de réduire dans de fortes
proportions les troupes d'occupation dont l'entretien
était si coûteux. On créa un cercle de Colomb à Tag-
da et un autre à Taghit. Beni-Ounif est devenu une
commune annexe dépendant directement d'Aïn-Sefra.
— Nos postes ont été reliés entre eux par le télégra-
phe : nous avons constitué actuellement une marche
solide qui nous permet de surveiller les Berabers du
Tafilelt, et d'empêcher leurs incursions.

Le résultat^ de cette occupation et de cette organi-
sation a été la pacification de la région. Il n'y a plus
eu depuis que des attentats isolés, comme celui du
3 mars contre les courriers, et le 21 mars, contre les
chameaux des Doui-Menia, ralliés près de Ben-Zireg.
D'une façon générale, les Ksouriens et les Berabers
ont senti notre force et compris qu'il valait mieux
commercer avec nous que nous attaquer, et des rela-
tions commencent à se nouer entre nos postes et les
oasis marocaines, non seulement du Figuig, mais
d'Aïn-Chair, et du Tafilelt. Le marché de Beni-Ounif
est très prospère et est devenu le centre commercial
de la région. Ce mouvement ne fera que s'accroître
quand sera terminé le grand instrument de pénétra-
lion pacifique, le chemin de fer qui reliera les oasis
sahariennes avec l'Algérie. Après avoir été longtemps
délaissé, (ayant été commencé en 1893, il n'avait en



- 76 -

l!}n:! que 145 kilom.), il est poussé actuellement avec
l*hi- de vigueur et va atteindre Ben-Zireg. Une
>iif»\ciilion de 2.400.000 francs avait été votée pour
1rs travaux de ce tronçon et une autre de 200.000
lianes, pour les études du tronçon Ben-Zireg-Baha-
lia-Kenadsa-Igli, qui vont être commencées. L'in-
génieur des ponts et cliaussées de Mascara et le con-
«liH [eur de Beni-Ounif, puis M. Etienne, sont allés
\Mir, dans ce but, le marabout de Kenadsa, Si Bra-
iMin. qui se montre très bien disposé à notre égard.
Midii-Amama a dû quitter Figuig pour se réfugier
Jîiii^ les montagnes de TOuest, et la France peut se
rniiî-idérer comme maîtresse incontestée de toute cette
<Linfrée.

\ous sommes en mesure désormais de recueillir
les fruits d'une politique qui, si elle a été parfois trop
liiiiorée, trop irrésolue dans l'exécution, était bonne
lia ris sa conception. Par sa loyauté, son expérience
(les choses musulmanes, l'habileté de ses administra-
leiir et la bravoure de ses soldats, enfin par les heu-
reux résultats de son expansion dans le Sud et l'Ouest
Algérien, la France s'est assurée une influence pré-
[NJûdérante non seulement sur les régions limitrophes
rN' r Algérie, mais encore sur le Maroc tout entier.
Au moment où s'ouvre la question marocaine, elle se
h Olive dans une position très avantageuse : solide-
ment établie sur sa frontière oranaise, elle s'est ren-



à



- 77 -

due indispensable au Sultan qu'elle aide à rétablir
l'ordre dans les régions troublées d'Oudja et de Fi-
guig, et lui a montré, ainsi qu'aux puissances euro-
péennes, même les plus hostiles jusque-là à nos prr
grès au Maroc, que, seule, elle était en mesure de
résoudre au mieux des intérêts de tous, la question
marocaine, et que mieux que toute autre elle pourrait,
en étendant à l'empire chérifien tout entier la poli-
tique de coopération avec le Sultan qu'elle avait appli-
quée aux régions frontières, amener à la civilisation
cet « anachronisme politique, épave du moyen âge
musulman » \ dans lequel jusqu'ici la rivalité des
divers états avait maintenu un statu quo nuisible à
tous.



1. Lorin, La question du Maroc {Revue politique et parle-
mentaire, 10 juillet 1901).







CHAPITRE IV
L'Empire marocain et la pénétration européenne



Le Maroc est resté pendant longtemps assez mal
connu, au point de vue géographique comme au
point de vue politique. Actuellement encore, les
villes de la côte seules sont fréquentées par des Eu-
ropéens, et ce n'est que grâce aux quelques explora-
teurs comme les Français : de Foucauld, de Segonzac,
Mouliéras, Doulté, et les Allemands : Gérard Rohlf et
Fischer qui ont pu pénétrer, en risquant leur vie,
dans l'intérieur du pays, que nous avons pu nous en
faire une idée exacte.

(( L'aspect général de la contrée est celui d'une
double rangée de gradins parallèles, s'opposant les
uns aux autres ; un double escalier, dont la première
marche serait le Riff, longeant la Méditerranée, puis
le moyen Atlas, le Grand Atlas, arête culminante,
orientée du nord-ouest au sud-ouest, et, en descen-
dant de l'autre côté l' An tle- Atlas, qui regarde le dé-
sert.

(( Au pied de ce gigantesque escalier, s'étend jus-



- 79 —

qu'à l'Atlantique une plaine riche et fertile, arrosée
de fleuves sans cesse alimentés par les neiges éter-
nelles qui couvrent le front chenu de l'Atlas : Se-

bou, Bou-Regrag, Oum er Roubia qui découlent du
versant nord.

<( Le Maroc, fécondé par des pluies abondantes, est
la terre bénie de la nature dans le nord de l'Afrique.
La superficie porte déjà et est capable de porter en
plus grande abondance d'infinies richesses agricoles.
Les montagnes inexplorées réservent à nos arrière-
neveux des trésors à découvrir » \

Voici ce qu'en dit de son côté M. Mouliéras ^ :

« Situé dans la zone tempérée, arrosé par les pluies
qui viennent de la Méditerranée et de l'Océan, il de-
vrait être le grenier d'abondance de l'Afrique sep-
tentrionale. Tandis que ses voisins de l'est souffrent
quelquefois de la sécheresse, lui n'aurait à se plaindre
que du trop grand nombre de déluges bienfaisants
qui l'inondent régulièrement et font pousser les hautes
herbes de ses prairies. Nulle part, dans l'immense
Afrique, de territoire plus bieau, plus varié, plus
riche Quelques poignées de blé jetées sur le ter-
rain à peine écorché par la charrue indigène, donnent
des récoltes superbes ».

Pourquoi, un pays qui pourrait être si productif.



1. Journal Le Malin, n° du 25 janvier 1904.

2. M. Lamy, Le Maroc inconnu {Grande Revue).



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qui contient 80.000 kilomètres carrés de terre culti-
vable, qui possède Teau qui manque tant à TAlgérie
et à la Tunisie, où l'on tiouve céréales, fruits et bes-
tiaux, qui contient des mines de cuivre, de fer, d'ar-
gent, peut-être même d'or, n'est-il pas mis en valeur
comme il devrait l'être, n'a-t-il qu'un commerce inté-
rieur peu développé, ne fait-il avec l'étranger qu'un
chiffre d'affaires insignifiant par rapport à son éten-
due et à ses ressources (il n'atteignait pas 100 millions
en 1901) ? Pourquoi, alors que l'expansion européenne
s'est largement développée dans les pays musul-
mans, que plusieurs même sont occupés par l'An-
gleterre ou la France, que le surcroît de population,
que le développement industriel intense qui caracté-
rise notre époque pousse les nations européennes à
chercher des débouchés au dehors, à s'emparer de
terres pour y établir des colons, des comptoirs pour
leurs commerçants, le Maroc est-il resté en dehors
de ce mouvement ? — Cela tient à deux causes :

Son état politique.

La position géographique qui a rendu opposés les
intérêts de diverses puissances européennes, et fait
qu'elles se sont employées seulement jusqu'ici à y
maintenir le statu quo.

Ce n'est que depuis peu que nous nous faisons une
idée exacte de ce qu'est l'état politique du Maroc.
Nous nous sommes longtemps figurés, en 1845, par



- 81 -

exemple, que nous avions à faire à une puissance
comme la Turquie, qui présente un semblant d'orga-
nisation. De cette ignorance de la situation réelle du
gouvernement marocain, ont résulté bien des erreurs
et bien des déceptions. Nous savons maintenant que
ce que nous appelons l'Empire chériflen est une pure
fiction, « une expression trompeuse et quelque peu
prétentieuse, qu'ont imaginée les chancelleries d'Eu-
rope pour désigner le coin occidental de l'Afrique du
Nord » \ — Le Maroc n'est pas un état centralisé,
ni même organisé, il n'est pas non plus, comme on
l'a répété souvent \ un empire en décomposition :
sans doute, quelques sultans sont parvenus à y éta-
blir un semblant d'unité, mais elle n'a jamais pu
durer, c'est une expression géographique, comme le
fut longtemps l'Italie % c'est un état dans lequel l'as-
semblage des parties n'est pas encore cohérent » *.

Il y a d'abord deux races différentes qui n'ont ja-
mais pu se fondre et former une nation. Les Arabes
envahisseurs et les Berbères autochtones qu'aucun
des conquérants successifs du pays, Phéniciens, Ro-



1. Bulletin du Comité de l'Afrique française, février 1897.

2. MM. Mouliéras, Le Maroc inconnu ; Ludovic de Cam-
pon, Un empire qui croule.

3. M. Sartay (La question du Maroc en 1901), compare
le Maroc à l'Italie du moyen âge, avec ses Guelfes et ses Gibe-
lins.

4. Augustin Bernard, Evolution de la question du Maroc,

Bourassin. 6



-Il un iillllfl



mmm



— 82 —

mains, Vandales ou Byzantins, n'ont pu assimiler.
Convertis à l'islamisme comme ils le furent jadis au
christianisme, ils ont toujours gardé, même en ma-
tière religieuse, un farouche amour de l'indépen-
dance, ils sont plutôt hérétiques qu'orthodoxes et
conservent, mêlés à la doctrine du Prophète, les su-
perstitions de leur race. Au point de vue politique,
ils se sont soumis en apparence quand ils se sont
sentis les plus faibles et ont repris leur liberté dès
que la puissance de leurs conquérants a décliné.
Mais il n'y a jamais eu de sentiment national berbère :
plus encore que les Arabes, ils n'ont pu s'élever au-
dessus de la notion de la tribu. Ils n'ont aucune idée
d'un Etat organisé et surtout centralisé. « Bien loin
que le danger commun les réunisse, on les a vus se
joindre à l'envahisseur pour piller une tribu voisine
ou satisfaire quelque rancune » '. — La nature a
beaucoup contribué à donner à la population ber-
bère cet esprit de particularisme qui a fait à la fois
sa force et sa faiblesse. Car ils sont (( aussi facilement
conquis que difficilement assimilables »>. Les mon-
tagnes du Maroc, où habitent de préférence les Ber-
bères forment tantôt des massifs aux vallées étroites
comme le Riff, isolés par des plaines dans lesquelles
se sont répandues des tribus arabes ou arabisées,



1. R. MiUet, Nos frontières de TAfrique du Nord (fievue
de Paris, 25 octobre 1903).



j



— 83 —

tantôt au contraire, des chaînes qui isolent les plaines,
divisent le pays en trois parties qui ont longtemps
formé trois états, Fez, Marrakech et le Sous, qui ne
communiquent entre elles que par les rives de la mer
ou des cols peu franchissables : enfin, l'Antiatlas isole
du Maroc proprement dit les oasis du Tafilelt, de la
Saoura et du Guir. Donc, aucune unité géographique
ou ethnique, c'est ce qui explique le manque d'unité
politique.

(( Ce pays, a dit M. Delafosse ' à la Chambre, n'est
qu'une juxtaposition de tribus insoumises, indisci-
plinées, toujours prêtes à la révolte, s'ignorant à peu
près les unes les autres, ou ne se connaissant que
pour se combattre et se piller réciproquement ». Et
M. Delcassé ^ : « Le Maroc n'est qu'un assemblage
de tribus reliées tant bien que mal par la croyance ».

Au-dessus de ces tribus, arabes ou berbères, il y a
un Sultan qui est maître absolu conrnie tous les sou-
verains musulmans, du moins telle semble être l'ap-
parence. En réalité, il est plutôt un pape qu'un empe-
reur, un chef religieux (Chérif), dont l'autorité vient
de ce qu'il est le descendant du Prophète, le Comman-
deur des Croyants (aux yeux des Musulmans de l'A-



1. Discussion des interpellations sur la politique extérieure
10-11 mars 1903 {Journal Officiel, 12 mars).

2. Séance du 23. novembre 1903 {Journal Officiel, 24 novem-
bre).




- 84 -

frique occidentale, le Padischah de Constantinople
n'est qu'un usurpateur). Comme vicaire du Prophète,
il est vénéré dans toute la Berbérie et même au Sou-
dan jusqu'à Tombouclou ; mais il en est autrement
au point de vue temporel. — D'abord, il existe au
Maroc de puissantes confréries religieuses comman-
dées par des chefs qui, pour n'être pas révérés à l'égal
du Sultan, n'en sont pas moins regardés comme des-
cendants de Mohammed : tels sont les Chérifs d'Ouez-
zan, chefs de la confrérie des ïaybia ou Taybin, les
marabouts des confréries Derkaoua, Quadrya, Ais-
saoua, que le Sultan doit ménager, chercher à se ren-
dre favorables : ils sont puissants, possèdent d'im-
menses biens personnels et gèrent ceux dé leurs con-
grégation, plus importants encore, sur lesquels ils
sont les maîtres plus que le Sultan ; ils sont, la plu-
part du temps, exempts d'impôts, souvent même c'est
le Sultan qui les pensionne, offre des armes à leur
tribu ; s'ils paient, c'est une sorte d'offrande reli-
gieuse, de « don gratuit » (Ziara), analogue à celui du
clergé de France sous l'ancien régime.

Dans les contrées qui ne dépendent pas des confré-
ries, le Sultan a des représentants, caïds, amel ou
Khalifa, mais si, dans certaines, dans celles qu'on ap-
pelle les tribus soumises, ces fonctionnaires sont à*
peu près respectés, et peuvent percevoir les impôts
(dont ils se réservent, d'ailleurs, une large part, sans



— 85 —

compter ce qu'ils extorquent à leurs administrés), il
n'en est pas de même dans les pays où l'autorité tem-
porelle du Sultan n'existe que peu ou point : ses re-
présentants sont tolérés à condition de ne se mêler de
rien, surtout de demander de l'argent, ou même ne
sont pas acceptés du tout et assassinés dès qu'ils se
présentent : là, toute l'autorité est à la Djemaa (con-
seil des notables).

11 y a bien aussi un pouvoir central, une cour du
Sultan (Maghzen), composée de ses familiers, ses
hauts fonctionnaires européens ; il n'existe aucune
délimitation, aucune fixité dans les fonctions, aucune
distinction entre l'administration et le gouvernement '
(la seule loi est le Coran, la loi religieuse), c'est l'ar-
bitraire absolu, la puissance réelle appartient au fa-
vori du moment qui cherche alors à réunir tous les
pouvoirs entre ses mains, en attendant qu'un autre le
remplace dans les faveurs du maître. Le Sultan a
deux capitales, Fez et Merrakech ou Maroc (il réside
aussi à Rabat et à Meknis) ; mais, quand le Maghzen
veut se transporter de l'une à l'autre, il faut qu'il en-
treprenne une véritable expédition, parce que les
montagnes qui les séparent sont habitées par des tri-
bus en révolte perpétuelle. Il en est de même pour la



1. Dans les provinces, le même fonctionnaire est adminis-
trateur et percepteur. En créer deux ne servirait actuelle-
ment qu'à augmenter les abus.



i



}




— 86 —

[ierceplion des impôts : sauf dans les quelques villes
el provinces d'accès facile qui sont bien obligées de

I rayer, à moins que, poussées à bout par les exac-
tions des gouverneurs, elles ne se révoltent aussi, le
Sultan doit employer son armée (mahalla), et quelle
armée, un amas de gens trop jeunes ou trop vieux,
mal vêtus, mal armés (à part une petite troupe d'in-
limterie et d'artillerie instruite tant bien que mal par
(Jes Européens), composée de contingents envoyés
par quelques tribus fidèles, et qui n'ont i)as à compter
sur une nourriture et une solde régulières.

Aussi, ces expéditions fiscales sont un véritable
riéau, les contribuables doivent arriver à composition,
rm, s'ils persistent dans leur rébellion, sont absolu-
ment pillés, à moins qu'au contraire ils ne parvien-
nent à repousser les troupes du Sultan, ce qui arrive
fréquemment étant donné le |)eu de valeur de celles-ci.

II arrive même qu'en tête du mouvement de révolte
sont les gouverneurs nommés par le Sultan.

On voit donc ce qu'est politiquement le Maroc : un
Etat non seulement féodal, mais anarchique, où le
Sultan, souverain absolu en théorie, n'est pratique-
ment maître que d'un cinquième à peu près du pays,
ce qu'on appelle le bled-el maghzen (pays de l'admi-
nistration); tout le reste est le bled es siba, le pays
du vol. Il est impossible de déterminer exactement les
limites des pays soumis et insoumis : tel Sultan,



— 87 —

comme Moulay-Hassan, mort en 1894, était parvenu,
par la force de ses armes, son énergie et son habileté,
à se rendre maître de presque tout le pays, à consti-
tuer un semblant d'Empire marocain, tandis que Mou-
lai Abd el Aziz, son fils, actuellement régnant, « jeune
homme inconsidéré et frivole », n'est plus guère au-
jourd'hui souverain effectif que de ses quatre villes-
résidences et de leur banlieue. D'une façon générale,
les pays insoumis sont les pays de plaines qui bor-
dent l'Atlantique, habités plutôt par des Arabes et
des Maures, et les pays insoumis sont les pays de
montagnes, refuge de tribus berbères : sur la fron-
tière oranaise, Oudja dépend du Sultan d'une manière
à peu près réelle, Figuig d'une façon nominale ; le
Tafilelt, étant le berceau de la dynastie actuelle, recon-
naît l'autorité du Sultan, mais les tribus sahariennes,
nos voisines, protégées par l'immensité du désert,
autant que les Berbères des montagnes par leurs ro-
chers, sont absolument indépendantes. Le Sultan ne
peut maintenir son pouvoir temporel que par une ha-
bile politique, il doit diviser pour régner, il exploite
les haines intestines des tribus, des chefs religeux,
flatte les uns pour les envoyer combattre les autres,
ce qui les affaiblit tous d'autant ; il agit par les armes
quand il se croit le plus fort. La révolte est au Maroc



1. Discours de M. Delafosse, 10 mars 1903 {Journal Officiel,
11 mars).




~ 88 —

à Tétai chronique, c'est Tétat normal, aussi faut-il
moins la prendre au sérieux que dans un pays orga-
nisé : elle cesse, en général, aussi vile qu'elle éclate,
soit par peur d'une razzia du: Sultan, soit parce que
ses chefs ont été achetés par lui. Le rebelle d'hier de-
vient l'agent du Sultan contre le rebelle d'aujourd'hui,
quitte à être celui du lendemain. La révolte comme
[a soumission dépendent des intérêts du moment. Il
résulte que dans ce chaos, les forces vives ont fini par
se faire équilibre, il s'est établi une sorte de « sta-
tique sociale qui constitue un état durable » *.

« Les guerres intérieures sont le fond même de l'his-
toire du Maroc », surtout depuis l'invasion arabe. Le
Sultan n'ayant ni administration, ni armée, ni fi-
nances organisées ^ vit au jour le jour et cherche à
pressurer ses sujets soumis plutôt qu'à améliorer leur
sort : ceux-ci, cependant, travailleurs et sobres, très
commerçants, n'osent chercher à s'enrichir pour ne
pas exciter les convoitises et les exactions des gou-
verneurs, ou parce qu'ils se sentent toujours menacés
par les pillages des brigands ou des troupes du Sul-
tan.



1. Il n'y a pas de budget, quant à l'administration finan-
cière, seules les douanes ont un tarif et des agents de per-
ception réguliers.

2. Rapport de M. Doutté {Bulletin du Comité de l Afrique
française, janvier 1898).



— 89 —

C'est pourquoi ce pays si favorisé par la nature,
possédant une situation géographique exceptionnelle,
est pauvre, qu'il n'a pas de ports, mais seulement de
mauvaises rades \ pas de marine, pas de routes fai-
sant communiquer les provinces les unes avec les au-
tres, les rares pistes qui existent sont peu sûres autant
par leur manque d'entretien que par les attaques des
pillards qui les infestent ; comme il n'y a pas de force
de police pour réprimer leurs attentats, les habitants
aiment mieux transiger avec eux ou même les aider
que d'avoir recours à la mahalla du Sultan, dont la
protection serait plus dispendieuse encore. L'agricul-
ture, l'industrie et le commerce sont donc rudimen-
taires, les richesses forestières et minières sont inex-
ploitées. Le Maroc est dans l'état de l'Europe du X^
siècle, c'est une société théocratique et féodale qui a
à peine évolué depuis le temps des Khalifes arabes, et
ce pays est en vue des côtes d'Espagne, limitrophe
de notre Algérie !

Comment un tel état a-t-il pu se maintenir au mi-
lieu de la civilisation actuelle, pourquoi n'est-il pas
entré comme les autres pays musulmans dans la voie



1. En 1901, le commerce de Tanger était évalué à 25 mil-
lions, de Mogador à 10 millions, de Casablanca à 4 millions,
de Mazagan à 2 millions ; les autres ports, Larache, Rabat,
Safî et Tétouan, faisaient moins d'un million.



— 90 —

«II* progrès sous la poussée de l'expansion euro-
prrnne?

i Via vient d'abord du ianalisme de ses habitants :
li* Wtïvoc est resté la (-iladelle du vieil Islam, l'étran-
ixrr y est toujours regardé comme l'ennemi, il n'est
f\ïir loléré dans les ports et dans quelques villes de
1 m li rieur, il n'a jamais été admis bénévolement, il
I» \ ;i jamais eu de rapports réguliers, de points de
MMkliirf permanents entre la civilisation européenne,
ilMÎ progresse sans cesse, et la civilisation marocaine
l'u Hi-j adence. Aussi le Maroc est-il resté dans un iso-
Ir fil farouche : les Sultans se sont ingéniés à re-
in nj^stir les tentatives faites par les étrangers pour
-V'Iablir dans le pays, et, (juand ils ont été contraints
^(r -ijxner des traités laissant ceux-ci prendre pied
ilnn- leur empire, ils ont tout fait pour en empêcher
Im mise à exécution : c'est ainsi que, malgré toutes les
' nf>\(!!itions, dont la dernière date de 1880, les Euro-
pe! «n s n'ont pu obtenir la liberté commerciale (il y a
heancoup de produits dont l'exportation est encore
IMuhibée '), ^t, sauf à Tanger, le droit de posséder
des immeubles.

Mais si une puissance européenne avait eu l'idée
ai relée de s'établir au Maroc, ce n'est ni le Sultan,
ni même les populations berbères qui auraient pu l'en



1 I^ntre autres les céréales et les bestiaux, sauf sur la
Iruniière algérienne.



— 91 —

empêcher. La France a bien conquis TAlgérie ; ce
n'aurait été qu'une question de sacrifices temporaires,
et le Maroc les aurait bien valus. Si ce pays est resté
jusqu'ici non seulement indépendant, mais encore
fermé à la pénétration européenne, cela tient juste-
ment à sa situation sur deux mers à proximité de l'Eu-
rope, et surtout au fait que ses côtes dominent une
des routes les plus fréquentées du globe, le détroit de
Gibraltar, et que la question du Maroc n'est qu'une
partie de cette question plus complexe et plus vitale
encore pour la plupart des Etats européens, l'empire
de la Méditerranée. C'est l'opposition des intérêts de
la France, de l'Angleterre, de l'Espagne, et même de
l'Italie et de l'Allemagne, qui ont été cause de la sur-
vivance de ce singulier Etat. Comme aucune des puis-
sances ci-dessus ne voulait y voir s'installer une autre
et ne pouvait s'y installer elle-même, leurs diplomates
ont dû prendre au sérieux ce fantôme de pouvoir, in-
venter la théorie du maintien du statu quo marocain
en dépit de ses défectuosités. Et cependant, si tentante
était la proie, qu'en déclarant bien haut son intangi-
bilité, les Etats intéressés ont tous cherché à y avoir
la prépondérance, à y implanter leurs commerçants
et leurs produits, à forcer la main au Sultan, à le con-
traindre à leur reconnaître certaines faveurs, des pri-
vilèges diplomatiques et économiques ; il y a eu une
véritable nuée de convoitises, d'intrigues, de jalou-



— 92 —

sies. Et cependant, le moment est arrivé où cette si-
tuation invraisemblable, où cette fiction diplomatique
d'un Empire chérifien ne peut plus durer, où l'inter-
vention européenne devient une nécessité à laquelle
il est impossible de se soustraire ; il faut en finir avec
celte question marocaine dont on a tant tardé la solu-
tion.

Quels sont donc les Etats européens intéressés, quel
rôle ont-ils joué jusqu'ici au Maroc, quelle place y
occupent-ils au point de vue politique et économique,
(|uelles sont leurs prétentions et comment serait-il
possible de résoudre, au mieux des intérêts de tous,
le problème de l'ouverture du Maroc à l'influence, à
la civilisation européenne ?

L'Angleterre n'est pas voisine du Maroc, mais y a
des intérêts commerciaux et surtout des intérêts poli-
tiques de la plus haute importance : son commerce
avec ce pays se monte à 9.484.388 fr. pour l'expor-
tation, et 23.555.556 fr. pour l'importation, soit au
total 33.039.944 fr. ' ; elle prétend même y avoir le
premier rang (nous verrons qu'en réalité elle est dé-
passée par la France- Algérie). De plus, comme puis-
sance maritime, la question du Maroc se complique,
plus que toute autre, de la question du détroit. Il lui
est absolument nécessaire de dominer et de conserver



1. Rapport de M. E. Dechaud {Bulletin du Comité de
l'Afrique française, février 1904).



-^ 93 —

libre la roule de l'Orient et de l'Extrême-Orient : c'est
dans ce but qu'elle a occupé Gibraltar (1704), Malte
(1801), Chypre (1878), et enfin l'Egypte (1882). Depuis
le XVIP siècle, elle a noué des relations avec le Ma-
roc ; elle a commis la faute, en 1684, d'évacuer Tan-
ger, qu'elle avait reçu du Portugal en 1662, parce
qu'il lui coûtait beaucoup sans lui rapporter à une
époque où elle n'avait pas encore pleinement cons-
cience du rôle qu'elle était appelée à jouer dans le
commerce maritime du monde. Elle le regretta vite
et a depuis employé tous les moyens pour réparer
cette erreur, surtout depuis qu'elle a dû constater l'in-
suffisance de Gibraltar pour garder l'entrée du dé-
troit. Avec les progrès de l'artillerie et de la naviga-
tion à vapeur, Gibraltar ne constitue plus qu'un point
d'appui de la flotte ; il faudrait posséder Tanger pour
être maître du passage. Aussi l'Angleterre a-t-elle tou-
jours cherché à garder la prépondérance politique et
économique dans l'Empire chérifien : tantôt cher-
chant à flatter les Sultans, tantôt les menaçant pour
en obtenir des concessions, surveillant jalousement
les progrès des autres puissances, particulièrement
de la France dans le pays, et cherchant à les arrêter.
De 1727 à 1782, elle eut la première place au Maroc
et y ruina l'influence française jusque-là prépondé-
rante. Elle conclut des traités de commerce avec le
Sultan, s'allia avec lui contre l'Espagne, mais se



— 94 —

jtiufitra trop ouvertement avide, et Sidi Mohammed
ul ()u'il était plutôt de son intérêt de lui faire la guerre
ilu roncert avec l'Espagne et la France.

Klle reprit son influence sous la Révolution, mais
iM* put obtenir du Sultan Aloulay-Sliman qu'il agit
roiiire nous ; elle profita de la guerre d'Espagne pour
u( riii>er Ceuta, qu'elle ne rendit qu'en 1814, sur les
pt'ières de Ferdinand VII. La prise d'Alger et l'éta-
lili-^emenl des Français en Afrique l'inquiétèrent au
plus haut point, et nous avons vu qu'elle fit tous ses
clïurts pour entraver notre expansion, qu'elle excita
ri soutint perfidement Abder-Rhaman, et peut-être
.Vbd-el-Khader contre la France, mais, s'apercevant
fjii elle était allée trop loin, elle mit toute son in-
fluence en œuvre pour faire cesser la guerre qu'elle
avait provoquée et se fit donner l'assurance que les
I lançais n'occuperaient aucun point du territoire mà-
j ocain. Son attitude contribua autant que notre igno-
ra iu;e à nous empêcher d'obtenir les régions aux-
i|uclles nous avions droit, et qui nous auraient assuré
iiiiij meilleure frontière ; elle eut ainsi l'air d'avoir
.sauvé le Sultan.

Mlle agit de même avec l'Espagne, en 1859, et Tem-
pe* ha de retirer les fruits de la dure campagne qu'elle
Hvait entreprise à ce moment. Le 9 décembre 1856,
1 11(1 avait conclu avec le Maroc un traité des plus
tuaiitageux au point de vue économique et politique :



L



— y5 —

le Sultan assurait à ses nationaux des avantages com-
merciaux ainsi que les droits de propriété sur les
terres et dé protection sur les indigènes. En 1861, le
gouvernement anglais s'ingénia à fournir à celui du
Maroc toutes les facilités pour payer l'indemnité de
guerre espagnole, il lui fit négocier un emprunt, mais
se fit rembourser sa créance sur le produit des doua-
nes, ce qui lui permit, jusqu'en 1885, d'introduire des
commissaires anglais dans cette administration. En
1871, l'Angleterre profita de l'abaissement du pres-
tige de la France, et son ambassadeur, Sir John
Drummond Hay (dont le père avait déjà occupé la
même fonction), était tout puissant auprès des sul-
tans Sidi-Mohammed et Moulay el Hassan, qu'elle ne
cessa de pousser à protester toutes les fois que nous
avons voulu avancer dans l'hinterland algérien ; elle
est en partie cause de nos atermoiements et de nos len-
teurs. Elle a dû nous reconnaître ces pays en 1890
(moyennant une énorme extension de territoire au
Sokoto), mais alors elle redoubla ses intrigues, con-
seilla Moulay el Hassan de nous couper la route,
espérant nous faire hésiter à nous engager dans un
conflit international (et nous n'avons que trop donné
dans ce piège). D'autre part, elle cherchait à s'établir
d'une façon ou d'une autre dans l'Empire chérifien,
soit seule, en maintenant le gouvernement, comme elle
l'avait fait en Egypte, soit en se taillant la part du




— 96 —

lion, en prenant Tanger et une partie de la côte, si,
devant les réclamations des autres intéressés, le par-
tage avait été impossible à éviter. En 1891, à la suite
de troubles à Tanger, elle voulut y l'aire débarquer
des troupes, mais la France ayant déclaré qu'elle en
enverrait aussi, l'Angleterre, ne tenant pas à une ac-
tion commune, abandonna son projet. En 1892, elle
tenta un grand coup. Elle envoya en grande pompe
à Tanger son ministre. Sir Charles Evan Smith, pour
demander à Moulay-Hassan d'importants privilèges,
lignes télégraphiques reliant les ports marocains,
chemins de fer de Tanger à Fez, création de consu-
lats à Fez et Maroc, entrée de l'Empire chérifien dans
l'union postale, installation de l'Angleterre Qiu cap
Juby et droit pour ses nationaux de posséder des
terres ; c'était la mainmise anglaise sur le pays. Mais
Sir Charles Evan Smith ne mit pas assez de discré-
tion dans ses demandes et éprouva un échec complet,
ce qui amena une profonde déception ; le gouverne-
ment anglais, fidèle à sa politique d'opportunisme,
désavoua alors son ministre et le remplaça par M.
Th. Eliott, qui eut pour mission de réparer la mala-
dresse de son prédécesseur et de rassurer le Sultan
(il lui envoya cependant en 1893, un ultimatum au
sujet de l'assassinat d'un sujet anglais). Il voulut alors
reprendre les négociations interrompues, en atté-
nuant, toutefois, ses demandes, mais l'expédition de



ï-i^O-r^, M»i> f..TS*»- -



- 97 -

Moulay el Hassan au Tafilelt, ses difficultés avec l'Es-
pagne et sa mort, entravèrent de nouveau les pour-
parlers qu'avait commencés Sir West Ridgeway. Ils
furent repris par M. Satow^, vers la fin de 1894 et le
commencement de 1895, mais le moment était inop-
portun, le jeune Sultan n'étant pas établi assez soli-
dement sur son trône. L'envoyé anglais demanda en-
tre autres avantages la concession d'un câble sous-
marin reliant les ports. Il conclut avec le Sultan une
convention pour le rachat par celui-ci des établisse-
ments de la Western Africa C°, fondés en 1888, au
cap Juby, par M. Mackenzie, qui n'étaient rien moins
que prospères et étaient une source permanente de
difficultés.

L'Angleterre avait espéré par ces établissements
avoir un pied au Maroc et drainer par eux le com-
merce du Soudan, mais celui-ci ne se fait plus guère
par caravanes depuis l'occupation du pays par les
Européens et les Français particulièrement (ce qui a
supprimé le trafic des esclaves qui était le plus pros-
père). En définitive, à part ce rachat fructueux (13
mars 1895), et la concession d'un câble de Tanger à
Mogador, la mission n'eut que peu de résultats et eut
le tort de prolonger outre mesure son séjour à Fez, ce
qui irrita contre elle le fanatisme des habitants. M.
Satow fut remplacé par M. Nicholson, qui fut de nou-
veau envoyé près d'Abd el Aziz ; il profita des embar-

Bourassin. 7




— gé-
ras flnanciers causés par la minorité du Sultan, pour
lui proposer un emprunt ; il fut modéré dans ses de-
mandes, assura le jeune monarque de l'amitié de
r.\nglelerre, lui conseilla des réformes et eut un peu
plus de succès que ses prédécesseurs. Il obtint des
indemnités pour des négociants lésés, la concession
dun dépôt de charbon et la construction d'un môle à
Tanger par la Compagnie de TAlgésiras Railway,
sous la dirci lion d'un ingénieur anglais, M. Morrisson
(avril-mai iHQù). En 1897, une Compagnie anglaise, le
'i Globe venlure syndicate », se créa à Londres pour
faire du commerce au Sous ', mais ses agents eurent
des difûcultés avec les indigènes, trois d'entre eux
furent emmené?? prisonniers à Casablanca ; on recon-
nut alors qu'ils avaient voulu faire de la contrebande
d'armes, el ce [ut l'Angleterre qui dut payer une in-
flemnité ' au Sultan et désavouer ces aventuriers que
Sir A, Nicholson avait protégés en sous-main. Ces
échecs répétés rendirent furieuse la presse anglaise,
elle nous accusa de vouloir profiter de la guerre his-
pano-américaine pour intriguer au Maroc ; puis vint
Taffaire de Fachoda, qui surrexcita au paroxysme son
chauvinisme et ses tendances impérialistes. En mai
1900, les journaux demandèrent la prise de possession



1. L'Angleterre avait déjà échoué en 1880 dans une entre-
prise de ce genre.

2, Ce fut une véritable petite affaire Jameson.



— 99 —

de Tanger, et, le 18 juin, M. Hazelle, à la Chambre des
Communes, proposa à M. Brodrick de demander le
règlement de la question marocaine par une confé-
rence internationale.

C'est alors que mourut le ministre Ba-Ahmed, dont
les tendances conservatrices avaient toujours contra-
rié l'action anglaise, et le jeune Sultan fut livré à lui-
même. L'Angleterre joua alors la partie suprême et a
tout fait pour s'emparer de l'esprit du jeune Sultan.

Lorsqu'en juin 1901, une mission marocaine fut
envoyée en Angleterre, on alla jusqu'à prétendre
qu'ils allaient négocier un traité de garantie et de pro-
tectorat, mais le gouvernement anglais avait trop de
difficultés au Transvaaï à cette époque et ne signa
qu'un traité de commerce et de fourniture d'armes.
On peut cependant dire que, de 1900 au milieu de
l'année 1903, l'Angleterre fut toute puissante à la
cour du Sultan, qu'elle présentait comme un « ami...
épris de civilisation et de progrès \ » Abd-el Aziz s'an-
glicisa complètement et scandalisa les vieux croyants
par ses accoutrements et ses goûts britanniques. A
l'influence officielle, aux demandes réitérées et sou-
vent comminatoires de privilèges par ses diplomates
succéda une méthode beaucoup plus habile que M.
Delafosse caractérise bien dans le discours qu'il pro-



1. Discours de M. Raiberti, 11 mars 1903 (Journal Officiel).



— 100 —

nonça à la Chambre des députés, le 10 mars 1903 :
« Quant à l'Angleterre, qui a toujours les yeux ou-
verts et les mains tendues sur les pays où il y a quel-
que chose à faire et à prendre, elle a su faire péné-
trer au Maroc des influences tellement habiles et tel-
lement puissantes qu'elles avaient fini par absorber
le gouvernement lui-même. Je ne parle pas, bien en-
tendu, d'une intervention officielle du gouvernement
britannique, je parle d'influences exercées par ces
sortes de gens que M. Roucher appelait autrefois des
individualités sans mandat : commerçants, cour-
tiers, aventuriers, missionnaires, tous gens que n'ins-
pire pas, que ne dirige pas la diplomatie anglaise,
dont elle n'est pas responsable, mais dont elle sait
utiliser les œuvres et qui sont, en somme, les pion-
niers ordinaires de ses conquêtes futures... Ces phé-
nomènes... rappellent, s'ils ne les reproduisent pas,
les commencements de l'intervention anglaise en
Egypte ». Il est probable que tel était, en effet, le but
de l'Angleterre qui, sous le couvert du maintien du
statu quo, prenait pied économiquement et politique-
ment au Maroc. Elle voulut agir avec Moulay Aziz
comme avec le Khédive Ismaël, flatter ses manies
pour les réformes, et les inventions européennes, rui-
ner son trésor par des ventes, aussi avantageuses
pour les commerçants britanniques qu'onéreuses
pour lui, et amener un désordre tel dans les finances



— 101 —

que le Sultan en soit réduit à un emprunt qui per-
mettrait une intervention sous prétexte de contrôle
financier et même un débarquement de troupes pour
réprimer des troubles qu'elle aurait, au besoin, sus-
cités. Le terrain aurait été préparé par tous ses agents
qui auraient eu entre leurs mains le commerce, les
douanes, les travaux publics et l'armée, et la prise de
possession définitive n'aurait pas été difficile. Mais
elle se heurta à deux obstacles qui firent échouer
cette géniale combinaison : la force de l'esprit conser-
vateur au Maroc et la vigilance de la France ; enfin,
elle précipita trop vite la crise qui devait jeter le Sul-
tan dans ses bras et établir définitivement sa domina-
tion au Maroc.

La situation de l'Espagne est bien différente de celle
de l'Angleterre : ce n'est pas un intérêt économique,
mais un intérêt historique qui la pousse vers le Ma-
roc.

Son commerce y est, en effet, assez peu considé-
rable, malgré la proximité des deux pays (8.821.731
francs pour l'exportation, et 624.703 francs pour l'im-
portation, rapport de M. Déchaud) '. Elle a cependant
des visées sur la côte méditerranéenne du Maroc,
qu'elle considère comme le prolongement de son ter-
ritoire (il est vrai que la côte et le massif du Riff res-



1. Il faut y ajouter la contrebande d'armes principalement,
qui se fait par Mélilla.



— 102 —

■semblent beaucoup à la Sierra Nevada). Quand les
Maures eurent été chassés de la péninsule ibérique,
h^spagnols et Portugais se lancèrent dans les pays
barbaresques pour poursuivre les infidèles et achever
le triompha de la Croix sur le Croissant ; mais leurs
expéditions n'aboutirent qu'à des échecs retentis-
sants, les Portugais durent évacuer tous les points de
la côte d'Afrique où ils avaient pris pied, et les Espa-
gnols ne purent garder de leurs conquêtes que les
petites places fortes ou présides de Ceuta et Mélilla,
^iinsi que les ilôts de Penon de Vêlez et d'Alhucemas '.
Les présides, situés sur des i)resqu'îles fermées par
des rochers, constituent de mauvais points d'accès sur
le pays, ils ne peuvent guère servir non plus de places
lie commerce à cause de l'hostilité des tribus du Riff.
Cependant, l'Espagne s'obstine à vouloir jouer un
grand rôle au Maroc. Elle a signé des traités de com-
merce avec lui, en 1767, 1780, 1799, elle y fit une expé-
dition brillante en 1860, occupa Tanger et Tétouan,
mais l'opposition de l'Angleterre l'empêcha de con-
server le territoire conquis. Elle ne lui en garda pour-
tant pas rancune et devint son alliée contre la France,
qui Tavait cependant aidée dans son expédition. Elle
rhercha aussi à profiter de nos malheurs, s'unit aux



1. Ainsi que les îles Zaffarines, qu'ils occupèrent en 1843,
au moment où la France se disposait à le faire.



— 103 —

protestations anglaises contre nos soi-disant atteinte
au statu quo marocain. En 1880, elle obtint la réu-
nion à Madrid, de concert avec son alliée, d'une con-
férence qui, sous prétexte de réglementer la protec-
tion au Maroc, avait pour but de limiter le nombre
des protégés français qui constituaient pour nous un
excellent moyen d'influence. M. Canovas del Castillo,
plénipotentiaire espagnol et président de la confé-
rence, y affirma le droit pour l'Espagne d'être con-
sultée pour toutes les questions intéressant le Maroc.
En octobre 1893, à la suite d'un incident de frontière
à Mélilla, elle eut des velléités belliqueuses, fit des
préparatifs d'expédition, puis négocia. Le maréchal
Marlinez Campos se rendit à Marrakech et y signa un
traité, le 28 février 1894. M. d'Aubigny, notre ministre
à Tanger à celte époque, lui prêta un concours effi-
cace et désintéressé grâce aux moyens d'information
et d'action qu'il avait su se ménager à la cour chéri-
fienne. Le Sultan s'engagea à châtier les Riffains, à
accepter des consuls espagnols à Fez et à Maroc, et
à verser une indemnité de guerre (mais, sur les con-
seils de M. d'Aubigny, elle obtint qu'elle fut payable
à long terme, pour ne pas être obligé de recourir à
un emprunt dont l'Angleterre aurait encore pu profi-
ter pour fournir de l'argent et remettre la main sur
les douanes, comme en 1860). L'Espagne aurait dû.



^"^^mf^m"^



— 104 —

à celte époque, comme le lui conseillait M. Ordéga \
ancien ministre de F'rance à Tanger, imposer au
Maroc sa juridiction militaire sur le Hiff ; mais ils ne
profitèrent pas de l'occasion qui s'offrait à eux et ne
demandèrent que des extensions de territoire insi-
gnifiantes. On parla, en 1895, d'une nouvelle confé-
rence à Madrid poui* régler les questions de condition
et de sécurité des étrangers au Maroc, mais ce projet
n'eut pas de suite. L'Kspagne eut aussi à ce moment,
de même que l'Anglelerre, des visées ^ sur l'îlot de
Peregil, silué entre fcMila et Tanger, mais le Maroc
les prévint en faisant occuper l'île.

Si Abd el Kerim Rrisha se rendit à Madrid à la fin
de la même année pour achever de régler la question
lie l'indemnité de guerre. Il obtint une réduction de
'\ millions de peselas sur les 20 millions auxquels elle
devait se monter ; l'Espagne consentit en outre à
ajourner la délimitation d'une zone neutre autour de
Mélilla et l'envoi de consuls à Fez ^ et à Merrakech.

A la fin de l'année 1895, elle envoya M. de Ojeda en
mission à Rabat, à la suite de nouveaux incidents à
Vlélilla. En 1897, l'Espagne parla de créer une police



1. Revue politique et liltérairc, 1894, p. 48. Espagnols et
Maures.

2. Comme déjà en 1842 et 1887.

3. Elle parla plus tard d'y envoyer un consul général.



— 105 —

secrète à Tanger. En 1898, éclata la guerre avec les
Etats-Unis, qui détourna momentanément l'attention
de l'Espagne des affaires du Maroc; elle s'aperçut alors
un peu tard que l'alliance anglaise qu'elle pratiquait
depuis 1860, était une duperie, que l'Angleterre s'était
servi d'elle contre la France, mais en entravant
aussi son action, et avait dans le conflit une attitude
nettement hostile à son égard, tandis que la France
lui prétait l'appui de sa diplomatie. En 1900, après
la perte de ses colonies des Antilles et des Philippines,
elle tourna ses vues vers ses établissements d'Afrique,
et ridée lui vint, avec plus de force qu'auparavant,
de chercher au Maroc une compensation. Elle s'occu-
pa d'abord du Rio de Oro, réclama au Maroc un port
dit Santa Cruz de la Mar Pequena, qui lui avait été
promis en 1861. M. de Ojeda, ministre d'Espagne, fut
envoyé dans ce but à Marrakech au mois de juin, il
obtint la cession du port d'Jfni, le point dénommé ci-
dessus étant un banc poissonneux et non un port.
Depuis, une partie de la presse espagnole ne cesse
de demander que le gouvernement fasse valoir les
droits de leur pays sur le Maroc. Leur situation n'est
guère en rapport avec leurs prétentions ; en plus de
leur piètre position commerciale, car ils achètent au
Maroc beaucoup plus qu'ils ne vendent, ils sont dé-
lestés des indigènes, qui voient en eux les ennemis de
leur race et de leur religion. « Cramponnés depuis



'^^mimmmf'ii^imm



^ — 106



des siècles à quelques îlots et à quelques presqu'îles
(lu littoral, dit M. René Pinon ', ils n'en ont tiré profit
ni pour agrandir, ni même pour faire respecter leur
territoire ; à cette longue domination, ils n'ont gagné
que les haines inexpiables des tribus du voisinage. »
En résumé : « Il reste en faveur de l'Espagne un grand
nom, la proximité des rives, une ténacité méritoire,
une réserve de cultivateurs déjà rompus au climat ^
enfin des préjugés cpic les hommes d'Etal espagnols
sont forcés de ménager \ >» Donc, beaucoup de pré-
tentions, peu de moyens de les faire valoir.

L'Allemagne n'a pas, du moins officiellement, de
visées politiques sur le Maroc, par contre, elle y a de
grands intérêts commerciaux. Son chiffre d'affaires
se montait en 1901 (rappqrt Déchaud), à 6.429.518 fr.,
dont 3.442.842 fr. à l'importation, et 2.986.676 à l'ex-
portation. En 1871, elle envoya modestement un re-
présentant au Maroc, M. Veber, mais depuis elle a
accru rapidement et méthodiquement son commerce,
a négocié en 1889, un traité de commerce très avan-
tageux qui ne pouvait être dénoncé que d'un commun



1. Le Maroc et les puissances européennes (Revue des
Deux-Mondes, 15 février 1902).

2. Jusqu'ici, la plupart des Espagnols résidant au Maroc,
à Tanger particulièrement, constituent un prolétariat en-
combrant et dangereux.

3. R. Millet, Nos frontières de l'Afrique du Nord (Revue
politique et parlementaire, janvier 1903).



— 1Ô7 —

accord (il n'en était pas ainsi dans les traités passés
avec l'Angleterre en 1856, et l'Espagne en 1860) :
signé le P' juin 1890, le traité fut ratifié le 10 juillet
1891. En 1890, elle créa une ligne de navigation sub-
ventionnée par l'Etat (Woermann Linie), reliant ses
ports avec ceux du Maroc, et en 1895, la ligne Olden-
burg-Portugûsische. Avec sa patience et sa ténacité
habituelles, l'habileté de ses commerçants, le bon
marché de ses produits, elle est parvenue, au besoin
en les contrefaisant, à prendre la place de la France '
pour la plupart des articles d'exportation, et même à
menacer l'Angleterre. Elle n'a négligé aucun moyen
pour faire du Maroc un grand débouché commercial
et y établir solidement son prestige. Il y a un grand
courant en Allemagne au sujet du Maroc : une sec-
tion marocaine a été créée à l'Ecole des Langues
orientales de Berlin, la société de géographie de Ham-
bourg y a envoyé des explorateurs comme T. et R.
Fischer, Schnelle, Kampmeyer, Stumme ; le docteur
Mohr a créé une compagnie de colonisation à desti-
nation du Maroc. L'Allemagne désirerait y avoir un
port pour servir d'entrepôt à ses marchandises ou au



1. Les Allemands sont agents, non seulement de maisons
de leur pays, mais de maisons étrangères : M. Hoesmer,
assassiné en 1896, à Tanger, dirigeait une importante mai-
son de commerce, était agent de compagnies de navigation,
d'une maison de soieries de Lyon et du Comptoir d'escompte
de Paris.




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iimiliMP— PPPW



I



— 108 —

moins un dépôt de charbon. Elle tenta, en 1888, de se
faire céder la baie d'Andjerout, en 1891, le territoire
(le Kebdana. En 1895, à propos de l'assassinat d'un
t^uji'I allemand, M. Neumann, M. de Tattenbach fut
envoyé en mission et on dit alors qu'il demanda la
cïuu ession d'un dépôt de charbon à l'embouchure de
kl Moulouya. 11 obtint, en tous cas, la construction
par un ingénieur allemand d'un fort à Habat ; on a
[larlé même à ce moment de mainmise germani(jue sur
(*e port qui, conmiandanl la route de Fez à Marra-
kccli, a une situation stratégique rcmanpiabic.

lî est certain (pfelle ne néglige « aucune occasion
de >e faire paraîtie, tout en encourageant et en déve-
loppant, par la j>rotection incessante et expérimentée
(h m diplomatie, l'action de ses négociants et de ses
inihistriels '. > Elle montre en toute occasion sa solli-
citude vis-à-vis d'eux en intervenant vigoureusement
auprès du gouvernement marocain toutes les fois
qn'im sujet allemand est lésé. Même, en 1895, M. de
Tallenbach voulut lui-même, avec l'appui d'un na-
vire de guerre, faire justice des meurtriers d'un M.
Rokstroh ; cette initiative imprudente et incorrecte
n'eut d'ailleurs pas de résultat. Quelques mois plus
lanl, à propos de l'attaque par les Riffains de la bar-
que hollandaise Anna, l'Allemagne fit une démons-



L Bulletin du Comité de l'Afrique françaisCy mai 1897.




— 101) —

Iration navale avec la Hollande pour obtenir une in-
demnité du Sultan, la presse demanda même l'occu-
pation d'un port comme gage. Aussi les commerçants
allemands ont une place importante, non seulement
à Tanger, mais à Rabat, à Mazagan, à Marrakech et
même à Fez. En avril 1898, le baron Schenk de
Schweinberg fut envoyé auprès du Sultan avec un
cérémonial magnifique (ce qui a produit un grand
effet sur l'esprit des Arabes), il chercha à obtenir la
commande d'une batterie à Salé ; certains journaux
déclarèrent même qu'il allait demander la cession à
bail à l'Allemagne de la vallée de la Moulouya — il
est vrai que d'autres ne parlaient que de la construc-
tion de batteries par des ingénieurs allemands à l'em-
bouchure de la Moulouya et à Tétuan. En novembre
1900, le baron de Mentzingen fut envoyé au Sultan,
toujours pour des réclamations de sujets allemands.
Il est certain qu'en cas de partage du Maroc, l'Alle-
magne demanderait la cession d'un port, Rabat ou
Agadir, peut-être même d'une partie de la côte At-
lantique, mais il ne semble pas que le gouvernement
allemand ait jamais insisté beaucoup jusqu'ici pour
obtenir des concessions territoriales, particulièrement
en ce qui concerne la Moulouya ; il ne paraît pas sou-
cieux de se créer de nouveaux sujets de conflit avec
la France, surtout en allant s'établir sur la frontière
algérienne : il n'a cherché à entreprendre au Maroc



l



— 110 —

rjuiirie liille commerciale, mais n'a négligé aucun (ac-
Unr ile succès.

Quant à l'Italie, elle n'occupe pas une place bien
iiiiportanle dans le commerce du Maroc, mais y a
*liHeloppé une grande activité politique et a tenté de
- y créer des droits, jusqu'en 1884, elle n'y eut aucune
iTpfluence, mais quand, sous l'impulsion de M. Crispi,
iflle voulut faire de la politique coloniale, elle tourna
-i -» vues vers le Maroc et ne négligea rien pour faire
rjtfitv i|u'clle y jouait un rôle. I.'ambassade brillante
de .\I. Scovasso, accompagnée d'une grande démons-
tration navale, fit impression sur le Sultan, qui se
laissa entraîner à commander une canonnière et à
(uire installer à Fez une fabrique d'armes et de muni-
Irons dirigées i)ar des officiers italiens (d'ailleurs, elle
fonctionna [ilulôl mal). Kn 1889, M. Cantagalli suc-
(tulià H M, Scovasso, mais le Sultan s'était lassé de
I Italie id d(5s achats onéreux et inutiles qu'elle lui fai-
«^oit fainî. Mlle fut au Maroc l'alliée de l'Allemagne,
|Hiis de l'Angleterre, et chercha de concert avec elles,
n combaltre l'influence de la France, à laquelle elle
ne pardonnait pas de l'avoir devancée en Tunisie.
Hlle chercha tous les prétextes pour se mettre en vue :
envoi de vaisseaux pour appuyer des réclamations au
sujet d'un navire italien pillé par les Riffains en 1895 ;
envoi de M. Gentile à Fez au sujet de la manufacture
d'armes, du retard dans les paiements du navire cons-



^ 111 —

truit en Italie pour le compte du Sultan, pour lequel
M. Gentile proposa un équipage italien. Il se joignit
à l'ambassadeur anglais, M. Satow, également en
mission à ce moment, pour obséder le Sultan de ses
demandes et de ses réclamations, et leurs missions
inopportunes n'eurent pas de résultats. En 1897, sous
prétexte du pillage de la barque italienne la Fiducia,
elle proposa la création d'une police internationale
dans le Riff ; elle fit, de concert avec l'Angleterre une
nouvelle démonstration navale en 1898. En 1899, le
ministre italien M. Malmussi fit visite au Sultan pour
le contraindre à prendre livraison du navire de guerre
qu'il avait commandé. Depuis ce moment, la crise de
mégalomane et de francophobie des Italiens s'est
calmée, ils ont changé de tactique dans leur politique
extérieure, se sont rapprochés de la France ; ils ne
lui reprochent plus l'établissement de son protectorat
en Tunisie, ne cherchent plus à lui créer de difficultés
au Maroc, mais ils ont accompli, semble-t-il, une ma-
nœuvre beaucoup plus habile en persuadant à la
France qu'ils lui abandonneront tous leurs droits sur
le Maroc, si elle veut les laisser agir en Tripolitaine.
Sans doute, cela nous fera une influence hostile en
moins, « un avantage réel, mais négatif, et dont il ne
faudrait pas exagérer l'importance, la clef du Maroc
n'est pas à Rome... La situation de l'Italie à l'égard
du Maroc n'est pas équivalente à celle de la France



- 112 -

vis-à-vis de la Tripolitaine... Elle ne dispose d'aucune
influence politique, et l'influence commerciale de ses
nationaux y est insignifiante *. » Le contact des Turcs
est moins dangereux que celui des Italiens pour notre
Tunisie. En échange de droits illusoires, nous per-
mettrions un voisinage qui pourra devenir une source
de difficultés, et nous indisposerions contre nous
l'Empire ottoman au profit de l'Allemagne. Prenons
donc garde de faire un marché de dupes avec l'Italie,
d' « échanger un œuf contre un bœuf », comme dit le
vieux proverbe. Le rapprochement franco-italien n'esi
avantageux qu'à condition que les avantages que les
deux parties en retireront soient égaux. Rappelons-
nous qu'économiquement l'Italie a beaucoup plu-
besoin de nous que nous n'avons besoin d'elle. Ne l'ac-
cueillons pas comme l'enfant prodigue, la « sœur
latine » un moment égarée, mais comme une débitrice
qui n'a recherché notre amitié que par pur intérêt,
que contrainte par les circonstances, après nous avoii
fait tout le mal possible, parce qu'elle a absolument
besoin de nos capitaux pour développer son indus-
trie et relever son agriculture et ses finances qui, vers
1893, étaient dans une position désespérée. Notre ajv
pui financier vaut bien les droits de l'Italie au Maroc,
sans qu'il soit besoin pour nous de mettre en cause



1. R. Pinon, L'empire de la Méditerranée, p. 72.



~ 113 —

la Tripolitaine. Il faut nous défier d'elle et ne ré-
pondre qu'avec une grande réserve et en ayant
toujours en vue la préoccupation de nos seuls inté-
rêts, aux bruyantes manifestations d'amitié dont elle
nous accable en ce moment.

Donc, seules, l'Espagne et l'Angleterre ont des in-
térêts et des prétentions à la fois dans l'ordre politi-
que et dans l'ordre économique au Maroc, les autres
n'y ont que des intérêts commerciaux plus ou moins
considérables.

Quels sont maintenant les intérêts de la France
dans l'Empire chérifien ? De quelle nature sont-ils?
Quelle situation y occupe-t-elle ? Est-elle en rapport
avec les droits que lui confèrent l'occupation de l'Al-
gérie-Tunisie et sa position de grande puissance mé-
diterranéenne ? Voilà ce qu'il nous faut examiner
maintenant.

Nous avons vu quels furent les rapports de la
France et du Maroc jusqu'en 1845, les fautes qu'elle
commit dans les traités de délimitation, et enfin les
lenteurs et les hésitations qui caractérisèrent son
expansion dans les oasis sahariennes et son action
sur les tribus plus ou moins indépendantes de la fron-
tière. Nous retrouverons la même manière d'agir
dans ses rapports avec les Sultans et sa pénétration
commerciale dans leur Empire. Elle a été longue à se
rendre compte de la position unique et singulièrement

Bourassin. 8



^"TTJ




— 114 —

luvorable que lui donnait son contact direct avec le
Maror, de l'importance de ses droits et de la nécessité
qu'elle avait d'y établir sa prépondérance tant poli-
iique que commerciale. Pendant longtemps, elle n'y
a pas joué un rôle aussi important qu'elle l'aurait dû :
l'opinion publique, le gouvernement ne se préoccu-
paitînL que peu ou point du Maroc, et ce n'est que
quand la conception d'un empire français dans l'Afri-
que du Nord-Ouest se fut répandue dans le pays qu'on
s'aperçut que l'Empire chérifien était le complément
obligé de nos possessions, et qu'au contraire la main-
mise d'un Etat étranger sur lui entraînerait la ruine
de toute notre œuvre dans cette partie de l'Afrique.
Nous ne reviendrons pas sur la loyauté et l'inlas-
sable patience avec laquelle la France a respecté les
Iraité.s de 1844 et de 1845, même sur les points où ils
nous étaient les plus défavorables et sans user des
facultés qu'ils nous laissaient, sur les erreurs d'un
t^ystèiiie qui nous fit abandonner le droit de suite en
territoire marocain pour réclamer au Sultan des in-
demnités. Mais il faut rendre cette justice à la diplo-
matie française, que sa politique eut plus d'unité que
celle de l'administration algérienne qui oscilla long-
temps entre la politique d'entente avec le Sultan et
celle d'entente avec les tribus avec annexion de por-
tions du territoire marocain. Sans doute, notre diplo-
matie considéra un peu trop le Sultan conune le maî-



^ 115 —

Ire absolu d'un Empire organisé et nettement déli-
mité, mais elle fut sans cesse partisan du staiu quo^
de l'intégrité absolue de l'Empire chérifien et a sans
cesse cherché à déjouer les tentatives plus ou moins
déguisées de mainmise que tentèrent les autres puis-
sances.

Sous Louis-Philippe et Napoléon III, nos rapports
avec les Sultans Moulay-Abder-Rhaman et Sidi Mo-
hammed furent satisfaisants, ils nous laissèrent faire
la police dans les confins des deux pays. Le 19 août
1863 fut signé un traité réglementant le droit de pro-
tection à Tanger. En 1867, une mission marocaine
fut envoyée en France et accepta la construction par
des ingénieurs français du phare du cap Spartel ;
pour favoriser le commerce par terre entre le Maroc
et l'Algérie, une loi du 17 juillet de la même année ac-
corda l'admission en franchise des marchandises
arrivant par cette voie. Nous avions gardé un certain
prestige auprès des Sultans qui redoutaient toujours
une invasion de leurs Etats, mais nos défaites de 1870
et notre attitude passive pendant les années qui sui-
virent, le compromirent gravement et encouragèrent,
comme nous l'avons vu, les visées marocaines sur les
oasis sahariennes. Cependant, la France conserva
une certaine action diplomatique. M. Tissot, ministre
de France, commença à nouer des relations avec les
chorfa d'Ouezzan, et, en 1873, reconnut de suite le







- tt6 —

Sultan Moulay-Hassan, ce qui contribua à affermir
le pouvoir de celui-ci. En 1875, le général Osmond fut
envoyé en mission auprès du Sultan alors à Oudja. En
1877, Moulay-liassan accepta une mission militaire
française, dont l'un des officiers, le lieutenant Erck-
mann devint même son ami et exerça sur lui une in-
fluence heureuse pour les intérêts français, mais resta
malheureusement trop peu de temps au Maroc '.

Un des moyens d'action économique et politique
employés par la France et les autres puissances eu-
ropéennes au Maroc était de conférer la protection à
des indigènes (censaux), qui étaient alors soumis à la
juridiction de leurs consuls ^ et faisaient le courtage
dans les ports et même l'intérieur du pays et servaient
d'intermédiaires entre chrétiens et musulmans.

L'Angleterre et l'Espagne, jalouses de l'extension
que prenait, en 1880, l'expansion française par l'in-
termédiaire de ses protégés, poussèrent le ministre
marocain Si Mohammed Bargach, à demander la res-
triction du droit de protection sous prétexte d'abus
et d'atteinte à la souveraineté du Sultan \ L'amiral
Jaurès défendit énergiquement les droits de la France



1. L'Angleterre, l'Espagne et l'Italie envoyèrent également
une mission militaire.

2. Ils jouissaient également d'immunités fiscales, aussi la
qualité de protégé était-elle très recherchée.

3. Il est certain que des négociants et des ministres fai-
saient commerce de leur dl'oit de protection.



' '"WlPJi.



— 117 —

à la conférence réunie à Madrid. Il montra la néces-
sité des censaux pour le commerce européen, étant
donné l'état des mœurs et de la législation indigène,
et la difficulté avec laquelle la présence des étrangers
était admise dans l'intérieur du Maroc ; il soutint que
la France, ayant toujours usé de modération et de
réserve dans le choix de ses protégés, n'était pas la
cause des abus qui avaient provoqué les plaintes du
gouvernement chérifien. Il est à remarquer que le
comte de Solms-Sonnenwald, plénipotentiaire alle-
mand, soutint l'amiral Jaurès, Bismarck ayant pour
principe de favoriser notre politique coloniale (dans
laquelle il voyait une diversion puissante contre nos
idées de revanche en Europe).

Le Maroc dut se résigner à laisser aux commerçants
et consuls européens dans le choix de leurs protégés \
mais leur nombre fut limité à deux par établissement
commercial. On limita à douze le nombre de Maro-
cains qui pourraient devenir protégés pour services
rendus à un Etat étranger, sauf permission spéciale
du Sultan (convention de Madrid, 3 juillet 1880). La
France obtint donc une victoire partielle, mais la
jalousie de l'Angleterre et de l'Espagne contre elle.



1. La France achetait beaucoup de laines au Maroc et avait
besoin de censaux dans les campagnes : ce sont ces protégés
dont l'Angleterre, qui n'avait d'intérêts que dans les villes,
poussait le Maroc à demander la suppression.



'W^



— 118 —

qui les poussaienl à soutenir le Maroc, fut très nui-
sible aux intérêts européens en général : car elle em-
pêcha d'exiger du Sultan l'exécution effective des
clauses concernant rétablissement des Européens
dans l'intérieur du Maroc et la liberté commerciale
complète, ce qui aurait pu être obtenu si toutes les
puissances avaient été d'accord.

La France recommença donc à agir par l'intermé-
diaire de ses protégés et eut bientôt un nouvel élé-
ment d'influence. Des Marocains, originaires du Rifi
principalement, vinrent à partir de cette époque tra-
vailler dans le Maghreb el Ouost (nom marocain de
l'Algérie), comme ouvriers agricoles ou terrassiers :
ils apprécièrent les bienfaits de notre régime et re-
tournèrent dans leur pays avec des sympathies pour
la France. Elle dut beaucoup aussi au comte de Cha-
vagnac, qui exploitait alors des mines dans le Riff, et
surtout à l'habileté et à l'énergie de M. Ordéga, nommé
ministre à Tanger, qui, profitant des insultes faites
par des fonctionnaires chérifiens aux fils du chérif
d'Ouezzan, Si el Hadj Abdessalam, chef de la puis-
sante confrérie de Moulay-Taieb, dont les khouans
(frères), sont répandus au Maroc, en Algérie et même
au Soudan, lui proposa la protection de la France
(1884). Le chérif, esprit cultivé, moins réfractaire à
notre civilisation que ses coreligionnaires, voyant
d'ailleurs que son entente avec la France lui procure-



l



— 119 —

rail des facilités pour celles de recueillir les offrandes
de ses fidèles d'Algérie, fut un agent dévoué de la
politique française qu'il chercha à aider de son in-
fluence religieuse au Toual et dans le Riff \

Mais si la France avait à cette époque' une bonne
situation morale, son action politique était trop timo-
rée. M. Ordéga ne fut pas assez soutenu par M. de
Freycinet, ministre des affaires étrangères. C'est en
1885 que nous arrêtons la construction de notre ligne
de pénétration dans le Sud-Ouest algérien, décidée en
1879. Enfin, le commerce français ne cherchait pas à
utiliser la frontière de terre, à établir des relations
entre Tlemcen et Oudja ; la France négligeait de
construire le chemin de fer de Tlemcen à Lalla-Mar-
nia et, malgré l'insécurité des roules du Riff, le com-
merce de la vallée de la Moulouya se faisait plutôt
par Mélilla, où les Espagnols venaient de créer un
port franc. Il y avait en Algérie un grand mouve-
ment d'importation de bestiaux et laines marocaines,
mais elle n'y envoyait presque rien. Les communica-



1. Une polémique s'est engagée à propos de l'échec de Si
el Hadj Abdessalam au Touat sur le pouvoir réel des chérifs
d'Ouezzan et les services qu'ils pouvaient rendre à la
France : il est certain que les goûts européens du précédent
chérif lui avaient enlevé de son prestige et de son autorité
sur ses fidèles, mais ses fils, tout en restant loyaux alliés de
la France, ont repris leur ascendant sur la confrérie et nous
ont aidés dans tous nos rapports avec les Riffains et les Ber-
bères de l'Atlas ; nous ne devons négliger aucun élément
d'influence.



— 120 —

lions par terre étaient difficiles, il y avait 100 kilo-
mètres de mauvaises routes de Tlemcen à Marnia, et
210 kilomètres de simples pistes de cette ville à Taza,
le port algérien de Xemours qui pourrait être l'entre-
pôt des produits marocains de la Moulouya, était dé-
fectueux. Dans le Maroc proprement dit, nos commer-
çants se montraient timides, manquaient d'initiative,
ne savaient pas se mettre à portée de la clientèle ni
faire de crédit ; ils se confinaient dans le commerce
des objets de luxe et se laissaient enlever par l'Alle-
magne et l'Angleterre l'importation des objets usuels,
comme les bougies, le sucre, les cotonnades.

Vers 1890, un mouvement d'opinion se créa en
France en faveur de l'expansion coloniale, qui avait
plutôt été combattue jusque-là. Des hommes politi-
ques, explorateurs, publicistes, officiers, savants
(MM. d'Arenberg, Charles Roux, Félix Faure, Bout-
my, Binger, Borgnis-Desbordes, de Gallifet, Derré-
cagaix, P. Leroy-Beaulieu, Melchior de Vogué, etc.),
fondèrent le Comité de l'Afrique française pour s'oc-
cuper d'étendre par tous les moyens notre influence
dans cette partie du monde. Le Comité fit paraître
dans son Bulletin de nombreux articles concernant la
nécessité de notre pénétration au Sahara et au Maroc,
dont il signala avec insistance l'importance au point
de vue de notre prépondérance dans l'Afrique du
Nord.



— 121 —

En 1891, notre ministre à Tanger, M. Patenôtre,
obtint du Sultan la frappe à Paris d'une somme de 20
millions de francs, ainsi que quelques améliorations
dans le service des ports, fort négligé au Maroc. Mais
les rapports de iloulay-Hassan et de la France se re-
froidirent au sujet des affaires du Touat, et les mi-
nistres français, MM. Féraud et Souhard, présentè-
rent vainement des observations au Sultan sur ses
empiétements dans nos possessions, mais ils eurent
la prudence de refuser toujours toute discussion sur
ce point, ce qui aurait paru donner une apparence de
vérité aux prétentions du Sultan et reconnaître qu'elles
pouvaient être fondées. Le 27 janvier 1892, M. d'Au-
bigny, alors noire ministre à Tanger, conclut avec
Sir Kirby Green, ministre d'Angleterre, une conven-
tion neutralisant le sémaphore du cap Spartel, que
celui-ci aurait voulu faire construire et occuper par
des Anglais. Le 25 septembre 1892, M. d'Aubigny fut
envoyé en ambassade à Fez et négocia avec le Sultan
un accord commercial : le tarif douanier du 10 sep-
tembre 1844 fut réduit pour certains produits fran-
çais (soieries, pierres précieuses, vins, pâtes alimen
taires), de 10 % à 5 %, moyennant quoi le Maroc bé-
néficia de notre tarif minimum (Loi du 6 février 1893).

Le Sultan s'engagea à protéger les marques de
fabrique françaises contre les contrefaçons et accorda
des indemnités pour les Hamyans algériens, dont



-P>J!f u-nv^MK



1



— 122 —

une caravane avait été pillée en 1891 par les Berabers
du Tafilelt. M. d'Aubigny éc laira Moulay-Hassan sur
le jeu de l'Angleterre el de son ministre Evan Smith,
et contribua beaucouj) à l'riiicc de celte mission. Ce
fut une suite de succès diplomatiques qui irritèrent
vivement la presse anglaise.

Sous l'impulsion de M. Ribot, ministre des affaires
étrangères, et de M. Cambon, gouverneur de l'Algé-
rie, la politique française entra dans une phase plus
active que précédemment : nous avions été trop loin
dans les concessions, notre modération avait paru de
la faiblesse et nous n'avions plus aucun prestige aux
yeux du Sultan. Notre |u*otégé, le chérif Sidi el Hadj
Abdessalam étant mort, nos dii)lomates aidèrent ses
enfants dans le règlement délicat de sa succession, et
Moulai el Arbi, son fils aîné, élevé en Algérie, lui suc-
céda : il accepta à son tour la protection de la France
et envoya son neveu à M. Cambon pour notifier sa
nomination et régler la question du choix de moqua-
dem de son ordre dans nos possessions. C'est à ce
moment qu'eut lieu l'expédition du Sultan au Tafilelt
et ses difficultés avec l'Espagne. M. d'Aubigny,
comme il a été dit plus haut, aida efficacement et au
mieux des intérêts de la France, le maréchal Martinez
Campos, et le traité de paix hispano-marocain fut
avantageux pour celle-ci, car il déjoua les projets
anglais à propos de l'indemnité de guerre. — M.



— 123 —

d'Aubigny quitta le Maroc en 1894 : il avait su, mal-
gré bien des difficultés, donner à la France une place
importante dans les affaires marocaines ; il fut rem-
placé par M. de Montbel. Quand Moulay-Hassan mou-
rut (6 juin 1894), le gouvernement français et le chérif
Ouezzan reconnurent sans difficultés Moulay-Aziz,
et, tandis que les ministres anglais et italien méconten-
taient le maghzen en profitant des troubles causés par
Tavènemenl du jeune Sultan pour l'accabler de ré-
clamations, celui de France gardait une réserve qui
fit la meilleure impression. Aussi il fut reçu très ami-
calement lors du voyage de pure courtoisie qu'il fit à
Fez, et cependant ce fut la première fois qu'un minis-
tre étranger fit visite au Sultan sans lui apporter de
cadeaux (ce qui passait toujours aux. yeux des indi-
gènes comme un acte de vassalité). Il obtint la création
d'un consulat français à Fez où jusque-là il n'y avait
eu qu'un vice-consul indigène ; ce fut une faute, les
autres puissances feignirent de voir dans cette faveur
une atteinte au statu quo marocain et l'Angleterre,
l'Espagne et l'Italie réclamèrent également un consu-
lat.

A ce moment, on se préoccupa en France de déve-
lopper le trafic, si restreint jusque-là, qui s'opérait
entre l'Algérie et le Maroc par terre. M. Foureau fut
chargé d'une mission par le gouvernement général.
Dans le rapport qu'il fit, il déclara que la faute était




— 124 —

à noire tarif douanier qui avait entravé les relations
i:ommerciales très actives avant la conquête : il pro-
posait la création d'entrepôls francs, de marchés mix-
tes, où les agents français et marocains pouvaient per-
l'evoir des droits (ce que les Esi)agnols avaient fait
avec succès à Melilla), et l'établissement sur la fron-
tière de postes de douanes qui serviraient également
h assurer la sécurité de la région. Il montrait la né-
cessité de la construction de la ligne Tlemcen-Lalla-
\Iarnia, et concluait avec juste raison que la péné-
tration commerciale était la meilleure préparation de
la pénétration politique. — Une partie de ces idées
lut mise immédiatement à exécution ' : le décret du 17
décembre 1896 créa des marchés francs à Lalla Mar-
ina, Aïn-Sefra et El Aricha sur la frontière maro-
caine ^ : étaient dispensés de droits de douane et
d'octroi de mer, les sucres, thés, cafés, épices, huiles
minérales, alcools de parfumerie, produits chimiques
et pharmaceutiques, à destination de ces villes. Cette
excellente mesure augmenta sensiblement le trafic
terrestre franco-marocain.
L'action politique française devenait plus intense au



1. Les autres furent reprises en 1901 et 1902, lors des arran-
gements franco-marocains.

2. Des marchés francs étaient également créés à El Oued,
fouggourth, El Goléah, El Abiod sidi Cheik, Djenien bou

Resk, pour favoriser le commerce avec les oasis.



'^l?3??5f*."



— 125 —

Maroc. A propos de troubles qui éclatèrent à Oudja,
M. Cambon montra beaucoup de bienveillance envers
le gouverneur Si Driss ben Aich, auquel il rendit
visite à Aïn-Takbalet, il lui prêta son appui moral
contre les rebelles qui menaçaient Oudja, et montra
une grande patience au sujet de la répercussion de
la rébellion en Algérie, il se contenta de faire respec-
ter la frontière au moyen des troupes qu'il y avait
massées sans tenter d'action militaire inopportune,
ce qui produisit un excellent effet auprès du Sultan.
Mais il fut taxé en Algérie de faiblesse et d'inertie
poiir n'avoir pas réclamé le paiement immédiat au
pacha d'Oudja d'une indemnité de 300.000 fr. pour
ravages causés par des Marocains en territoire algé-
rien ; on alla même jusqu'à demander l'occupation
d'Oudja, pour en finir avec les troubles de la fron-
tière ' et à prier le gouvernement de désavouer M.
Cambon. Mais déjà celui-ci avait l'idée d'augmenter
notre pouvoir au Maroc autrement que par des anne-
xions, et ne voulait y exercer une action que par
voie diplomatique. Cette conduite prudente produisit
à ce moment même (1897) deux résultats apprécia-
bles : notre ministre à Tanger, put, avec l'appui du
Chérif d'Ouezzan, obtenir rapidement la mise en liber-



1. Question diplomaliques el coloniales : 1®^ juin 1897. La
situation politique à la frontière marocaine, H. Pensa.
25 août 1897. Lettre d'Algérie.



1



— 1-26 —

lé du capitaine de la barque française, Prosper
Cornu, l'ail prisonnier par les Hiffains, sans que
nous soyons obligés comme les autres puissances,
d'engager de pénibles négociations avec le Maghzen.
Knfin, le 29 mai, Abd-el-Aziz envoya à Paris une am-
bassade conduite par Si Moliammed ben Moussa,
frère du grand-vizir, qui exprima le désir de son maî-
tre, de consolider les liens d'amitié et les relations de
bon voisinage avec la F'rance ; mais, si cette ambas-
sade montra les bonnes dispositions du jeune Sultan
à notre égard, elle n'eut que peu de résultat, parce
que son chef devint fou.

A partir de 1898, la France commença à se préoc-
cuper davantage du Maroc qu'elle avait plutôt né-
gligé jusque-là, et sa politique hésitante allait se pré-
ciser, devenir plus énergique. Le gouvernement fran-
çais allait franchement rechercher la collaboration du
Sultan. L'œuvre de la France en Afrique s'ébauchait,
des guerres heureuses venaient de lui donner le
Dahomey, le Soudan et le Haut Congo jusqu'à Tchad,
elle allait chercher à relier ses nouvelles possessions
africaines à l'Algérie et à la Tunisie, et vit alors plus
clairement que le Maroc était le complément obliga-
toire de notre empire colonial dans l'Afrique du nord-
ouest. Le 7 février, M. Etienne, député d'Oran, de-
manda à la Chambre des députés, à propos de la dis-
cussion du budget des affaires étrangères, la création



— 127 —

d'un vice-consulat à Oudja pour nous donner des ren-
seignements politiques et commerciaux sur cette par-
tie de l'Empire chérifien. Il insista sur la nécessité
de (( prendre au Maroc la légitime influence qui nous
était due ». De son côté, le comité de l'Afrique fran-
çaise montrait, dans son Bulletin, l'intérêt que pré-
sentait pour nous le Maroc, les agissements des puis-
sances rivales, les moyens d'action que nous y possé-
dions : influence de nos clients les chorfa d'Ouezzan,
de nos indigènes algériens établis au Maroc, de notre
administration des affaires indigènes très versée dans
la connaissance de la politique musulmane, sans
compter l'appui de la légation russe ^ qui venait d'être
créée à Tanger et notre mission militaire dont nous
n'avions pas su jusqu'alors tirer parti \ M. de la Mar-
tinière qui remplaçait M. de Montbel à Tanger con-
naissait à fond le Maroc. Enfin, la colonie française
s'augmentait dans cette ville, elle comprenait deux
importantes maisons de commerce (Gautsch et Bruns-
wig), la minoterie Lacaze, un hôpital avec médecin
et pharmacien, des écoles soutenues par l'alliance
française et l'alliance israëlite, un bureau de poste,
des cafés et journaux. Il y avait également des mai-



1. L'Angleterre avait fait créer également une légation par
le Portugal.

2. La Société de géographie d'Alger envoyait M. de Segon-
zac explorer le Maroc central.



— 128 —

sons françaises à Larache, Mazagan, Mogador. —
Le moment était favorable pour nous : l'Espagne était
affaiblie par ses défaites et l'Angleterre allait être
absorbée par les affaires sud-africaines. Elles firent
tout leur possible pour nous enlever la confiance du
Sultan, nous montrant comme les instigateurs de la
révolte du Tafilelt et lui faisant considérer la protec-
tion que nous avions donnée peut-être trop précipi-
tamment à la tribu des Bekkiona révoltée, comme un
acte d'hostilité à son égard : le résultat de ces excita-
tions fut que le Sultan entrava par des mesures vexa-
toires le trafic des bestiaux marocains par la frontière
algérienne. De plus, l'Angleterre, prenant peur de nos
progrès en Afrique, et voyant menacées ses commu-
nications sur le Nil par la mission Marchand, prit un
ton absolument menaçant à notre égard. Par malheur,
la défense des côtes et des colonies françaises était
trop mal assurée, et nous dûmes céder, l'accord de
1899 nous forçait à évacuer le Haut Nil, mais, comme
en 1890, nous reconnaissait l'hinterland algérien.

C'est justement à ce moment (hiver 1899-1900), que
commença la conquête des oasis sahariennes. Le
contre coup qu'elle eut sur la frontière oranaise
préoccupa vivement l'opinion en Algérie ; comme les
attentats s'y multipliaient et amenaient une insécurité
absolue dans ces régions, les Algériens réclamèrent,
comme déjà en 1896, l'établissement à bref délai du



— 129 —

protectorat français sur le Maroc (vœux de la société
de géographie d'Alger) et l'occupation immédiate
d'Oudja et de Figuig (journal ÏEcho dOran) pour en
finir avec cette situation troublée. Ils sont placés trop
près pour voir nettement les choses, ils ne se préoc-
cupent que de leurs intérêts immédiats ; le gouverne-
ment français refusa d'employer cette politique éner-
gique, mais à courte vue : il agit avec moins d'éclat,
mais plus de prudence. M. de la Martinière, appelé
à d'autres fonctions à Paris, fut remplacé par M. Re-
voit, qui fut ensuite nommé gouverneur de l'Algérie ;
M. Saint-René Taillandier succéda à M. Revoit \ —
L'action de la politique française s'affirma davantage
encore au Maroc avec ces deux diplomates : un de nos
nationaux, M. Pouzet, ayant été assassiné le 3 avril
1901, par les Riffains, la France présenta ses réclama-
tions avec une énergie qu'elle n'avait jamais déployée
jusque-là, elle envoya deux croiseurs à Mazagan et
un ultimatum au Sultan, mais lui montra en même
temps qu'elle ne cherchait pas à ruiner son autorité,
qu'elle voulait au contraire l'aider à l'établir plus



1. Jusqu'alors les ministres français à Tanger y avaient
débarqué sans aucun apparat, mais à partir de ce moment,
à rexemple de ceux des autres puissances, ils arrivent sur
un croiseur, car nous nous sommes aperçus qu'il ne faut
rien négliger pour donner aux Marocains une haute idée de
notre puissance.

Bourassin. 9




— 130 —

solidement. En juin \ Si Abd-el-Kérim ben Sliman
fut envoyé en mission à Paris, pour régler les ques- .
tions territoriales et commerciales pendantes entre la
France et le Sultan. Le 5 juillet, à la tribune du Sé-
nat, M. Delcassé, à propos de la mission marocaine,
déclara que la France « était tenue de suivre ce qui se
passe au Maroc avec un intérêt singulier, dont nul ne
saurait équitablement méconnaître la valeur ». —
Les accords signés en 1901 et en 1902 furent la consé-
cration de la politique d'entente et d'action commune
avec le Sultan. En plus du partage des tribus saha-
riennes entre la France et le Maroc, et des clauses
concernant la sécurité des zones frontières, ces con-
ventions contiennent des articles visant la création de
marchés algériens, marocains ou mixtes et de bureaux
de douane dans ces régions. La liberté des transac-
tions et de la propriété était assurée aux sujets algé-
riens et marocains, et la France s'engageait à conso-
lider l'autorité du Sultan dans les parties de son em-
pire touchant à l'Algérie. Sans doute, ces conventions
n'obtinrent pas tous les résultats qu'on pouvait en
espérer à cause des troubles qui régnaient dans l'Em-
pire chérifien, mais au moins leur modération et notre
loyauté nous concilièrent le bon vouloir du Sultan et
ne donnèrent aucune prise à des réclamations de la



1. Ce même mois eut lieu Tinauguration d'un câble français
d'Oran à Tanger.



— 131 —

part de nos rivaux. Il était inutile de brusquer les
événements, de vouloir ouvrir la question marocaine,
elle allait s'ouvrir d'elle-même et l'Angleterre, par son
avide précipitation, allait commettre la faute, que
nous avions évitée, de porter atteinte au stalu quo
marocain.

A sa mort, Moulay-Hassan avait laissé son empire
dans un état relativement prospère ; il avait, par ses
armes ou sa diplomatie, soumis des tribus jusque-là
rebelles, le trésor était bien rempli, l'armée maro-
caine commençait à s'organiser, les caïds à être obéis,
le Sultan avait augmenté leur nombre et diminué l'é-
tendue de leurs circonscriptions pour être plus sûr
de leur fidélité, mais il était absolument hostile à
l'influence européenne. Celle-ci ne dominait guère
qu'à Tanger où les ministres européens étaient arri-
vés à exercer en fait l'autorité municipale au moyen
du conseil sanitaire \ et surtout de la commission
d'hygiène, que M. d'Aubigny en 1892 avait fait
reconnaître oflTiciellement par Moulay-Hassan et qui
était devenue une dépendance du corps diploma-
tique dont un des membres présidait. Sauf pour
présenter leurs lettres de créance ou pour des
missions extraordinaires, les ministres européens




^^



1. En 1865, un lazaret avait été créé à Mogador, il fut trans-
féré près de Tanger en 1897, à la suite de difficultés avec le
Sultan.




1



— 132 —

n*élaient pas en rapports directs avec le Sultan, mais
avec son agent spécial à Tanger \

La situation allait changer avec son fils, Abd-el-
Aziz, (jijeles intrigues de sa mère, Lella Requia, d'ori-
gine * ircassienne, et du grand vizir Ba-Ahmed ben
Moussa, avaient appelé au trône de préférence à son
frère aîné, Moulay-Mohammed. Le grand vizir tint
le jeune Sultan dans une tutelle étroite et continua la
jiolilique traditionnelle à l'égard des tribus et des
étrangers ; il eut à lutter contre de nombreuses ré-
voltes et le maghzen resta six ans à Marrakech sans
pcHivoir regagner Fez. Lorsqu'après la mort de Ba-
Ahmed en 1900, Moulay-Abd-el-Aziz voulut gouver-
ner seul, il précipita vers la ruine son pouvoir qui se
maintenait déjà avec tant de peine. Le jeune prince
n avait pas le caractère religieux et guerrier de son
[)ère» il était peu sérieux, efféminé, brouillon, inexpé-
rimenlé, aimant l'éclat et le brillant. Il choisit comme
favori un aventurier, nommé Mac-Lean, ancien sous-
oITicicr anglais de Gibraltar, poursuivi autrefois pour
dettes, placé en 1877 auprès de Moulay-Hassan par
sir John Drummond Hay, comme instructeur d'infan-
terie, et en réalité comme agent politique, qui servit
à toutes les besognes, officier et courtier, nommé
caïd et directeur de l'artillerie en 1891 : tenu à l'écart



1. Actuellement Si Mohammed Torrès.



— 133 —

par Ba-Ahmed, mais « flatteur et cauteleux ' », il sut
plaire au jeune Sultan. Son autre favori fut El
Menehbi, également aventurier de basse extraction,
qu'il fit ministre de la guerre et qui s'appuya sur
l'Angleterre pour se maintenir au pouvoir. Sir Ar-
nold Nicholson, ministre anglais à Tanger, M. Has-
tings, vice-consul anglais à Fez, et le correspondant
du « Times » à Tanger, M. Harris, qui publiait dans
son journal des articles clogieiix pour le jeune Sultan,
devinrent également ses conseillers. Il fut la dupe
d'aventuriers européens, anglais surtout, qui flat-
taient ses désirs puérils, de « fournisseurs plus préoc-
cupés de commandes avantageuses que de réformes
pratiques ». C'est alors que, conune le disait M. De-
lafosse, apparurent ces « individualités sans man-
dat », dont l'Angleterre allait se servir pour complé-
ter l'œuvre de sa diplomatie au Maroc : instructeurs,
jockeys, mécaniciens, photographes, commerçants de
toutes sortes, entrepreneurs de travaux publias,

agents de compagnies de colonisation, etc —

Après l'ambassade de Mac-Lean et d'El Menehbi à
Londres en 1901, Moulay-Abd-el-Aziz voulut complè-
tement renverser les vieilles institutions marocaines et
organiser son empire à l'exemple des états euro-
péens. Cette œuvre très délicate aurait demandé



1. R. Pinon, Les événements du Maroc (Revue des Deux-
Mondes, 1«' mars 1903).



— 134 -

beaucoup du larl et de fermeté, l'appui d'une force
sérieuse, ce que n'avaient ni le Sultan, ni ses favo-
ris. I] voului irabord faire des réformes fiscales, sup-
primer l'acliour et le zekkal, vieux impôts établis par
le Coran sur les recolles et les troupeaux, et les rem-
placer par une ( ontribulion foncière qui devait frap-
per loules les terres, même celles des confréries reli-
gieuses (bienï? habbous), jusque-là exemptés de toute
taxe*

Tant que Monlay Aziz n'avait fait que vivre contrai-
rement aux traditions et au Coran, l'hostilité du
parti conservateur, des croyants fervents n'avait fait
i\ne couver sourdement ^ ; elle éclata à propos de cette
réforme fiscale : les caïds dont il voulait contrôler les
agissemenis aussi bien que les chorfa mécontents de
voir imposer leurs biens, tous les pillards de l'Em-
pire, toujours à l'affût d'une rébellion fructueuse, se
levèrent à la voix d'un marabout obscur Jellala es
Zerliouni, surnommé Bou-Hamara, qui prêcha la
guerre sainte contre un Chérif qui violait ainsi les
traditions et la loi religieuse et s'entourait d'infidèles.



L Lo 17 octobre 1902, il fît arracher du sanctuaire vénéré
de MouUiy-îdriss, à Fez, un chérif accusé d'avoir assassiné
un pasleur anglais, le fît battre de verges, puis fusiller. Cet
acte de justice sommaire exaspéra les habitants de Fez, reli-
gieux el frondeurs, déjà outrés de Taffluence des étrangers
dans leur sainte cité et des amusements européens de leur
Sultan.



— 135 —

Bou-Hamara déclara tantôt qu'il était Moulai-Mohàm-
med, le frère évincé du Sultan, et qui était enfermé à
Méquinez, tantôt qu'il était envoyé par Allah pour
délivrer le captif et le mettre sur le trône. Il s'installa
à Taza, excellente position stratégique d'où il mena-
çait à la fois Fez et Oudja. Il recruta ses partisans
surtout dans la secte fanatique et xénophobe des
Derkaoua, les Bérabers, les Riata, les Tsoul et les
Hiaïna de l'Atlas et même chez les Tholbas (étudiants)
de Fez ; il tint la campagne en décembre 1902, et
battit les troupes du Sultan. On crut en Europe celui-
ci absolument perdu, et on se hâta trop vite d'annon-
cer son renversement : certains Algériens deman-
dèrent même que la France soutînt le prétendant, en
fît l'agent de sa pénétration. Mais la diplomatie fran-
çaise, mieux au courant des affaires marocaines, s'y
opposa avec juste raison : il en fut, en effet, de cette
révolte comme de toutes les autres : de puissantes
tribus berbères, les Beni-Ouaraïn et les Aït-Joussi
qui, en se joignant aux rebelles, auraient pu les faire
triompher, furent achetées par le maghzen, et c'est
en grande partie grâce à leur appui, que le préten-
dant fut battu le 2 février 1903. Les journaux espa-
gnols annoncèrent même sa mort, mais on apprit
bientôt qu'il s'était réfugié dans les montagnes et, en
juin, c'était lui qui, à son tour, menaçait le Sultan
dans Fez, il fut battu le 29 juillet et regagna alors




— 136 —

Taza d'où les troupes du Maghzen n'ont encore
|Hi le déloger. D'ailleurs, la situation actuelle du Sul-
tan n'est guère brillante : les énormes dépenses qu'a-
vaient entraînées les fantaisies européennes de Mou-
lay Aziz, puis la guerre, ont vidé le trésor et, comme
les impôts anciens ont été supprimés sans que de nou-
veaux puissent être établis et perçus, la détresse
financière est extrême, d'autant plus qu'elle se com-
[jlique d'une crise monétaire, de la dépréciation de
la monnaie qu'a fait frapper le Sultan, d'où il résulte
do désastreuses fluctuations dans le cours du change.
Le Sultan a dû licencier son armée et vit au jour le
jour.

— Voilà comment un article du Bullelin du Comité
fie rAfrique française décrit la situation intérieure
iictuelle du Maroc * : (( Le Blad el Maghzen est réduit
h sa plus simple expression, n'est plus qu'une fédéra-
lion très lâche de tribus dont les caïds ont senti leur
force vis-à-vis du Maghzen et qui, après avoir été dis-
|Fensés trois ans des anciens impôts coraniques, se
refusent maintenant à acquitter les taxes nouvelle-
ment établies. Le pouvoir actuel est très faible, mais
il existe, il continue à vivre par la politique tradi-
lionnelle et le consentement des tribus ; s'il est menacé
dans son autorité, rien ne le menace dans son exis-



L N« de février 1904.



**r iÇi*



— 137 —

tence : si bien que le Maghzen dans la plaine et le
Rogui (Bon Hamara), dans la montagne, contem-
plent impuissants l'anarchie universelle qui se déve-
loppe librement autour d'eux : c'est du reste une
situation bizarre selon nos idées européennes, mais
qui n'a rien d'extraordinaire dans les annales maro-
caines ».

Le Sultan a été abandonné au début de la rébellion
par tous^ les aventuriers européens qui l'avaient mené
à la ruine alors que les officiers et diplomates français
restaient à ses côtés. En ce moment, le crédit de Mac-
Léan «st fort ébranlé, d'autant plus qu'il n'a pu réus-
sir à négocier un emprunt en Angleterre. El Menehbi
est dans une quasi-disgrâce ; il est parti en pèleri-
nage à la Mecque et a été remplacé par Mohammed
el Guebbas, chef de la mission marocaine à Alger,
partisan de la France. Notre influence a grandi à la
cour au détriment de l'influence anglaise ; c'est grâce
à nous, qui avons fait passer des soldats marocains
par l'Algérie, que le Sultan a pu réoccuper Oudja. -
Il semblait que le Sultan allait devenir plus raisonna-
ble et se rendre compte que son anglomanie et ses
réformes inconsidérées étaient cause de sa situation
déplorable, mais les dernières nouvelles reçues du
Maroc montrent bien que, s'il a dû renoncer à ses
projets de réforme, il se livre au gaspillage de ses



1



— 138 —

derTii^rr s ressources \ alors que ses ministres cher-
f lii'hl ili's expédients financiers, et n'a pas abandonné
-e- >yrik]>athies pour T Angleterre, dont les intrigues
[*M oininoncent : Cheik Tazi, le nouveau ministre des
hnii hrr-. leur est favorable. Mais les Anglais sont
il< fisti^ par l'ensemble des Marocains et, même parmi
lo riMiservaleurs, beaucoup se tournent vers la
h'f Lihi I' iju'ils voient à l'œuvre en Algérie et en arri-
\riif ,( I ►référer sa domination au désordre politique
i'\ ;j linjarchie financière qui régnent actuellement
*\i\ji^ U'wr pays.

Ij' -lalu quo marocain ne peut plus durer ; l'insé-
mii\v iMigmente, un allemand vient d'être assassiné
;mi\ |iiMîes de Fez, le commerce n'est plus possible,
) j*^n'K iHtiire est ruinée par les pillages des armées du
^rilluii ou des bandes de rebelles. — La tentative de
nhif tue- du Sultan et ses conséquences montrent bien
i[(ir Ir \[aroc est incapable de sortir par lui-même de
Min rUi\ anarchique, qu'une tutelle lui est nécessaire
jMHH i\\rû se développe normalement, pour diriger
>ii |iuli tique intérieure et extérieure ; d'autre part,
le b('-oin croissant de débouchés commerciaux, pous-
sent \r- puissances à faire taire leurs rivalités et à ne
l«lu- Int-ser limiter leur action économique dans ce



f 11 ;i fait venir des acteurs européens auxquels il donne
iHi Irmli.Qient énorme (Bulletin du Comité de V Afrique fran-
raiif,, Jivril 1904).







^ 139 —

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