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Le blog de:  azizsalaheddine@hotmail.com

Abdelkébir Khatibi, l'étranger professionnel

6 Janvier 2009 , Rédigé par saladin Publié dans #DIVERS

Parrainé par Maurice Nadeau qui, le premier, le publia en France, puis par Roland Barthes et par Jacques Derrida, Abdelkébir Khatibi se présente lui-même comme un "étranger professionnel". A 70 ans, l'écrivain marocain, né le 11 février 1938 à El-Jadida, republie ses ouvrages les plus importants et les classe en trois volumes, par genres littéraires. Ses poèmes sont les seuls textes à bénéficier d'un sous-titre : il ne s'agit pas tout à fait de poésie, mais, à l'exception du premier recueil (Le Lutteur de classe à la manière taoïste), paru pour la première fois il y a trente-deux ans, plutôt de réflexions sur la forme et l'attitude poétique, autour de la question de l'amour et de sa variante conceptuelle, "l'aimance" : "Une relation de tolérance réalisée, un savoir-vivre ensemble, entre genres, sensibilités, pensées, religions, cultures diverses".
Une oeuvre multiforme, et pourtant homogène, car dominée par des thématiques cohérentes, celles de l'altérité et de l'identité, de la critique rationnelle de l'islam, de la mystique du signe, de la métaphysique de l'amour, de la vie conçue comme métamorphose initiatique, de l'omniprésence des morts. Philosophe et sociologue de formation, Abdelkébir Khatibi est sans doute plus dans son élément dans la théorie politique ou littéraire que dans la fiction proprement dite. Et le genre romanesque a été, du reste, en dépit du regroupement que son éditeur propose ici, peu pratiqué par lui. Car son premier "roman" est, en réalité, une autobiographie intellectuelle, à la tonalité poétique remarquablement tenue et inspirée. La Mémoire tatouée, qui fut édité dans la collection "Les lettres nouvelles" chez Denoël en 1971, raconte le voyage d'un Marocain : El-Jadida, Essaouira, Marrakech, Rabat, Paris, Londres. Et l'apprentissage d'une "altérité", qui va marquer le futur écrivain, "l'énigme d'une dissidence commune et nécessaire contre l'intolérable, l'indignité, la dévastation inconsidérée de l'humain et du surhumain", écrira-t-il plus tard.

Ecrivain très précoce qui, dès l'âge de 12 ans, envoie à la radio et aux journaux des poèmes en arabe et en français "sous l'influence incontournable de Baudelaire", cédant à "une fascination inexorable", Abdelkébir ("prénom qui se réfère à l'un des 99 attributs d'Allah") a, du fait de son bilinguisme, une conscience très aiguë de la spécificité du français et de l'arabe, de leurs écritures, de leurs fonctions sémiologiques diverses. C'est ce qui le rapprochera de Barthes et de Derrida. "Nous nous intéressons aux mêmes choses, écrit Barthes : aux images, aux signes, aux traces, aux lettres, aux marques." Mais en écrivant en français, c'est aussi au vaste problème d'une littérature colonisée et à décoloniser qu'il s'attaque. Comment exprimer la culture arabe dans la langue du colonisateur ? Question que se posent la plupart des écrivains maghrébins de sa génération. Dans un rapport ambigu avec l'ennemi : "Les Français qui nous colonisaient, dit ma mère, ressemblent, au moment de l'Indépendance, aux enfants séparés du sein maternel. Pour ma mère, seule cette séparation pouvait expliquer la folie de nos agresseurs."

La prose de Khatibi se réorientera progressivement vers une narration plus conventionnelle (avec notamment ses romans, Un été à Stockholm, Triptyque de Rabat ou la fiction historique Pèlerinage d'un artiste amoureux), mais ses débuts sont extraordinairement lyriques et plutôt conçus comme un chant poétique, quoiqu'il décrive des événements très concrets de sa jeunesse. Notamment sa déconvenue face au racisme des Français, en pleine guerre d'Algérie, à la fin des années 1950, quand il étudiait à la Sorbonne. "En pays étranger, avais-je le droit de regarder en face le dégoût de l'autre ? Quand sa haine n'avait pas de prise, elle pouvait le décomposer, je souffrais d'être objet de sa haine, et souhaitais oublier l'insulte ; mais le jeu était tentant."

Le Livre du sang, que Gallimard publie en 1979, est probablement la plus grande réussite littéraire de Khatibi, qui trouve là le ton juste alliant sa prose poétique, son inspiration classique, son inventivité stylistique, autour de l'androgynie. "Libère en toi la nature de l'oiseau, et de tous les êtres impossibles ! Libère en nous la blessure de ton être double : plus d'un animal barbare, plus d'un signe cruel seront immolés en ta grâce." Il renouera avec cette veine mythologique et presque fantastique dans son plus récent Féerie d'un mutant (2005).

SPIRITUALITÉ LAÏQUE

Mais c'est le choix d'essais qui permet de mesurer vraiment l'envergure de l'oeuvre : dans le dialogue qu'il entretient avec les écrivains qu'il admire. Tous sont réunis par l'obsession du langage, d'une spiritualité laïque, d'une organisation symbolique du monde. Mais, avant d'établir ce dialogue, s'interrogeant sur son appartenance à la culture musulmane, il s'oppose à toute forme de traditionalisme, sans renier la tradition culturelle dont il relève : "Le traditionalisme, écrit-il en 1988, n'est pas la tradition : il est son oubli et en tant qu'oubli, il fixe l'ontologie à ce dogme : primauté d'un Etant (Dieu) immuable et éternel, invisible et absent. (...) Le traditionalisme se nourrit de la haine de la vie. Se dévorant lui-même et de siècle en siècle, il se renverse dans le monstrueux et la démonie." Vingt ans plus tard, Khatibi décrit la psychologie des attentats-suicides et du terrorisme en général, autour du thème de "l'homme-bombe".

Si ces essais comportent des développements passionnants sur l'art, le corps, le fanatisme, le sacré, ce sont ses analyses d'Un captif amoureux qui manifestent la plus subtile des acuités. Quelques mois après la mort de Jean Genet (en 1986), Khatibi lit, critique, approfondit le système poétique de l'écrivain sympathisant de la cause palestinienne, en décryptant la nature de son projet politique et littéraire. C'est non seulement l'un des plus beaux textes de Khatibi, qui y édifie une sorte de miroir révélateur, mais l'un des plus équitables qu'ait inspiré Genet, "un scribe de la mort ou un ange sous la grâce d'un vieillard".

ŒUVRES
 
I. RÉCITS ET ROMANS
 
II. POÉSIE DE L'AIMANCE
 
III. ESSAIS

d'Abdelkébir Khatibi. La Différence, respectivement 720 p., 35 €, 318 p., 25 €, et 348 p., 30

"J'appartiens à un pays magnifique qui est marginal. Il est de force vive. Je lui dois ma naissance, mon nom, mon identité initiale. Je lui dois mon histoire, sauf le récit de ma liberté d'esprit, celle d'avoir à inventer un espace et une relation de dialogue avec n'importe quel être venant vers moi. Je me modifie au contact de l'étranger qui me veut du bien, grâce au discernement et à la clarté d'esprit. Et, après tout, vivre avec soi-même avec la liberté d'esprit, partager le principe de communauté d'esprit avec le proche, le voisin, le lointain, l'ancêtre qui nous fait encore signe, est le destin de tout intellectuel contemporain qui soit conséquent en parole et en acte. Mondialiste et altermondialiste à la fois, je migre dans cette constellation d'affinités actives avec les scientifiques, les penseurs et les artistes. En tout cas, je fais mon travail, c'est-à-dire la transfiguration de mon expérience en un chemin initiatique."

"L'Intellectuel et le Mondialisme" (Essais, p.323.)
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