Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le blog de:  azizsalaheddine@hotmail.com

Entretien avec Abdelkébir Khatibi

6 Janvier 2009 , Rédigé par saladin Publié dans #DIVERS

Entretien avec Abdelkébir Khatibi
"J'observe à distance mes propres productions, mais sans les momifier"

Politologue, poète et romancier, sociologue, universitaire de renom, Abdelkébir Khatibi édite en plusieurs tomes son œuvre à caractère international et aussi riche que variée. Rencontre avec cet écrivain prolifique.

Libé : Vous venez de sortir trois tomes où vos oeuvres sont regroupées. Parlez-nous de cette nouvelle édition.
Abdelkébir Khatibi : Je viens de publier trois tomes. Le premier regroupe sous le titre « Romans et récits », mes écrits littéraires et romanesques. Dans le deuxième tome intitulé « Poésie de l'aimance », le lecteur trouvera mes poèmes et mes pensées lyriques et le troisième tome est plutôt réservé aux « Essais ». Il englobe plutôt des essais choisis. D'autres tomes suivront dans les deux prochaines années afin de reconstituer l'intégralité de mes œuvres.
Justement. Vous êtes un écrivain prolifique, comment réussir ce deal et quelle est la nécessité d'éditer ces tomes ?
Mes livres sont dispersés et trop photocopiés (rire). Le lectorat n'arrive plus à les trouver. Il fallait satisfaire cette demande. La solution était donc de les regrouper en plusieurs tomes. Les tomes I, II et III sont sortis et d'autres verront le jour prochainement. Je voulais aussi voir s'il y a une cohérence dans mes écrits.
Et alors ?
En général, je retrouve une fidélité dans le trait, à moi-même et à un ton. J'aurais pu écrire autrement certains livres ou terminer des essais mais je n'ai aucun regret.
J'ai toujours cherché à être crédible envers moi-même et envers les autres. La littérature est un vécu et non un simple jeu de mots. Ce que j'appelle la paralittérature, qui ne m'a jamais intéressé, est faite pour la simple consommation. Elle est monnayée.
Pour moi, l'écrivain est un compagnon de route pour le lecteur. Il peut lui ouvrir une fenêtre pour sa propre parole. Ce sont deux solitudes qui se retrouvent.
Grâce à ces éditions, j'ai pu voir à distance mes propres productions, mais sans les momifier.
Mes écrits sont des outils de travail pour moi et pour d'autres. Ils sont pris en charge par le lecteur pour se construire une parole proche de lui-même.
Dans mes réflexions comme dans mes écrits, je pars toujours du principe de l'expérience personnelle et collective. Mon espace est un point d'observation sur le Maroc, sur le monde et sur moi-même. C'est une spécificité qu'il faut penser.
En fait, chacun vit de façon unique un certain moment dans le temps, dans l'espace, dans la culture qu'il porte en lui et dans laquelle il a immergé une partie ou toute sa vie.
Prenons l'exemple du « sacrifice ». Il y a une analyse à faire pour dévoiler la réalité du phénomène terroriste. La personne qui se fait exploser doit être inscrite dans l'histoire pour mieux appréhender son geste.
Le sacrifice est interprété de plusieurs manières. Le Palestinien qui se fait exploser défend sa terre, l'Afghan qui se donne la mort ou le Marocain qui se fait déchiqueter par une bombe n'ont certainement pas les mêmes causes ni les mêmes convictions vis-à-vis de ce geste ultime. Quand je me penche sur cette question, je découvre que le sacrifice s'éloigne du « sacré ». Le phénomène est hautement désacralisé et purement politisé. Il faut être attentif aux signes qui nous interpellent dans notre quotidien.
C'est ainsi que j'ai pu aborder l'amazighité, non de façon réactive, mais rationnelle. Je me suis intéressé au tapis, loin des visions folkloriques, en y découvrant des signaux permettant une analyse du patrimoine et du matrimoine.
C'est ce genre de pensée que j'ai introduit dans mon troisième tome où le lecteur trouvera tout autant des lectures sur l'Islam en dehors de tout point de vue théologique ou mystique ou même littéraire. J'ai essayé de comprendre les grandes questions qui sont abordées par le Coran comme l'éthique, le bien et le mal, le corps, la sexualité et j'ai fait de même une lecture sur le message prophétique. De même, il y a des analyses politique, culturelle sur l'universalisme, le Maghreb et l'intellectuel.
Justement, quel est l'intellectuel d'aujourd'hui ?
Il y a des traits qui caractérisent l'intellectuel d'hier et d'aujourd'hui. Tout d'abord, il est spécialisé dans un domaine : science, art, politique...
Il est formé et il a des compétences, même s'il n'invente pas dans sa discipline.
A partir de sa spécialité, il est amené à jouer un rôle dans sa cité, dans la vie publique. Il peut donc faire rayonner sa rationalité, son esprit de discernement dans l'opinion publique.
Son rôle, c'est d'essayer d'éclairer certaines idées sur le monde d'aujourd'hui et dans la période où il est inscrit. Il peut intervenir sur des problèmes de la société mais à condition de mobiliser sa vision à partir d'un mode de pensée.
L'intellectuel se doit d'être responsable envers lui-même et respecter une certaine éthique. Il faut qu'il soit autonome et sa sphère doit être la liberté de pensée et d'expression. Ce qui ne l'empêche pas, comme je l'ai d'ailleurs fait, de gérer certains problèmes politiques. Il lui est demandé de travailler sur lui-même, sur son temps et sur son espace avant de donner des leçons. Il faut qu'il ait déjà élaboré quelque chose qu'il a intériorisé. Il faut qu'il soit crédible sans se prendre au jeu du maître de la pensée. L'intellectuel est un atome dans la société. Il essaye d'entrer en contact avec d'autres atomes. Sa distinction est qu'il essaye de sortir de la masse. Son rôle est de réveiller les autres. A condition que les autres l'écoutent. Il peut, s'il est exigeant, accepter des périodes de solitude.
Que représente pour vous la solitude ?
Elle ne me gêne guère. Ma solitude suppose qu'il y a des idées qui se préparent et qui vont éclore quand elles seront mûres. Je donnerai un exemple sur ma vision de l'amazighité que j'ai intégrée dans une idée de pensée plurielle. En fait, tout ce que refoule la société demande à être réfléchi. Il en est de même pour le Code de la famille, la culture populaire...
Il y a des signes qui ont des sens qu'il faut savoir recevoir et interpréter. Ils sont révélateurs de la société et montrent le chemin à suivre. J'ai toujours été attentif à la sémiologie et à la sémiotique. C'est une science qu'il faut continuer d'explorer. Je m'intéresse à la question de savoir comment les sociétés deviennent universelles et lieux de passage et de réticence. Je m'oppose aux pseudo-intellectuels qui diabolisent la différence et la condamnent.
Comment avez-vous perçu le boycott du Salon du livre à Paris ?
Je pense qu'il y avait d'autres possibilités. On pouvait intervenir du dedans et de l'extérieur du Salon. Il fallait participer au Salon et en profiter pour affirmer la présence et la question palestinienne.
Dénoncer le sionisme, cette idéologie morte depuis longtemps a laissé un vide occupé aujourd'hui par le militarisme. Mais à côté, il y a des personnes qui luttent contre cet état de chose. Il faut savoir écouter ces Israéliens qui travaillent pour la paix.
L'intellectuel ne doit pas être prisonnier des discussions politiques et diplomatiques. Ignorer est simple, il faut aller plus loin. Il faut savoir construire. La société israélienne est très complexe. L'archaïsme de cette société a été dévoilé par des psychanalystes comme Jacques Hassoun avec qui j'ai entretenu une correspondance que nous avons publiée sous forme de livre. Le regretté Hassoun a supporté les critiques acerbes et les positions farouches des extrémistes sionistes.
Comment percevez-vous la société marocaine actuellement secouée par tant de
changements ?
Je pense que les lois sont toujours en avance par rapport à une réalité. D'où la résistance à laquelle ils se heurtent. Les réformes réveillent les inerties et la réforme est toujours à l'épreuve surtout quand elle touche à l'unité première de la société, à savoir la famille. Le code doit être - et il est juste - un moyen de transformation et non seulement une solution juridique.
En général, ce sont les changements sociaux qui construisent l'avenir. Avec Paul Pascon, nous avions lancé une étude sur la jeunesse rurale et déjà à l'époque se profilaient les problèmes actuels. La jeunesse est un signe en continuelle transformation, il faut l'analyser et suivre sa manière de bouger pour comprendre ses élans.
Les jeunes d'aujourd'hui semblent perdus. Qu'en pensez-vous ?
Ils ont besoin de repères et de valeurs. Il faut que les valeurs se répètent et qu'elles soient incarnées pour que les jeunes s'y identifient. Or, l'éducation n'est pas toujours assumée par les parents et l'école ne joue plus son rôle. Les jeunes fuient en se réfugiant dans des moments de soutien trop éphémères (drogue, violence, mode ...). Il faut donner aux jeunes des places symboliques dans la société.
Comment interpréter leur enclin au terrorisme ?
Il y a une terreur quotidienne : les accidents de la route, les agressions ... Il faut combattre cette horreur qui ravage des vies chaque jour.
Projetez-vous une nouvelle sortie ?
Je prépare chez le même éditeur un essai pour le mois d'octobre : « Le scribe et son ombre ». C'est un écrit sur ma formation sociologique, politique et psychanalytique.
Il s'agit d'un essai autobiographique qui renoue avec tout un parcours.
Vous-êtes actuellement président du centre Pen. En quoi consistent ses activités ?
Le Centre marocain de Pen international est une association littéraire et culturelle à but non lucratif régie par la législation marocaine en vigueur et reconnue comme telle (24 juin 2004).
Il fait partie de Pen international, réseau mondial de 141 centres dans 99 pays. Fondée en 1921, cette institution est une organisation mondiale non-gouvernementale, jouissant d'un statut particulier auprès de l'UNESCO et des Nations unies.
Le programme 2008 du Centre marocain de Pen international; Séances consacrées à la liberté d'expression dans différents domaines: la littérature ; la presse ; le cinéma ;,la photographie ; Préparation de l'anthologie des écrivaines marocaines par le groupe des femmes ; Participation du groupe Traduction et droits linguistiques aux activités internationales de Pen ; Initiation par le Centre marocain d'un réseau méditerranéen des centres de Pen et préparation de la réunion de ce réseau au Maroc ; Création d'un réseau intellectuel maroco-américain ; Activités de soutien aux écrivains en difficultés dans le monde.

Repères

Né à El-Jadida en 1938, Abdelkebir Khatibi a étudié la sociologie à la Sorbonne et soutenu en 1969 la première thèse sur le roman maghrébin. Découvert par Maurice Nadeau, il fait paraître en 1971, son premier roman, La Mémoire tatouée. Il a continué son œuvre en publiant des récits et des romans, de la poésie, du théâtre, de nombreux essais sur les sociétés et l'art islamiques.
Plus de vingt-cinq titres jalonnent son itinéraire d'écrivain, parmi lesquels on retiendra La mémoire tatouée , Denoël, 1971, Le livre du sang , Gallimard 1979 et 1986, Amour bilingue , Fata Morgana, 1983, Dédicace à l'année qui vient , Fata Morgana, 1986, Un été à Stockholm , Flammarion, 1990, L'art calligraphique de l'Islam (avec M. Sijelmassi), Gallimard, 1994, Le roman maghrébin , SMER, Rabat, 1980, Par-dessus l'épaule , Aubier, 1988, Paradoxes du sionisme , Al Kalam, Rabat, 1989, Penser le Maghreb , SMER, Rabat, 1993, La civilisation marocaine (sous sa direction et celle de M. Sijelmassi), Actes Sud et Editions Oum, Casablanca, 1996, La langue de l'autre , éditions Les mains secrètes, New York, 1999, Voeu de silence , essai sur la poésie de Rainer-Maria Rilke paru aux éd. Al Manar en février 2000 et bien sûr L'Art contemporain arabe.

Propos recueillis par Nadia ZIANE - Libération du 26-03-200

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article