Samedi 3 janvier 2009

 

Si les premiers conquérants musulmans avaient amplement réussi leur expansions avec succès, ce résultat n’aurait jamais été atteint sans la sagesse des premiers califes qui surent conserver les appareils administratif et fiscal des territoires conquis : l’appareil de Byzance en Egypte et en Syrie, l’appareil des Sassanides en Irak et en Perse. Ainsi, l’islam n’avait pas seulement conquis des terres d’alluvions et d’oasis, il s’était étendu aussi le long d’une zone maritime et d’une zone de steppes que les caravanes mettaient en contact pour échanger les produits d’Europe et d’extrême Orient. De la Perse ou de l’Irak, les voiliers arabes atteignaient non seulement l’Inde et Ceylan mais aussi la Chine jusqu’au IXème siècle. D’autres voies terrestres menaient vers l’Inde, la Syrie, l’Egypte et Byzance. Les caravanes d’Egypte prenaient également la direction de l’Ethiopie et du Maghreb. Le commerce portait sur des produits de luxe, comme les épices, les bois précieux, les fourrures, sur des produits de première nécessité, les métaux, les textiles ainsi que sur les produits métallurgiques. Le développement du commerce, allait de pair avec la possibilité d’imposer la circulation à quelques-unes de ses étapes, aux entrées dans les villes soit à l’embarquement ou au débarquement des marchandises dans les ports.

La notion d’un “territoire douanier” bien distinct du territoire national est apparue dès l’aube de l’Islam en Arabie. Le mouvement des marchandises d’un territoire douanier à un autre donnait lieu à la perception de droits de douane (“Al aouchr”) par “al achir” (receveur des droits de douane). Dans une citation d’Abou Hanifa d’après Alkacime d’après Anes Ibn Sirine d’après Anes Ibn Malek, il est dit : “Le calife Omar me confia la perception d’Alachour et me fit prononcer le sement de percevoir sur les marchandises objet d’une transaction commerciale le quart du dixième pour les musulmans, la moitié du dizième les dhmmi53 et de dizième pour les tribus en guerre54.

Avec l’évolution de ce système on a pu contrôler que dans chaque centre urbain était établi un ou plusieurs foundouks ou khans, où les commerçants étaient tenus de porter leurs produits. Ceci facilite la levée de la taxe douanière. Le droit de douane fixé, généralement à dix pour cent pour les musulmans, à vingt pour cent pour les non musulmans et des droits apparentés étaient d’un gros rapport pour le trésor public. Seulement, il est d’une importance capitale de signaler que ces taxes sur le commerce n’étaient pas considérées par les fouqaha55 orthodoxes comme tout à fait conformes aux prescriptions de la loi coranique. Ces réticences ont dû se dissiper à travers les âges car le recours aux impôts sur les échanges était d’une trop grande commodité et si nécessaire pour qu’aucun gouvernement ne pût s’en passer56.

L’islam avait le mérite de développer le commerce international. Il permettait le transfert de l’argent, surtout en grosses sommes sous forme de pièces documentaires au lieu de pièces monétaires. Par conséquent, les transactions commerciales ont dû se soumettre à cette nouvelle orientation d’où le flot des documents échangés entre les Etats musulmans et le reste de la communauté internationale .

L’époque du Prophète avait tracé, dans ce contexte, les lignes de conduite pour les tribus soumises à l’Islam, et qui ont servi par la suite de base pour le renforcement de la législation financière et économique de l’ensemble de la communauté. Grâce à l’ouverture sociale et humaine des négociants musulmans, les échanges commerciaux furent internationalisés à une grande échelle. Le trafic maritime favorisait non seulement le transport des produits et marchandises, mais aussi le contact humain et collectif. Les espaces désertiques vécurent une ère d’intense animation et de mouvements caravaniers jamais connus auparavant. Dans l’analyse des civilisations du Sahara, Attilio Gaudio57, remarquait que les produits exotiques des pays noirs étaient importés au Maroc par de longues caravanes qui parcouraient régulièrement3.000 km de désert. La traversée s’effectuait, bien entendu, sous le contrôle douanier, entre autres, des ”Garamantes” à qui les voyageurs commerçants payaient un droit de péage ; droit maintenu par les Touareg jusqu’au début du XXème siècle . L’évolution du régime douanier du Maroc Musulman devra désormais, s’inscrire dans le cadre de ce double courant commercial maritime et saharien.

Après la chute de Rome en 476, le Maroc a sombré dans un repli politique qui s’est traduit progressivement par une régression de son activité commerciale avec le monde extérieur. Ainsi, il serait très difficile de déceler des indications précises sur l’existence d’un rouage douanier durant les brefs passages Vandale et Byzantin au Maroc, tant les sources de référence seraient pratiquement inexistantes dans ce domaine. Cependant, on peut noter que la relative faiblesse du commerce extérieur s’explique par le fait qu’aucun pays du monde méditerranéen n’a vécu autant que le Maroc en dehors des grands courants commerciaux. Carthage ne fit entrer dans son espace économique que des comptoirs littoraux et la Mauritanie Tingitane ne fut pour l’empire romain qu’une marche militaire. Après la conquête musulmane en l’an 708, le Maroc a connu des mutations socio politico économiques d’une grande importance qui se sont traduites sous le règne du Sultan Moulay Idriss Al Azhar par l’apparition de ce qu’on peut qualifier comme le premier noyau du système ”Makhzen”.

En effet, la notion du Makhzen qui est un système de gouvernance propre au Maroc coïnciderait, d’après la majorité des historiens, avec l ’ instauration du premier gouvernement du Maroc indépendant sous le règne de la dynastie Idrisse. C’est également à ce niveau qu’il conviendrait d’étudier l’origine et l’évolution des systèmes douaniers qu’a connu le Maroc jusqu’à nos jours, car la douane a constitué de tous les temps l’une des principales composantes du système makhzenien. 

La souche arabe du terme ”douane” est issue de ”diwan” et appelé en Afrique du Nord: ”diwana”58. On peut également trouver une origine étymologique propre à la douane marocaine, qui a un rapport direct avec le terme “ makhzen ” . Harakat précise que le terme ”makhzen” fut utilisé pour la première fois au IIème siècle de l’hégire pour désigner le coffre métallique utilisé par l’Emir (gouverneur) de l’Ifriquia pour y déposer les recettes fiscales de l’Etat dont notamment les taxes sur le commerce extérieur. Le terme makhzen est issu du verbe arabe khazzana qui signifie : enfermer, conserver, thésauriser. Dès l’origine, ce terme, qui est au Maroc synonyme de gouvernement, s’appliquait plus particulièrement à l’organisation financière.

On peut donc considérer que l’expression makhzan, qui désigne le gouvernement marocain et tout ce qui s’y rattache de près ou de loin, a été utilisée au début pour indiquer uniquement l’endroit où étaient réunis les fonds destinés à être versés au trésor de la communauté musulmane, ou bayt al-mal. Plus tard, lorsque les sommes, ainsi réunies, ont été conservées pour être utilisées sur place et sont devenues, pour ainsi dire, les trésors particuliers des communautés dont elles provenaient, le mot makhzen a servi à désigner les trésors de chacune de ces communautés, et une certaine confusion commença à se produire entre ”makhzen”et ”bayt al-mal”. D’ailleurs, l’expression “Abid al makhzen” reprise à diverses étapes de l’histoire du Maroc, a toujours été utilisée dans le sens d’esclaves du trésor, plutôt que dans celui d’esclaves du gouvernement. Il apparaît donc que le ”makhzen” a servi, au Maroc pour désigner le gouvernement au fur et à mesure que l’Etat se détachait de l’Empire Musulman d’Orient.

Au plan financier, le problème de la fiscalité en général et de la taxation des produits importés ou exportés en particulier, demeura l’un des gros évènements de l’histoire musulmane en Orient comme en Occident. Ibn Hawkal59 explique ce qu’était ”la taxe douanière” perçue par les Omayyades dans les ports : “ce qui est collecté sur les marchandises qui entrent et qui sortent en abondance sur les navires”. Ibn Hayyan60 évoquant la fiscalité du Maghreb contrôlé par le Calife Omayyade Al Hakam II détaillé dans une lettre que celui-ci envoya aux tribus du Maghreb, indique que l’empire s’en tenait à la stricte légalité.

On peut considérer que le kitab al kharaj d’Abu Youssouf Yacoub ainsi que les statuts d’Al Mawardi (Al ahkam assoultania) constituent les principaux ouvrages de référence en matière de fiscalité sur le commerce extérieur du monde de l’Islam. La taxe sur les marchandises, le ”ouchr” était pour les musulmans de 2,5 % ad valorem. Les dhimmi (chrétiens et juifs vivant sous la protection du musulman) payaient 5 % et les étrangers (harbi moustamine), les chrétiens particulièrement acquittaient 10%.

La comparaison avec certaines pratiques douanières, en Egypte par exemple, montre comme l’affirmait Ibn Joubayr, que si les musulmans pouvaient circuler librement partout dans le monde musulman, les tracas douaniers ne leur étaient pas épargnés parfois. Au Maroc, la fiscalité sur le commerce extérieur la mieux connue historiquement est sans doute celle des Almohades. Ce sont les traités conclus au XIIème siècle avec les ports italiens qui en constituent la référence. Ces traités prévoyaient des règles précises de conduite et de mise en douane des marchandises permettant au makhzen de mieux contrôler les flux commerciaux . Plusieurs conditions étaient liées à ces accords. Deux éléments peuvent cependant être mis en exergue : le paiement des droits de douane et les règles de conduite et de circulation sous douane. L’autre aspect de ces accords concernait les démarches administratives liées au passage en douane des personnes et des marchandises. Les marchands devaient s’adresser aux fonctionnaires de la douane. Les droits et taxes étaient perçus sous le contrôle d’un fonctionnaire nommé Moushrif, qui fut désigné ensuite par: Amine des douanes.

Les bâtiments des douanes s’appelaient d’ailleurs ”Diyar Al Ichraf” par référence au Moushrif des douanes. Selon Al Ansari, le nombre des offices de diyar al ichraf (l’administration des douanes) était de quatre : L’office de la douane était situé en face des foundouks des commerçants chrétiens ; l’office d’emballage et de déballage des marchandises (aires des vérifications douanières) était là où se trouvaient les marchands d’épices.

Les textes de certains traités nous offrent des indications au sujet des fonctionnaires des douanes au Maroc du XIIème siècle. Le responsable ou moushrif, appelé : “nazir al diwan” était secondé par ”sahib al diwan”. Tous les deux dirigeaient un personnel douanier composé d’adouls, de traducteurs et d’agents rattachés, en particulier les courtiers évoqués dans le traité de la réglementation de commerce rédigé à Séville en 1100 par Ibnou Abdoune.

Sur l’importance de l’encadrement juridique du commerce maritime et des douanes, Christophe Picard61 conclut dans son étude sur la navigation et le commerce du Maghreb occidental musulman : 

” L’Ifriquia puis Al Andalous furent les principaux foyers de production juridique, encadrant la vie maritime, justement au moment où les Etats respectifs donnèrent une impulsion particulière à la navigation et cherchaient à mieux organiser l’activité commerciale, pour des intérêts politiques et fiscaux évidents ” .

Pour cela, l’appareil juridique et administratif était un élément essentiel qui se mit en place. Il se développait d’autant plus harmonieusement que l’école malikite était la seule en vigueur, au moins depuis le milieu du Xème siècle. Du coup, les Almoravides, ainsi que leurs successeurs Almohades n’avaient qu’à reprendre, maintenir, et éventuellement, enrichir l’édifice. L’activité douanière fut dès lors une mission constante, en dépit de la conjoncture géopolitique difficile pendant les conquêtes musulmanes notamment durant les périodes du Jihad Islamique. Ce Jihad comme le note Charles André Julien, ne fut jamais, à cause des impératifs commerciaux, une guerre totale, interdisant tout contact pacifique entre musulmans et chrétiens. Les impératifs mercantiles du négoce méditerranéen l’emportèrent largement sur les exigences de la foi. La douane fut, à cet égard, l’incontourable intermédiaire. 

Les ports ibériques, les cités marchandes de la Méditerranée ne pouvaient se ravitailler en produits d’Afrique noire que par l’intermédiaire du Maroc. Leurs négociants s’installèrent dans des foundouks62 sous un contrôle permanent de l’autorité douanière. Au cours de la seconde moitié du XIIème siècle, Gênes se fit garantir par traité, sécurité et facilités de procédures douanières. Cela valut un essor exceptionnel au commerce extérieur, ce qui fit de la douane marocaine l’élément moteur de cette expansion et l’animateur de l’activité économique au Maroc durant plusieurs siècles.

LES PREMIERES STRUCTURRES DOUANIERESDE L’ETAT MAROCAIN

L’EPOQUE IDRISSIDE63

 

LES PREMIERES STRUCTURRES DOUANIERESDE L’ETAT MAROCAIN

L’EPOQUE IDRISSIDE63

Pendant la première partie de leur règne, les Idrissides n’avaient pas de politique douanière. Cette situation peut s’expliquer aisément par les deux facteurs suivants :

1) La préoccupation de l’Etat, nouvellement créé, par l’instauration de ses premiers jalons. Ainsi, les efforts des pouvoirs publics ont été essentiellement orientés vers l’urbanisation du pays, la création des provinces. De même que l’Etat concentrait ses efforts sur la transmission des règles de l’Islam aux populations et veillait à leur assurer l’éducation religieuse adéquate.

2) Dans ce contexte, l’Etat ne pouvait qu’opter pour un système fiscal qui respecte scrupuleusement les principes de la ”chariâ”. Cette politique fiscale basée sur l’impôt coranique était d’autant plus aisée à appliquer que les charges du jeune Etat marocain étaient amplement couvertes par les recettes de l’impôt traditionnel.

Durant la seconde période de règne Idrisside, le jeune Etat devait inéluctablement faire face aux charges, de plus en plus nombreuses dues à la gestion d’un pays en pleine expansion. D’autre part, les catastrophes naturelles et les épidémies créent pour le pouvoir des charges lourdes et imprévisibles. Ainsi, s’est posé le problème d’une nouvelle organisation financière avec la grande difficulté à laquelle devaient faire face toutes les dynasties qui ont régné sur le Maroc. Cette organisation consiste à créer une administration politique et fiscale s’accordant avec les principes de l’Islam. La structure douanière durant cette période ne pouvait être qu’intégrée dans l’organisation financière sous forme d’un impôt de guerre perçu par l’autorité militaire.

Si le commerce extérieur du Maroc fut pendant l’antiquité essentiellement maritime, avec les Idrissides, les premières opérations d’exportation se sont  effectuées par des caravanes transahariennes vers le Soudan. Une activité de commerce maritime a été toutefois enregistrée au port d’Asilah sous le règne du calife Idrisside Al Kacem Ibn Idriss64. Asilah fut donc l’un des premiers ports douaniers des Idrissides à partir de 844. Des foires de commerce ou “mawassims” y étaient organisées trois fois par an pour y animer et maintenir l’activité de négoce international65. Au IXème siècle, les Marseillais fréquentaient déjà la baie de Sebta pour la pêche des perles dont Ibnou Hawkal vantait la qualité dans son célèbre oeuvre “Sourat Al Ard” (configuration de la Terre)66.

Picard considère que l’époque Idrisside fut l’occasion du redémarrage pour la navigation maghrébine dans la côte atlantique située entre Moulay Bouselham et le Cap Spartel, animé par les villes de l’intérieur comme Al Basra. Ibn Hawkal confirme ce constat dans ses mémoires “configuration de la terre” écrites au Xème siècles : les habitants de Basra, conclue-t-il transportent leur marchandises sur des navires par la rivière et, après avoir atteint l’ocean, tournent vers la mer Médirranée pour se rendre où ils désirent.

Les travaux de D. Eustache à propos de la cité économique d’”Al Basra” et du rio “Lukkous” ont montré l’importance des cours d’eau, en relation avec l’océan Atlantique dans le nord du “Maghrib al akssa”. Ces structures portuaires hors zones urbaines qui furent les premiers postes douaniers d’avant garde, semblent avoir été la première base d’urbanisation de la côte atlantique marocaine.

Au XI et XIIème siècles, Anfa (“Al Gayt”) était qualifiée de mouillage et non de cité, “Amagdul” (Mogador) ”mouillage très sur” et en même temps ”port de la province de Sous” selon “Al Bakri”. D’après El Idrissi, “Fedala” était une presque Ile qui servait de point d’appui au port de “Tamsna”. Ibn Hawkal et Albekri avaient bien décrit l’activité commerciale internationale de la cité connue sous le nom “Basrat Al Maghrib”, qui fut une ville d’importance moyenne à mi-chemin sur l’itinéraire reliant “Tansa”67 à Fès. On l’appelait également “Basrat al Kettane”68 (basra du lin) parce qu’à l’époque où elle commença à se peupler, on y employait le lin en guise de monnaie dans toutes les opérations d’échange69. On cultivait sur son territoire fertile le lin,le coton, le blé et l’orge. C’était une ville marchande, et on compte parmi ses habitants des commerçants andalous opulents. Son commerce maritime vers l’Andalousie et l’Ifriquia s’effectuait par le port de la langue “Buhayrat Aryag” appelée également “Mersa Zerga” (port près de Moulay bouselham). Ibnou Oudari situait Jabal Moussa, à neuf miles de Sebta, comme l’endroit idéal pour la pêche des perles70.

Ainsi, le Maroc fut sous les Idrissides une plaque tournante de transactions portant sur l’importation et l’exportation de diverses marchandises71 entre le Soudan et l’Orient. L’historien et l’amine des douanes marocaines Zayani rapporte la première convention de délimitation de frontières entre Idriss Al azhar et Ibrahim Ibnou al Aghlab72. Cette première démarcation de territoire démontre l’intérêt de l’autorité centrale au Maroc à contrôler l’activité commerciale avec le monde extérieur. Une telle activité était évidemment génératrice de revenus pour le makhzen Idrisside, et lui permettait ainsi, d’étendre son autorité sur le pays. La participation de l’Etat à l’activité économique et douanière au large des cotes de l’océan atlantique est une réalité notée par les historiens et voyageurs de commerce de l’époque Idrisside. L’administration portuaire, l’organisation administrative, la fiscalité, l’encadrement juridique en sont les aspects les plus visibles. Ainsi, la zone portuaire était placée sous l’autorité directe du Sultan. En particulier, les espaces portuaires les plus importants étaient sous contrôle de l’état qui surveillait également la construction des navires et leur location à des fins commerciales. L’organisation et les procédures douanières ont du s’effectuer dans un système d’interpénétration des domaines commercial et militaire qu’on ne peut malheureusement décrire en l’absence de documents ou témoignages probants. Il n’en demeure pas moins que la fiscalité, et particulièrement les taxes douanières, représentaient un facteur majeur de la présence du pouvoir central dans le commerce inter régional et particulièrement le commerce maritime.

L’étude de l’histoire du Maroc démontre que l’autorité de l’Etat s’est toujours établie sur la base de facteurs religieux, mais surtout grâce à la maîtrise des ressources financières du pays dont principalement les recettes douanières. Ainsi, comme l’affirme Harakat74 l’avènement des Almoravides avait comme base, en plus des facteurs politiques et religieux, des objectifs économiques: la supervision de l’axe caravanier Sijilmassa-Oudaghoucht par les tribus Amazigh du Sud.

Ce contrôle du mouvement des marchandises permettait à ces tribus (connues sous le nom d’Al Moulatamines) de percevoir des droits de passage qui furent, en l’absence d’organisation administrative spécifique, considérés comme de véritables droits de douane. Le terme utilisé pour le droit de douane était le Meks (moukous au pluriel). Ce terme semble comprendre toutefois tous les impôts relatifs aux transactions commerciales : droits de marché, droit de régie et droits de portes.

Les historiens s’accordent à constater que c’est sous le règne des Almoravides que le Maroc est sorti de son isolement. La paix établie par les Almoravides et plus encore par les Almohades a dû faire régner la sécurité au Maghreb - et pour un certain temps en Afrique du Nord. Cette sécurité fut si nécessaire pour développer et maintenir des relations commerciales stables avec le monde extérieur. Dans ce contexte, le commerce saharien ne fut jamais aussi florissant que sous les Almoravides qui avaient une prépondérance absolue sur les deux rives du Sahara. Paradoxalement, ce furent les Almoravides qui vont adopter, sous l’impulsion de leur chef spirituel Abdallah Ibn Yacine, une organisation financière conforme aux prescriptions coraniques les plus orthodoxes en matière de perception d’impôt. Ainsi, les moukous dont l’application a donné lieu à beaucoup de controverses ont été considérés comme des contributions illégales et furent tout simplement supprimées pendant la première décennie de leur règne.

”Sur la plainte des gens de Sijilmassa, qui se disaient opprimés par leur Emir Messaoud Ben Ouanoudim El Maghraoui, les Morabitines marchèrent sur cette ville et s’en emparèrent. Ayant ensuite rétabli l’ordre dans ce pays en faisant disparaître les abus qui choquaient la religion et en supprimant les contributions illégales telles que les ”Magharem” et les ”Mokous”, ils re p r i rent le chemin du désert. Avant de partir, ils relèveront la dîme partout et confièrent le gouvernement du pays à des officiers de leur propre nation75” .

Cette décision d’abolir les taxes fiscales touchant le commerce extérieur se justifiait selon certains auteurs par le fait que l’intense activité commerciale à l’intérieur de l’empire générait un revenu très important au Bit Al mal de l’Etat. Cela n’a pas empêché qu’un début d’organisation des missions de contrôle douanier des mouvements des marchandises a été enregistré sous le règne des Almoravides. Il y a lieu de rappeler à cet égard que dès l’an 484 de l’hégire, l’Andalousie était sous le contrôle administratif de l’Empire Marocain.

S’inspirant du modèle des Omayades en Andalousie, l’Etat Almoravide introduisit au Maroc une série de réformes touchant ses propres structures. C’est ainsi que fut instauré le système de la ”Hisba” avec la nomination de plusieurs mouhtassib dans les principales villes et notamment les villes portuaires. Le régime de la “hisba” aurait donc précédé le régime de “l’amana” en ce qui concerne la gestion des affaires douanières au Maroc. Ibn Khaldoun dans sa définition des missions du mouhtassib précise que ce dernier était chargé également du contrôle de l’embarquement et du débarquement des marchandises des navires.

Si la thèse de l’abolition des moukous a été avancée par l’auteur de Raoud Al Kistas, tous les indices rapportés par d’autres historiens s’accordent à conclure que l’application de cette mesure fut tout à fait relative et temporaire. Ainsi, il y a lieu de croire que les moukous supprimés n’auraient concerné que l’imposition du commerce intérieur. Le commerce extérieur, source de la puissance financière de l’Etat, n’aurait pas fait l’objet de l’abolition. Cette tendance est confirmée par Boutchi dans ses recherches sur l’histoire économique et sociale du Maroc sous le règne des Almoravides. Le chercheur constate en effet, l’existence de deux catégories de commerce : le commerce des caravanes et le commerce de gros76.

Le premier élément de ces mouvements fut décrit par El Idrissi comme une activité animée par les commerçants du Sahara. Ces derniers importaient de l’or, les cuirs et l’ivoire du Soudan. Ils y exportaient le sel, le cuivre et des ouvrages en métaux. Ibn Khaldoun disait à propos de ces animateurs du commerce transaharien : “Ainsi, nous trouvons que les commerçants qui rentrent au Soudan sont les plus prospères et ceux qui ont le plus d’argent”.

Le commerce de gros ou commerce libre, était animé par des riches négociants par l’intermédiaire des “wakil77”. Ceux-ci furent généralement chrétiens ou juifs. Ils exerçaient une activité de négoce dans les transactions commerciales internationales. Le géographe, Ibnou Saïd, met en valeur la prospérité de cette activité en décrivant dans son ouvrage “Kitab Al Joughrafia” une transaction au port de Sebta : “Ils achetèrent le grand bateau chargé de marchandises des Indes en une seule transaction”.

En procédant à l’analyse de la situation des commerçants marocains à l’époque des Almoravides, Nasseh78 décrit exhaustivement l’organisation des caravanes commerciales à cette époque. Il démontre que c’était l’Etat qui organisait les caravanes du commerce extérieur et les encadrait également. Dans sa contribution à l’histoire économique sociale et politique du Maroc médiéval El Alaoui constate : ”depuis l’avènement des Almoravides, le commerce transaharien devient pour le Maroc une activité essentielle, surtout à une époque où le pays était le centre d’un vaste Empire79.

Le développement de ce commerce extérieur qui procurait aux souverains maghrébins et soudanais l’essentiel de leurs revenus s’expliquait d’autre part par la complémentarité économique des deux empires de l’époque. Le Maghreb abondait de cultures céréalières et arbres fruitiers, notamment le blé, la vigne, le figuier et le dattier. Il pouvait subvenir aux besoins des populations du Sahara et du Sahel soudanais dont la production agricole se limitait aux oasis. Par contre, le Maghreb était dépourvu de quelques produits végétaux et animaux qui ne pouvaient se trouver qu’aux tropiques ou au Sahara : il s’agit de la gomme arabique, l’ivoire, l’ambre, les peaux de chèvre, et l’oryx. Outre l’écoulement de ses produits artisanaux, le Maroc bénéficiait de sa position au carrefour des courants commerciaux de la Méditerranée occidentale, pour jouer le rôle d’intermédiaire entre cette dernière et les royaumes soudanais . Il approvisionnait le Soudan en diverses marchandises manufacturées provenant des pays musulmans et chrétiens de la Méditerranée. Simultanément, il ravitaillait les Européens et les pays d’Orient en produits sahariens (l’or en particulier).

La ville de Sijilmassa, contrôlait la route saharienne la plus fréquentée par les caravanes. Elle devint ainsi au milieu du XIème siècle l’un des centres caravaniers les plus importants du monde après le déclin de la ville d’Aghmat qui fut le premier grand centre de commerce caravanier international. Al Idrissi classait les commerçants d’Aghmat de la tribu des Hawara, parmi les plus prospères du Maroc. Il précise à ce sujet :

“Ils rentrent au territoire du Soudan avec des centaines de dromadaires chargés de cuivre rouge, de couverture, de tissu de laine, de turbans, de perles, de parfums, de pierres précieuses et d’outils en fer forgé”.

Cependant, après la découverte des mines de sel de Tatnatal situés à 20 jours de marche de Sijilmassa, les caravanes avaient abandonné l’emprunt de l’itinéraire littoral qui passait par les villes du Sous. Elles utilisaient désormais l’axe Sijilmassa Toumbouktou. Ce fut l’un des premiers axes où se seraient établies des structures douanières. A travers cette organisation le makhzen Almoravide contrôlait une intense activité de transit de caravanes transahariennes. Ces caravanes étaient en effet soumises au versement d’un tribut intitulé, selon la terminologie de Ibn Hawkal80, ”Al laouazim” (droits sur le commerce).

En contrepartie de cette contribution, l’Etat offrait aux commerçants caravaniers :

1) la sécurisation des parcours, la sécurité des biens, et celle des personnes. Il s’agissait de l’une des premières missions de la douane au Maroc. Elle consistait à organiser et à encadrer les caravanes commerciales à l’échelon international81.

2) La garantie de l’unicité de l’impôt qui, pour la première fois de l’histoire du Maroc, fut perçu par une autorité relevant du pouvoir central.

 Dès lors, on peut se demander si le contrôle du commerce caravanier n’était-il pas l’une des premières missions douanières du makhzen Almoravide ? En effet, les auteurs chrétiens ou arabes qui ont décrit le Maroc médiéval s’accordent pour attribuer une grande importance à l’activité du commerce transaharien. Ce négoce constituait la source la plus importante des revenus pour le trésor marocain. Les caravanes devaient payer, en espèces ou en nature, des taxes sur les marchandises qu’elles transportaient au départ ou à l’arrivée dans les villes.

Nous n’avons pas pu trouver de références concernant la nature et les quotités des taxes perçues par le makhzen Almoravide. Mais on peut supposer que les taux variaient selon le type de marchandises. La méthode de perception des droits dus au trésor marocain n’a pas été précisée par les auteurs de cette époque qui nous avaient pourtant informé sur la pratique de perception des pays voisins.

D’après Al Bekri, les droits d’importation dans le Royaume acquittés sur les marchandises en provenance de Gênes étaient calculés par charge d’âne82 comme suit :

- 1 dinar pour le sel ;

- 5 dinars pour le cuivre ;

- 10 dinars pour les autres produits.

Ibn Hawkal nous donne une idée sur l’importance des recettes douanières émanant du commerce caravanier. Ala fin du Xème siècle rapporte-t-il, la ville de Sijilmassa, le plus grand centre caravanier de l’Afrique du Nord rapportait à l’époque 400.000 dinars par an, soit 1.624 kgs d’or environ83

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Par saladin - Publié dans : Histoire et socièté - Communauté : Amitié entre communauté
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